‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 51 sur 74 · LETÏRKS I MÎDITFS · texte numérisé non relu

LETÏRKS I MÎDITFS

été trcs-fàché qu'on eut envoyé des copies de ce petit ouvrage, .avant que je susse si le héros de la pièce était content. Et pour comble de disgrâce, les copies avaient été faites par une espèce d'aidede-camp qui estropie terriblement les vers. Je ne suis pas tout-à-fait content de ce commencement, il est plus digne du public que les premiers vers <|ui n'étaient que familiers; mais il me semble qu'il n'est pas frappé assez fortement. J'ai bien à cœur que ce petit ouvrage soit bon, et qu'il fasse aller un jour mon nom à coté du votre.

Au reste les personnes qui ont condamné les soupers me paraissent indignes de souper : c'est à mon sens la critique du monde la plus ridicule. Mais les gens qui ont tort sont presque toujours les plus forts ; pour moi qui ne soupe plus, je retranche les soupers même en vers. Madame du Châtelet, à qui je ne donnerai plus mes vers que quand j'y aurai mis la dernière main, vous fait mille compliments. Voulez -vous bien permettre -que j'assure madame du Deffand de mon respect.

Je recois aussi une lettre de vous renvoyée de

Lunéville à Paris et à Cirey. Je vous remercie de

tant de faveurs. Conservez- moi une amitié aussi

nécessaire à ma gloire, si j'en ai, qu'au bonheur

•de ma vie. Cette vie est tout à vous.

A propos, voici je crois mes deux anges gardiens' de retour à Paris; vous avez donc la bonté de faire

'' M. et madame d'Aiseutal.

I)K VOLTAIRK. 2^5

le troisième. Je vous rends de très-humhles actions de grâce. Cela est beau de proléger les orphelins. Le père de Sémiramis^ mourrait de peur sans vous. Je défie l'ombre de Ninus d'avoir Tair plus ombre que moi. Je crois que la peur m'a encore maigri : je ne reprendrai des forces qu'en cas que mon enfant se porte bien. J(^ viendrai assurément vous remercier de la victoire, mais je ne me hasarderai pas d'être présent à une défaite.

On dit que vous logez près de mes confrères les incurables ; je me flatte que vous ne l'êtes pas. Les murs de Thèbes, d'Ilion et de Rabvlone, ne sont plus; mais mon cœur restera inébranlable à la tendre amitié qu'il vous porte.

' St^iniraniis , tom. iv , pag. 971. Cette pièce venait d'être achevée; elltj ne fut représentée que le r« 9 auguste de la même année.

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LETTUK XVI.

AU MÊME

A Lunéville , ce i 4 auguste 1749-

Nous l'attendons avec in) patience ce présent dont mon illustre confrère nous veut bien flatter ; ce livre qu'il faudra réimprimer tous les ans, celui de tous les livres où Ton a dit le plus de choses en moins de paroles, qui soulage la mémoire, qui éclaire l'esprit, où tout est peint d'un trait, et d'un trait profond, plein de recherches singulières, de vérités utiles, de réflexions qui en font faire, de ce livre enfin que j'aime à la folie \

Je vous demande pardon d'avoir oublié mon saint Paul, mais je lui aurais fait la même objection qu'à vous, et je soupçonne qu'on l'a mal transcrit en cet endroit. C'est ce qu'assurément je ne vérifierai pas. Mais en attendant que j'aie sur cela une conversation profonde avec mon voisin don Calmet, j'achèverai, s'il vous plaît, mon Catilinay que j'ai ébauché entièrement en huit jours. Ce tour de force me surprend et m'épouvante encore. Cela est plus incroyable que de l'avoir fait en

\J Abréi:;c citrouùhgique de F histoire de France, par le président Héuault

i)K VOIT VI m:. a7'-

Ireiitc ans'. On dira queCrt'billon a trop lardé, el (jiie je me suis trop pressé ; on dira tout ce qu'on voudra. Les plus grands ouvrages ne sont chez les Français que l'occasion d'un bon mot. Cin([ actes, en huit jours, cela est très- ridicule, je le sais bien ; mais si l'on savait ce que peut l'enlliousiasme, et avec quelle facilité une tête malheureusement poéri(|ue, échauffée par les CatHinaitTs de Gicéron, et plus encore par l'envie de montrer ce grand homme tel qu'il est pour la liberté, le bien-être de son pays et de sa chère patrie, avec quelle facilité, dis-je, où plutôt a,vec quelle fureur une tète ainsi préparée et toute pleine de Rome, idolâtre de son sujet, et dévorée par son génie, peut faire, en quelques jours, ce que, dans d'autres circonstances, elle ne ferait |)as en une année; enfin, siscirent doniim Dci ^ on serait moins étonné. Le grand point, c'est que la chose soit bonne, et il ne suffit ])as qu'elle soit bonne, il faut encore qu'elle soit frappée au coin de la vérité et qu'elle plaise. Vous aimez Brut us , ceci est cent fois plus fort, plus grand, plus rempli d'action, plus terrible et plus pathétique. Je voudrais que vous eussiez la bonté de vous en faire lire les premières scènes , dont j'ai envoyé la première ébauche à M. d'Argental. Cela n'est pas encore limé ; mais je me flatte que vous y reconnaîtrez Rome , comme je reconnais la France dans votre charmant ouvrage. Vous direz: Voilà le père de la patrie! Voici

' Crébilloh tra\ ailla tieiite iiiib a son CatiUna.

278 LETTAKS liVjtDITES

César ! et voilà Caloii ! voilà des hommes., et voici (les Romains! Je me meurs d'envie de vous plaire. Lisez ce commencement, je vous en prie, tout informe qu'il est ; et voyez si j'ai vengé Cicéron. Vous me ferez, mon cher confrère, un plaisir extrême de faire savoir à notre confrère l'abbé Leblanc combien je m'intéresse à lui, et combien je désirais qu'il fut des nôtres. On me fait, je crois, des tracasseries avec ses protecteurs, tandis que je ne suis occupé que des intrigues de Céthégus et de Lentulus.

Voyez les méchantes gens ! et ceux qui ont fait imprimer les lettres de Rousseau n'ont-ils pas encore fait là une belle action ? On m'impute aussi je ne sais quel livre dont le titre est si long que je ne m'en souviens pas ; mais qu'importe ? pourvu que vous aimiez une tragédie , où le génie de Rome s'explique sans déclamation, où la terreur n'est pas fondée sur des aventures romanesques, où l'insipide galanterie ne déshonore point l'art des Sophocle et des Euripide. En voilà trop pour Rome, je reviens à la France, à votre livre que vous avez la bonté de nous donner. Madame du Châtelet vous en fait les plus tendres remerciements. Vous pouvez l'envoyer à mon adresse à Lunéville , chez M. de la Reynière , qui est le grand maître de mes postes, et le grand contresigneur de tous mes paquets : si mieux n'aimez vous servir de M. d'Argenson ; tout comme il vous plaira; mais envoyeznous nos amours.

DE VOI/1 A 1 UK. 'i'JC)

Oh ! la paix n'est pas comme vous, monsieur, elle n'a pas l'approbation générale ; et si vous poussiez votre charmant abrégé de la cfivonotogh. jusque-là, vous pourriez dire que Ixjuis KV voukil faire le bonheur du monde à quelque prix que <^e fut , €t qu'on ne fut pas content. Pour vous, monsieur, qui me paraissez un des plus heureux hommes de ce monde ( en cas que vous digériez), je vous jure que vous méritez bien votre bonheur. Le mien serait de vous plaire. Mon petit panégyrique est d'im bon citoyen , et c'est déjà une grande avance pour être dans vos bonnes grâces; je n*ai rien dit qui n'ait été dans mon cœur. Vous m'appelez le poète de M. de Richelieu, j'ai bien envie d'être le votre; mais je voudrais faire pour vous une épître aussi bonne que celle que Marmontel a flûte pour moi , et cela est difficile.

Permettez-moi , en qualité de votre commis historiographe , de vous dire combien je suis affligé qu'un de mes héros, le prince Edouard, ait essuyé à Paris l'aventure de Charles XII à Bender. Il est vrai qu'il n'a pas armé ses cuisiniers , mais il n'en avait point. Je suis un peu humilié que mes héros aillent aux Petites-Maisons. Pour M. de Richelieu, il n'ira qu'à celle des Porcherons; et celui-là est très-sage , car il est guédé de gloire et de plaisir ; et je crois qu'à soixante ans il y aura encore des femmes à qui il faudra donner des coups de pied dans le cul.

Souffrez que je vous prie de me proléger tou-

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jours auprès de madame du Deffarid. Elle ne sait pas le cas que je fais d'elle, et que j'ai dans la tète de lui faire ma cour très-assiduement , quand je serai à Paris. Je trouve, comme dit Montaigne, que ses imaginations élancent les miennes; et quand mon feu s'éteindra , j'irai le rallumer au sien.

Bonsoir, monsieur; je vous aime comme les autres font, mais je vous aime encore à cause de mon siècle. Les siècles produisent en abondance des tyrans tels que les Caligula , les Néron , etc. ; mais bien rarement des citoyens tels que vous. Conservez-moi vos bontés qui font le bien de ma vie.

Je vous recommande mon enfant , Catilina^ : le traître est le seul pour lequel je sente mes entrailles s'attendrir.

' C'était le premier titre de la tragédie de Home sauvée , tom. iv, pag. 337.

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LETTRE XVn.

A MADAME LA DUCHESSE DU MAINE '

Lunéville, ce i4 auguste 1749-

« Votre altesse sérénissime est obéie , non pas

aussi bien, mais du moins aussi promptemenl qu'elle mérite de Tétre. Vous m'avez ordonné Catilina, et il est fait. La petite fille du grand Condé , la conservatrice du bon goût et du bon sens , avait raison d'être indignée de voir la farce monstrueuse du Catilina de Crébillon trouver des approbateurs. Jamais Rome n'avait été plus avilie, et jamais Paris plus ridicule. Votre belle ame voulait venger l'honneur de la Frimce; mais j'ai bien peur qu'elle n'ait remis sa vengeance à d'indignes mains. Je ne réponds, madame, que de mon zèle. Il a été peutêtre trop prompt. Je me suis tellement rempli l'esprit de la lecture de Cicéron , de Salluste et de Plutarque , et mon cœur s'est si fort échauffé par

Lch éditeurs de Kelli ont tail de vawus letlierclies pour se |)it>cuior la lettre ci-dessus et les suivantes qui sont adiessées .i cette dame, ainsi que les lettres adressées à dilféientes persounes de sa suite.

'iH'l LFTtnrS IPI ÉIMTKS

le désir de vous plaii e , (jue j'ai fîiit la pièce en huit jours. Vous aurez la bouté, madame, d'y compter aussi huit nuits. Enfin l'ouvrage est achevé; je suis épouvanté de cet effort; il n'est pas croyable : mais il a été fait pour madame la duchesse du Maine.

Madame du Chatelet , à qui j'apportais un acte tous les deux jours, était aussi étonnée que moi. Il y a ici trois ou quatre personnes , qui ont le goût très-cultivé et même très-difficile, qui ne veulent point que l'amour avilisse un sujet si terrible ; qui me croiraient perdu si la galanterie de Racine venait affaiblir entre mes mains la vraie tragédie qu'il n'a connue que dans Atlialie; qui me croiraient perdu encore , si je tombais dans les déclamations de Corneille; qui veulent une action continue , toujours vive, toujours intriguée, toujours terrible ; un tableau fidèle et agissant de Rome entière; Cicéron dans sa grandeur, César dans l'aurore de la sienne , et déjà au-dessus des autres hommes ; les Catilinaires en action , la vérité fidèlement observée , et pour toute fiction, Catilina éperduement épris de sa femme avec qui il est marié en secret; femme vertueuse et qui aime véritablement son mari. Catilina forcé de tuer le père de sa femme , dans l'instant que ce Romain va révéler la conspiration. Voilà en gros, madame, ce que l'on désirait et ce que l'on a trouvé pour le fonds. Peut-être la longue habitude que j'ai de faire des vers, la sublimité du sujet, surtout l'ardeur

DE VOLTAIIIE. '^83

(le VOUS j)laire, liront élevé au-dessus de inoi-inèine. Madame du Chatelet nie flatte que votre altesse trouvera (utilina le moins mauvais de mes ouvra- ^cs : je n'ose m'en flatter. Je le souhaite pour l'honneur des lettres, si indignement déshonorées, et il faut de plus qu'un ouvrage fait par vos ordres soit bon. Mais enfin, que mon obéissance et mon zèle me tiennent lieu de quelque chose; protégez donc, madame, ce que vous avez créé.

On m'apprend que votre protection nous donne Tabbé Leblanc pour confrère à l'Académie. Il vous est plus aisé, madame, de faire donner ime place au mérite, que de me donner le talent nécessaire pour faire Catilinu,

Il faut à présent revoir avec un flegme sévère ce que j'ai fait avec le feu de l'enthousiasme; il s'agit d'être correct et élégant, voilà ce qui coûte plus qu'une tragédie. Je ne me console point de n'être pas aux pieds de votre altesse dans Anet : c'est là que jamais du travailler ; mais votre royaume est partout.

J'ai combattu pour vous sur la frontière contre les barbares: c'est votre étendard que je porte.

Je suis avec un piofond respect , etc.

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LETTRE XV m.

A LA MÊME

Fontainebleau, ce 2 novembre 17 «9.

Ma protectrice,

Il n'y a pas d'apparence que les nouveaux chagrins qui m'arrivent me permettent d'être aux ordres de votre altesse sérénissime mardi prochain. On m'a volé à Lunéville la tragédie de Sémiramis . la petite comédie de TV^/zZ/ee, plusieurs autres manuscrits, et ce qui est cent fois plus cruel, l'histoire de la dernière guerre, que j'avais écrite avec vérité, quoique par ordre du roi. Tout cela est imprimé en province, plein de fautes absurdes, d'omissions, d'additions, de tout ce qui peut déshonorer les lettres et un pauvre auteur. Je suis forcé d'être à Fontainebleau pour tâcher d'arrêter le cours de ces misères. Je me flatte que votre altesse sérénissime non - seulement me pardonne , mais daignera entrer dans ma peine avec sa bonté ordinaire : son Catilina ne s'en trouvera pas plus mal. La petite fille du grand Condé trouvait la place assez tenable ; mais elle y verra à mo;i re-

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tour (le nouvelles lortilications : et puisqu'elle a été bâtie par ies ordres, j'espère qu'elle résistera aux assauts des barbares. Oh ! madame , que les petits barbares sont eu grand nombre ! Que ce malheureux siècle a besoin de vous! Mais c'est moi qui en ai le plus grand besoin ; il faut que je combatte sous vos étendards : me voilà comme les anciens héros qui devaient purger la terre de monstres ; avec le secours des déesses.

Ma protectrice, voici des Grecs * en attendant des Uomains. J'ai bien peur d'avoir mal peint les uns et les autres; mais je suis bien sur d'avoir raison si je dis que, dans la patrie d'Alcibiade et de César, il est bien difficile qu'il y ait eu des dames qui valussent madame la duchesse du Maine. Des héros, on en trouve partout; des âmes comme la votre, cela est un peu plus rare. Jugez quel est mon sort, si cette belle ame est toujours la protectrice de

VoLT\ini:.

* Ores te y tragédie de VolLiire , toni. iv , pag. iq"). ( Vove? 1^ lettre suivante.)

/8() I.F.TTni s INKDITFS

lettrp: XIX.

A LA MÊME

a 6 novembre 1749.

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