‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 44 sur 74 · LS PAVOHI DES MUSES · texte numérisé non relu

LS PAVOHI DES MUSES

Bruxelles, ce a mars 174ï«

Quand à la ville un solitaire envole, Des fruits nouveaux , lionueur do ses jardins, Nés sous ses yeux et planti's par ses niains^, Il les croit bons , et prétend qu'on le croie.

Quand par le don de son portrait flatté, La jeune Ajmlnte à ses lois vous engage , Elle ressemble à la divinité Qui veut vous faire adorer son image.

Quand un auteur de son œuvre entêté Modestement vous en fait une offrande, Que veut de vous sa fausse humilité ?

Cest de l'encens que son orgueil demande.

Las! je suis loin de tant de vanité, A tous ces traits gardez de reconnaître Ce qui par moi vous sera présenté ; C'est un tribut, et je l'offre à mon maître.

J'ose donc, monsieur, vous envoyer ce tribut Irès-indigne ; j'aurais voulu faire encore plus de

*^5o LKTTRES INJÎDITKS

changements à ces faibles ouvrages ; mais Bruxelles est Téteignoir de l'imagination.

Les vers et les galants écrits

Ne sont pas de cette province ,

Et dans les lieux où tout est prince

Il est très-peu de beaux-esprits.

Jean Rousseau banni de Paris

Vit émousser dans ce pays •

Le tranchant aigu de sa pince ,

Et sa muse, qui toujours grince

Et qui fuit les jeux et les ris,

Devint ici grossière et mince.

Comment vouliez-vous que je tinsse

Contre les frimats épaissis ?

Vouliez-vous que je redevinsse

Ce que j'étais quand je suivis

Les traces du pasteur du Mince ,

Et que je chantais les Heuris ?

Apollon la léte me rince ,

U s'aperçoit que je vieillis ;

Il voulut qu'en lisant Leibnitz

De plus rimailler je m'abstinsse ;

Il le voulut, et j'obéis :

Auriez-vous cru que j'y parvinsse ?

Il serait plus doux , monsieur , de parvenir à avoir l'honneur de vivre avec vous et à jouir des délices de votre commerce. L'imagination de Virgile eût langui s'il avait vécu loin des Varius et des Pollion. Que dois- je devenir loin de vous? La PYance a très-peu de philosophes ; elle a encore moins d'hommes de goût. C'est là où le nombre des élus est prodigieusement petit; vous êtes un des saints de ce paradis , et Bruxelles est un pur-

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gatoire : il serait l'enfer et les limbes à la fois pour clés êtres pensants, si madame du Cliàtelet n'était ici. J'ai lu le Parallèle des Romains ^^ etc., etc., comme vous me l'avez ordonné. Il est vrai que la comparaison est im peu étormante, mais le livre est plein d'esprit ; je le croirais fi^iit par un bâtard de M. de Montesquieu, qui serait philosophe et bon citoyen» J'espère que nous aurons quelque chose de mieux sur l'Histoire de France ^ et vous savez bien pourquoi. Vous êtes une coquette qui m'avez montré une fois quelques-unes de vos beautés : je me flatte que quand je serai à Paris j'obtiendrai de plus grandes faveurs.

Adieu, monsieur; madame du Châtelet, qui est pleine d'estime et d'amitié pour vous, vous fait les plus sincères compliments. Vous connaissez mon tendre et respectueux attachement pour vou.s.

Le petit ballot de mes rêveries doit être à Paris par la voiture de Scudéri , à l'inquisition de la chambre syndicale, li a été mis au coche de Lille.

' Par l'abbé Mably.

aSu LKTTRKS I.'VI^Diri-S

LETTRE VI

AU MÊME

A Bruxelles , ce 1 5 mai : 7 4 '

J'ai reçu hier bien tard, monsieur, la lettre dont vous m'avez honoré le 19 avril, et qui était adressée à Valenciennes. Je n'ai pas été assez heureux pour voir M. de Boufflers dans son hermitage, ni M. de Séclielles dans son royaume. Le procès de madame du Châtelet nous a rappelés à Bruxelles. Je voudrais bien que vous jugeassiez en dernier ressort celui de Mahomet, auquel vous avez la bonté de vous intéresser. Il y avait très-long-temps que j'avais commencé cet ouvrage aussi bien que Mérope; je les avais tous deux abandonnés, soit à cause de la difficulté du sujet, soit que d'autres études m'entraînassent , et que je fusse un peu honteux de faire toujours des vers entre Newton et Leibnitz. Mais depuis que le roi de Prusse en fait après une victoire, il ne faut pas rougir d'être poète. N'aimez-vous pas le style de sa lettre? On dit les Autrichiens battus, et je le crois ; et de là, sans penser à sa bataille , il m'écrit une demi-douzaine de stances, dont quelques-unes ont l'air d'avoir été faites à Paris par des gens du métier. S'il peut

y avoir quelque chose de mieux que de trouver le temps d'écrire dans de pareilles circonstances, c'est assurément d'avoir«|e temps de faire de jolis vers. Il ne manque à madame du Chàtelet que des vers , après avoir vaincu le secrétaire perpétuel de l'académie des sciences; mais elle fait mieux, elle daigne toujours avoir de l'amitié pour moi, quoique je ne sois point du tout de son avis. Klle me trouva ces jours passés écrivant au roi de Prusse; il y avait dans ma lettre:

Songez que les boulets ne vous épargnent guère;

Que du plomb dans un tube entassé par des sots,

Peut casser aisément la tête d'un héros ,

Lorsque multipliant son poids par sa vitesse,

11 fend l'air qui résiste et pousse autant qu'il presse.

Elle mit de sa main, par le quarré de sa vitesse. J'eus beau lui dire que le vers serait trop long; elle répondit qu'il fallait toujours être de l'avis de Leibnitz en vers et en prose; qu'il ne fallait point songer à la mesure des vers, mais à celle des forces vives: si vous ne sentez pas bien la plaisanterie de cette dispute, consultez l'abbé Desmolière ou Pitot, gens fort plaisants qui vous mettront au fait. N'allez- vous pas, monsieur, acheter bien des livres à l'inventaire de la bibliothèque de Lancelot ? Le roi de Prusse a renvoyé votre bibliothécaire Dumolard. Il paraît qu'il ne paie pas les arts comme il les cultive, ou peut-être Dumolard s'est-il lassé d'attendre. Je lui rendrai toujours tous les services qui dépendront de moi; vous ne doutez pas que

jo no m'intrresse vivement à un homme que vous protégez.

Je serais bien ciici^ux de voir ce que vous avez rassemblé sur V Histoire de France^ . Vous vous êtes fait une belle occupation et bien digne de vous. Je vis toujours dans l'espérance de m'instruire un jour auprès de vous, et de profiter des agréments de votre commerce; mais la vie se passe en projets, et on meurt avant d'avoir rien fait de ce qu'on voulait faire. Il est bien triste d'être à Bruxelles cpiand vous êtes à Paris. Madame du Châtelet, qui sent comme moi tout ce que vous valez , vous fait mille compliments. Quand vous passerez par la rue de Beaune, souvenez-vous de moi.

Vous savez que le prince Charles de Lorraine vient à Bruxelles; que le prince royal de Saxe n'épouse plus l'archiduchesse ; et que la chose du monde dont on s'aperçoit qu'on peut se passer le plus aisément, c'est un empereur.

* Matériaux dont il composa son Abrégé chronologique.

Dïï VOLTAIRE. ^55

LETTRE VIL

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