‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 63 sur 74 · A M. LE COMTE DE CHOISEUL · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE CHOISEUL

FRAGMENT

J'ai mandé hier, monsieur, au bonhomme Ralph, qu'il avait fait rire une excellence qui va clans le pays de l'ennui. Ce Loustic en est tout ragaillardi. Il dit que ce qu'il désirait le plus dans le plus sot des mondes possibles, était de réjouir un petit nombre de gens d'esprit comme vous, qui ne sont de ce siècle en aucune façon. Il prétend que si vous voulez le faire avertir par quelque rieur de vos amis , il vous fera présenter à Strasbourg de quoi vous amuser sur la route et de quoi jeter dans le Danube.

N'oubliez pas la spirituelle, l'éloquente, la sucrée , la romanesque , la bavarde , la précieuse , la bégueule comtesse de Bentink, quand vous voudrez savoir au juste tous les rogatons de Vienne.

Si j'étais homme à me venger d'un certain Freitag, agent du roi de Prusse, ci-devant mis au pilori en Saxe et maintenant serré à Dusseldorf , et d'un coquin de Smith, faux monnayeur de Francfort, conseiller du roi de Prusse, qui me volèrent en sauçant ma nièce dans le ruisseau, et du roi de

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Prusse lui-même qui eni|)loya ces dignes agents, jo pourrais aller plaider à Vienne; car c'est une chose délicieuse de se ruiner au conseil aulique , pour ruiner Smitli et mortifier cet insolent Frédéric. Je souhaite à votre excellence tous les succès dont je ne doute pas. Elle est bien persuadée de mon tendre respect.

LETTRE XL

A M. LE COMTE D'ARGENTAI,.

Ferney, 176a.

0 anges! '

Vous connaissez les faihles mortels, ils se traînent à pas lents. Quatre vers le matin, six le soir, dix ou douze le lendemain, toujours ren trayant, toujours rapetassant et ayant bien de la peine pour peu de chose. Renvoyez-moi donc ma guenille , afin que sur-le-champ (41e reparte avec pièces et morceaux, et que la hideuse créature se représente devant votre face , toute recousue et toute récrépi(\

Mais, o mes divins anges , le drame de Cassandrc est plus mystérieux que vous ne pensez. Vous ne songez qu'au brillant théâtre de la petite ville de

'^ l/j I, F r T R E S INÉDITES

Paris, ot le grave auteur de Classanclre a de plus longues vues, (let ouvrage est uu emblème : que veut-il dire? Que la confession, la communion, la profession de foi, etc., etc., sont visiblement prises des anciens. Un des plus profonds pédants de ce monde, et c'est moi, a fait une douzaine de commentaires par A et par B, à la suite de cet ouvrage mystique, et je vous assure que cela est édifiant et curieux. Le tout ensemble fera un singulier recueil pour les âmes dévotes.

J'ai lu la belle lettre de madame Scaliger à la nièce; nous sommes dans un furieux embarras : si mademoiselle Dumesnil est ivre , adieu le rôle de Statira! Si elle n'est pas ivre, elle sera sublime! Mademoiselle Clairon, vous refusez Olympie; mais vraiment vous n'êtes pas trop faite pour Olympie ; et cependant il n'y a que vous : car on dit que cette Dubois est une grande marionnette, et que mademoiselle Hus n'est qu'une grande catinî Tirez-vous de là, mes anges, vous serez bien habiles avec ces demoiselles de coulisses.

Et ma tracasserie avec cet animal de Gui-Duchène ^ ? Vous ne me l'avez jamais mise au net. Encore une fois, je ne crois pas avoir fait un don positif à Gui-Duchène; et je voudrais savoir précisément de quel degré est ma sottise. Sot homme est celui qui se laisse duper. Oh! oh! mes anges, mon cœur n'est accessible à l'amitié que pour vous seuls;

* Libraire de Paris.

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il est dur comme le pot de fer pour tout le reste ; il n'y a que pour vous qu'il saclie s'attendrir.

Mon plus grand malheur, vous dis-je, est la mort d'Elisabeth. Je crois mon Schouvalof dis^^racié. On dit la paix faite entre Pierre lll et Frédéric III. Ma chère Elisabeth détestait Luc ^ ; je n'y avais pas peu contribué, et je riais dans ma barbe, car je suis un drôle de corps; mais je ne ris plus, mademoiselle Clairon m'embarrasse.

Mes divins anges, c'est bien dommage que la Gazette littéraire ^ si elle existe, se soit laissée prévenir sur le compte qu'elle pouvait rendre des lettres de milady Montaigu, qui paraissent en Angleterre. Les lettres de madame de Sévigné sont faites pour les Français, et celles de milady Montaigu pour toutes les nations. Si jamais elles sont bien traduites, ce qui est fort difficile, vous serez enchantés de voir des choses curieuses et nouvelles , embellies par la science, par le goût et par lest vie. Figurez-vous que depuis phis de mîlle ans, nul voyageur à portée de s'instruire , et ^le nous instruire, n'avait été à Constantinople par les pays que madame de INIontaigu a traversés; elle a vu la patrie d'Orphée et d'AlexaVidre; elle a dîné tête-àtéte avec la veuve de l'empereur I^Iustapha; elle a traduit des chansons turques et des déclarations d'amour, qui sont tout-à-fait dans le goût du cantique des cantiques ; elle a vu des mœurs qui res-

* I,e roi de Priis«;e.

3!^6 T.F.TTRES INI?niTF.S

semblent à celles quMlomère a décrites; elle a voyagé avec soii Homère à la main. Nous apprenons d'elle à nous défaire de bien des préjugés. Les Turcs ne sont ni si brutes, ni si brutaux qu'on le dit. Elle a trouvé autant de déistes à Constantinople, qu'il y en a à Paris et à Londres. J*avoue que j'ai été fâché qu'elle traite notre musique et notre sainte religion avec le plus profond mépris; mais nous devons nous accoutumer à cette petite mortification.

Apprenez-moi donc , je vous en prie, ce que devient cette Gazette littéraire. M. le duc de Praslin Taura-t-il vainement protégée? y travaille-t-on et y met-on un.peu de sel? car sans sel, il n'y a pas moyen de faire bonne chère; c'est la vsauce qui fait le cuisinier.

Je songe qu'une inscription ne peut être salée, c'est un grand malheur; elle ne doit point être, à mon gré , en prose latine pour un roi de France ; elle ne peut être en prose française : le style lapidaire ne convient point à notre langue chargée d'articles , qui rendent sa marche languissante ; il faut deux vers , mais deux vers français détachés sont toujours froids ; c'est alors que la rime paraît dans toute sa misère. Pourriez - vous souffrir ce distique ?

Il chérit ses sujets comme il est aimé d'eux ; C'est un père entouré de ses enfants heureux.

Ou bie-n ,

Heureux père entoure de ses enfants heureux.

Dites-moi, je vous en supplie, s'il est vrai que M. le duc (le Prasliu a la bonté d'être notre rapporteur. L'affaire paraît être du ressort de M. le comte de Saint-Florentin, qui a le département de l'Église; mais M. le duc de Prasliu a le département des traités et de la bienfaisance; ainsi nous devons être entre ses mains. Pour moi je me mets toujours sous vos ailes, il n'y a que là où je suis bien.

Que faites -vous de mes roués? Quand je vous dis qu'il y a des vers raboteux, n'allez pas, s'il vous plaît , me prendre si fort au mot.

Toute notre petite famille se met aux ailes de mes anges.

Le Patriaucue du Jura.

P. S. Pont-de-Vesle est toujours très-aimable; on voit bien qu'il est de la famille céleste , car il se distingue aussi par le bout de ses ailes légères; mais il est trop indifférent avec les gens qui l'aiment. Il me donne toujours des inquiétudes : je tremble qu'il ne me traite comme une de ses passions ï. La mienne sera de vous aimer toujours ; je ne connais point de bonheur sans elle, mais avec elle tout m'est égal.

' Cette passion, qui n'en était pas une, ('tait madame du Deffand ; du moins le lecteur peut en juger par la conversation suivante qu'eurent ces deux amants au déclin de leur vie.

« Mou cher Pont -de - Vcsle , voilà bientôt trente ans que nous « sommes liés ensemble. — Eli, eb! oui, madame. — Et notre anii- « tié, pendant tout ce temps, n'a pas été troublée par le moindre

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LETTRE XLI

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