‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 66 sur 74 · A M. LE COMTE DE ROCHEFORT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE ROCHEFORT

Ferney, 1770.

Je me hâte, monsieur, de vous remercier de vos bontés ; je crains que ma lettre ne vous trouve pas dans vos terres du Gévaudan ; mais elle vous sera renvoyée à Paris ou à Versailles. Pourquoi n'ai-je pas eu la consolation de rendre mes hommages à ce couple aimable dans ma solitude? Elle est bien triste; nous y sommes tous malades. Mon ombre a cependant été consolée et égayée par M. d'Aîembert et M. de Condorcet, pendant quinze jours. J'aurais 'bien du me vanter fie ma fortune à mes deux consolateurs du Vivarais dont je regrettais plus que jamais la présence. Que madame la philosophe Dix-neuf ans nous aurait animés ! Que M. le chef de brigade nous en aurait dit de bonnes * ! Je ne peux plus écrire tant je suis faible, mais j'aurais pensé et senti.

M. d'Alembert est actuellement à Lyon et s'achemine tout doucement en Provence.

Nous jetons enfin les fondements de Versoy.

' M. le comte de Rochefort était lieutenuut des gardes-du-corps du roi.

Nous y bâtissons, madame Denis et moi , la première maison; ce n'est pas que Taventurc des rescriptions m'ait laissé le moyen de bâtir, mais le zèle fait des efforts, et l'envie de mettre la première pierre dans la ville de M. le duc de Choiseul m'a fait passer par-dessus tout. Je sais bien que je n'habiterai pas cette maison , mais madame Denis en jouira et je suis content : en attendant je me flatte d'être encore assez heureux pour voir M. et madame d^ Rochefort honorer Ferney de leur présence. On ne peut finir plus agréablement sa carrière.

Je ne pourrai vous présenter sitôt le Siècle de Louis XI F et de Louis XV. C'est un ouvrage aussi difficile qu'immense. Il y a deux ans que j'y travaille ; mais il sera fini bientôt.

Pendant que je fais mes efforts pour élever ce monument à la gloire du roi et de ma patrie , la calomnie prend des j^ierres pour écraser l'auteur : le jansénisme hurle, les dévots cabalent; on ne cesse de m'imputer des brochures contre des choses que je respecte et dont je ne parle jamais. Les assassins du chevalier de la Barre voudraient une seconde victime; vous ne sauriez croire jusqu'où va la fureur de ces ennemis de l'humanité. La solitude , les maladies , rien ne les désarme , rien'ne les apaise. Il s'élève une espèce d'inquisition en France, tandis que celle d'Espagne pleur-e d'avoir les griffes coupées et les ongles arrachés. Ceux même qui méprisent et qui affligent le plus le chef

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prétendu de l'Eglise, se font une gloire barbare de paraître les vengeurs de la religion, tandis qu'ils humilient le pape. Ils deviennent persécuteurs pour avoir l'air d'être chrétiens. On immole tout, jusqu'à la raison, à une fausse politique. Adieu , monsieur, j'en dirais trop, je m'arrête. Donnez-moi votre adresse quand vous serez à Paris, et un moyen sur de vous faire parvenir ce que je pourrai attraper de nouveau et de digne d'être lu par vous. Il faut faire un choix dans la multitude des brochures qui viennent de Hollande*.

Adieu, couple aimable, je vous souhaite à tous deux im bon voyage. Agréez mes respectueux sentiments.

Le vieil Hermite.

* Malgré la surveillance des douaues et les entraves d'une police ombrageuse, Voltaire ne cessait d'envoyer en France les écrits que lui et ses amis faisaient imprimer à Genève , Lausanne, Neufchâtel, et en Hollande. On a tu, dans le nota page 173, comment en 1767 il faillit devenir victime de son zèle pour la bonne cause. Cette mésaventure n'avait point refroidi son dévouement.

LETTRE XLVII

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