‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 57 sur 74 · A SAINT-LAMBERT · texte numérisé non relu

A SAINT-LAMBERT

Aux Délices.

Je viens, mon très -aimable Tibulle , de vous écrire une lettre où il ne s'agit que de Charles XII. Je suis plus à mon aise en vous parlant de vous, en vous ouvrant mon cœur, en vous disant combien il est pénétré du bon office que vous me rendez.

Vraiment je vous enverrai toutes les Pucelles que vous voudrez , à vous et à madame de Boufflers, rien n'est plus juste.

J'ai conçu comme vous, depuis quelques années, qu'il fallait faire des tragédies tragiques, et arracher le cœur au lieu de l'effleurer. Nous n'avons guère été jusqu'à présent que de beaux discoureurs : il viendra quelqu'un qui rendra le poignard de Melpomène plus tranchant, mais je serai mort.

Je n'ai point l'honneur d'être de l'avis de Folard sur Charles XII. Je ne suis point soldat. Je n'entends rien à la baïonnette ; mais je trouve, suivant toutes les règles de la métoposcopie, que c'était une horrible imprudence d'attaquer cin-

DE YOLTAIRF. ^O^

qualité ou soixante mille liouimes dans un canijj retranché à Narva , avec huit mille cinq cents hommes harassés, et dix pièces de canon, l^e succès ne justifie point à mes yeux cette témérité. Si les Russes ne s'étaient pas soulevés contre le duc de Croy, Charles était perdu sans ressource. Il fallait un assemhlage de circonstances imprévues, et un aveuglement inouï pour que les Russes perdissent cette bataille.

Une faute plus impardonnable , c'est d'avoir laissé prendre l'Ingrie, tandis qu'il s'amusait à humilier Auguste. Le siège de Pultawa, dans l'hiver, tandis que le czar marchait à lui, me paraît, comme au comte Piper, l'entreprise d'un désespéré qui ne raisonnait point. Le reste de sa conduite, pendant neuf ans, est de don Quichotte.

Quand le maréchal de Saxe admirerait cet enragé , cela ne me ferait rien ; et je répondiais au maréchal de Saxe, vous faites mieux encore que vous ne dites.

Mais Apollon me tire par l'oreille, et me dit: De quoi te mèles-ta? Ainsi je me tais, et je vous demande pardon.

Je reviens comme don Japhet à ce qui est de ma compétence. Vous souvenez- vous que vous vouliez que je raccommodasse le moule iV()rrs/e et que je lui fisse des oreilles ? Je vous ai obéi à la fin. Il y a du pathos, oi,i je suis trompé. Nous le jouerons Tannée prochaine, sur un petit, théâtre de polichinelles, si je suis en vie : vous devriez

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hicTi y venir, si vos nerfs vous le permettent. Je vous jure qu'il vaut mieux all(;r aux Délices qu a Postdam.

Je me doutais bien que l'odorat d'un nez comme le votre serait un peu chatouillé des parfums que j'ai brûlés à l'honneur de Le Franc de Pompignan. Il est bon de corriger quelquefois les impertinents. Il y a quelques messieurs qui allaient répandre les ténèbres et souffler la persécution, si on ne les avait pas arrêtés tout court par le ridicule.

Si vous voyez frère Jean des Entomures-Menou % dites-lui , je vous prie , que j'ai de bon vin : mais j'aimerais encore mieux le boire avec vous qu'avec lui.

Mes respects, je vous prie, à madame de Boufflers et à madame sa sœur.

Comment faire pour vous envoyer un gros paquet ?

Je vous aime , je vous remercie , je vous aimerai toute ma vie.

Je n'ai point de lettres de M. le gouverneur de Berch, c'est un paresseux.

^ Le révérend père Menou était un des plus adroits intrigants de l'ordre de saint Ignace. Attaché à la cour de Lunéville, il sut mettre ses fonctions à profit. Voltaire écrivait à madame du DefTand , tom. Lxi, pag. 78 : ■ Le jésuite Menou n'est point un sot, comme « vous le croyez , c'est tout le contraire. » Il avait attrapé au roi Stanislas un million sous prétexte de faire des missions en Lorraine, et un bénéfice du pape Benoît XIV , en lui faisant cccroire qu il traduisait ses oeuvres.

DE VOLTAlIli:. -><^^9

LETTRE XXXIV

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