A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU
Cirey , ce 5 juin 1744-
Vous êtes un grand critique, et on ne peut prendre son thé avec plus d'esprit. Je vous admire , monseigneur, de raisonner si bien sur mon barbouillage quand on ouvre des tranchées. Il est vrai que vous écrivez comme un chat; mais aussi je me flatte que vous commandez les armées comme le maréchal de Villars; car, en vérité, votre écriture ressemble à la sienne, et cela va tous les jours en embellissant; bientôt je ne pourrai plus vous déchiffrer : passons.
Vous avez grande raison ; le tyran de Madrid , quoique ce soit don Pèdre, est mal sonnant, et vous jugez bien que cela est corrigé sur-le-champ. Il en sera de même du reste. Mais comment avezvous pu donner mes brouillons à M. d'Argenson
et au président? Vous me faites périr à petit feu. Un malheureux croquis, informe, dont il ne subsistera peut-être pas cent vers, qui n'était que pour vous, une idée à peine jetée sur le papier, seulement pour vous obéir, et pour savoir de vous si vous approuviez l'esquisse du bâtiment ? Ils prendront cela pour la maison toute faite et ils me trouveront ridicule. Comment montrer un premier acte qui finit par A,V,G,R,C,G? C'est se moquer du monde; c'est me désespérer. L'ouvrage ne ressemble déjà plus à celui que je vous ai envoyé.
A, V, G, R , C , G , cette énigme me gène, Je veux la deviner avant la fin du jour;
Ah! je n'aurai pas grande peine,
Le mot de l'cnigme est amour.
Cela clôt un acte du moins; cela peut se présenter. Et quand Léonor dit à la princesse :
Mais un homme ridicule
Vaut peut-être encor mieux que rien ;
La princesse répond :
Souvent dans le loisir d'une heureuse fortune Le ridicule amuse , on se prête à ses traits ;
Mais il fatigue , il importune Les cœurs infortunés et les esprits bien faits.
Et puis suit le portrait d'Alamir. Et croyez-vous encore que j'aie laissé subsister les plats compli-
DE VOLT A IKK. '263
iiients de Morillo et les sottes lépunses de la princesse quand on lui donne la pomme? Elle disait:
Mais il me siérait mal d'accepter ce présent.
C'est répondre en bégueule sans esprit. Voici ce qu'elle dit :
11 me siérait bien mal d'accepter ce présent ,
PAris l'offrit moins galamment A l'objet dangereux qui de son cœur fut maître, Hélène fut séduite , et je ne veux pas l'être.
C*est un peu plus tourné cela. Vous me demanderez, monseigneur, pourquoi je ne vous ai pas envoyé tout l'ouvrage dans ce goût. C'est, ne vous déplaise, que je ne trouve pas l'esprit en écrivant aussi vite que vous en parlant ; c'est que j'aimerais mieux faire deux tragédies qu'une pièce où il entre de tout, et où il faut que les genres opposés ne se nuisent point. Vous avez ordonné ce mélange , cela peut faire une fête charmante ; mais, encore une fois, il faut beaucoup de temps. Je vais à présent travailler avec un peu plus de confiance ce qui regarde la comédie; et je me flatte que je remplirai vos vues autant que mes faibles talents le permettront. Il s'agit à présent des divertissements que j'ai tâché de faire de façon qu'ils puissent convenir à tous les changements que je me réservais de faire dans la comédie.
Voyez si vous voulez que j'envoie à Rameau ^
Rameau , l'un des plus célèbres musiciens et compositeurs fran-
ceux des premier et troisième actes ; j'attends sur cela vos ordres, et je vous avoue d'avance que je .ne crois pas avoir dans mon magasin rien de plus convenable que ces deux divertissements. A l'égard du second acte, je ferai, comme de raison, ce que vous voudrez ; mais ayez la bonté d'examiner si le duc de Foix , ayant intention de se cacber jusqu'au bout, peut donner une fête qui réponde mieux au dessein ? Songez que les divertissements du premier et du second acte sont des fêtes entrecoupées, et qu'il faut au milieu une espèce de petit opéra complet , d'autant plus que , pendant ce temps-là , il faut que la princesse soit supposée tout voir d'un bosquet dans lequel elle est cacbée, et dans lequel elle cbange d'habits. Madame du Châtelet est fort sévère, et jusqu'à présent je ne l'ai jamais vue se tromper en fait d'ouvrages d'esprit.
çaig des dix-septième et dix-lmitième siècles , né en i683, mort en
LETTRE XI
AU MÊME
Cirey, ce 8 juin 1744-
Je crains bien qu'en cherchant de l'esprit et des traits ,
Le bâtard de Rochebrune
Ne fatigue et n'importune Le successeur d'Armand et Jes esprits bien faits '.
Il faut pourtant s'évertuer pour que les idées de votre maçon ne soient pas absolument indignes de l'imagination de l'architecte. Vous voulez, monseigneur, un divertissement au second acte où il soit question du duc de Foix.
Figurez-vous qu'à la fin du second acte la princesse de Navarre est déjà reconnue , et qu'on lui apprend que le duc de Foix avance; aussitôt arrive un député de ce duc de Foix, en présence du duc de Foix lui-même, qui est toujours Alamir. Ce député est suivi d'esclaves maures qu'il envoie à la princesse ; ils font une entrée et chantent. La princesse dit qu'elle ne veut rien du duc de Foix. Il y a dans le fond du théâtre un bassin d'eau, représentant des toiles blanches. Les esclaves ré-
* Rochebrune était un poète agréable , et auteur de plusieurs chanxons.
pondent qu'ils vont mourir, puisqu'on les rebute, et que leur maître en usera ainsi. Ils se précipitent dans l'eau, et il en renaît sur-le-champ autant cFamours qui viennent avec des fleurs et des flambeaux , et qui disent à peu près à la Dona :
De nouveaux esclaves paraissent , Ne les rebutez pas, c'est pour vous qu'ils renaissent. Comme leur mère , ils sont sortis des eaux.
C'est sous vos lois qu'ils sont à craindre ; Vous avez le pouvoir d'allumer leurs flambeaux, Et vous n'aurez jamais celui de les éteindre.
Cependant il s'élève aii milieu de l'eau un groupe d'architecture représentant Jupiter qui enlève Europe ; Neptune qui enlève Calisto, et Pluton qui enlève Proserpine; et on chante tout ce qui peut justifier le duc de Foix par l'exeniple de ces trois dieux. Alors les divertissements font place au reste de la pièce.
Voudriez-vous qu'à la fin du troisième acte le fond du théâtre représentât les Pyrénées? L'amour leur ordonnerait de disparaître, afin de ne faire qu'un peuple de la France et de l'Espagne; et on verrait à leur place une salle de bal où le duc de Foix danserait avec sa dame, etc. Je chercherai tant qu'à la fin j'approcherai de vos idées : encouragez-moi, je vous supplie; soyez sur que tous les divertissements seront faits avant le mois de juillet; qu'il ne faudra pas un mois à Rameau; que je travaillerai la pièce avec tout le soin possible , et que je n'aurai rien fait en ma vie avec plus d'applica-
tion : mais, encore une fois, ne me jugez point sur cette misérable esquisse; et s'il y a quelques scènes qui vous plaisent, croyez que tout sera travaillé dans ce goût: soyez sur enfin que vous serez servi à point nommé, et que tout sera prêt pour votre retour.
Madame du Chatelet regrette toujours la petite féXe des bergers, et,
Du sort fie Polémou l'intéressante histoire.
Mais il me semble que cette nouvelle façon serait plus susceptible de spectacle. Je vous demande toujours la permission d'envoyer à Rameau les autres divertissements. Je vous supplie de dicter vos ordres en prenant votre thé , si vous prenez du thé devant ou dans Menin. Tâchez d'aller à Bruxelles , car on nous y dénie justice. Madame du Chatelet vous aime véritablement; je vous le dis, c'est une très-bonne femme. Adieu, monseigneur, mon cher protecteur, adieu.
■iTion*
tG8 LETTRES inÉDITKS
LETTRE XII
A M. LE COMTE DARGENTAL.
Paris, ce lundi lyA^-
Voici un prologue ^; voici des mémoires justificatifs; voici des consultations, ayez surtout la bonté de me répondre sur le feu d'artifice. Me suis-je trompé? cette idée ne fournit-elle pas un spectacle plein de galanterie , de magnificence et de nouveauté? Je ne vois plus qu'un étang; on m'a enfourné dans une bouffonnerie dont j'ai peur de ne me pas. tirer. Je travaille avec un dégoût extrême: je ne suis soutenu que par vos bontés. Dites à M. de Solare que ni Yirgile ni le Tasse n'ont été impro^isatori: on ne fait sur-le-champ que des choses médiocres tout au plus. Ce goût cPimprovisare est le sceau de la barbarie chez les Italiens. Voilà nos troubadours ressuscites.
Vous buvez, mon adorable ange, la dernière bouteille de mon vin ; mais je me flatte que je ferai à Girey une bonne cuvée cet été, et que je vous fournirai encore un petit tonneau pour l'hiver. Pardon , je comptais vous faire ma petite cour ce
* Premier prologue de la Princesse de Navarre , tom. ix , p. lai. Il fut fait pour le mariage du Dauphin.
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matin; je ne sais si je serai assez heureux pour voir mes deux anges. Empêchez bien Lanoue d'être fâché, car en vérité il ne doit pas l'être. Lanoue Orosmane ! ah !
A propos, mon divin ange, je n'ai pas cru qu'il fut du respect de vous prier d'honorer de votre présence notre orgie d'histrions; mais si vous étiez assez humain pour nous faire cet honneur vous nous causeriez le plus grand plaisir!
Nous nous réservons toujours pour le beau jour. Mais si par exemple madame d'Argental voulait alors nous honorer de sa présence avec quelqu'une de ses amies, j'en écrirais sur-le-champ au tyran duc de Richelieu, et je répondrais bien que ce sultan recevrait dans son sérail de telles odalisques. Si madame d'Argental veut venir entendre de trèsbelle musique, il ne tient donc qu'à elle. Je vais à bon compte la mettre sur la liste, et quand elle se présentera on lui ouvrira les deux battants i.
Encore un mot. Si ces anges, qui tiennent une si bonne maison , veulent donner à souper mercredi à madame Nev^^ton-pompon-du-Chàtelet, on attend leurs ordres pour s'arranger, et on baise le bout de leurs ailes. Je m'arrange très-bien de les aimer à la fureur; écoutez, chers anges, pourquoi donc êtes-vous si aimables !
* Pour les répétitions de la Princesse de Navarre.
LETTRE XII I