A M. LE COMTE DE ROCHEFORT
Femey, mars 1773.
Mon cher Christin ^ m'a montré , monsieur , la lettre que vous lui avez écrite; vous lui avez fait une belle peur , et à moi encore davantage. Je ne serais pas étonné qu'en effet il y eût de ces incidents singuliers dans les mauvaises pièces qu'on joue aujourd'hui sur votre théâtre. Vous dites à Christin que vous m'avez écrit sous l'enveloppe de M. Marin , je n'ai point reçu cette lettre ; il faut que quelque malin enchanteur ait escamoté ce que vous m'écriviez , cela redouble encore mes inquiétudes. Je suis un peu comme Atticus, attaché à César et à Pompée , et par conséquent fort embarrassé. Je trouve la comparaison d'Atticus fort bonne, car cet Atticus était malingre comme moi; mais, ne pouvant plus supporter la vie, il se tua,
' Avocat à Saint- Claude. Son amour pour la vérité et la justice lui fit prendre la défense des serfs du Mont-Jura. Il s'associa, dans cette noble entreprise , le généreux défenseur des Sirveu et des Calas. Appelé à l'assemblée constituante , il s'y fil remarquer par ses principes généreux en faveur du peuple. Avec lui périrent dans l'incendie de Saint-Claude, en 1797, cinq volumes in-folio de notes sur l'histoire de sa provi»ce et sur d'autres objets non moins importants.
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et je ne me tue point. Je suis seulement confondu de ce que César, qui vous croit probablement ami de Pompée, vous ait défendu de rire devant lui.
Mais voici quelque chose de plus sérieux. Il est bien étrange qu'à mon vingt-huitième accès de fièvre, entre les bras de la mort, je vous envoie deux apologies ; l'une sur l'infâme édition de Valade, l'autre sur M. de Morangiès. Ces objets vous ont trop intéressé pour que je ne fasse pas un effort sur les douleurs qui m'accablent.
Vous m'écrivez le 23 février : M. le maréchal de Richelieu assure que les lois de Minas ont été imprimées sur un exemplaire arri{>é de IjCiusanne , et M. de. Sartine proteste avoir vu V exemplaire et plusieurs autres.
Je vous dirai d'abord que M. de Sartine me dit tout le contraire dans sa lettre du 19 février; à l'égard de M. le maréchal , j'ignore si ses occupations lui ont permis d'examiner l'affaire ; mais , pour peu qu'il y eut apporté la moindre attention , il eût vu qu'il est impossible que ce Valade ait eu un exemplaire de Lausanne;
1 ^ Parce que la pièce n'a jamais encore été imprimée ni à Lausanne, ni à Genève;
2*^ Parce que j'ai envoyé à M. de Sartine une attestation en forme du libraire de Lausanne, qui donne un démenti a ce malheureux Valade;
5® Parce que l'édition de Valade n'est conforme qu'à un manuscrit de Le Kain , donné à Le Kain par MM. d'Argental et de Thibouville, manuscrit
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dans lequel on a inséré plusieurs vers qui ne sont point de moi, et que je n'ai jamais vus que dans cette misérable édition. Ces vers étrangers peuvent me faire beaucoup d'honneur, mais je ne suis point un geai qui se j>are des plumes du paon ;
4° Si Valade avait reçu un exemplaire de Lausanne ou de Genève, il le montrerait ; mais il n'en a jamais eu d'autres que ceux de son édition détestable. Le fripon alla porter un de ses exemplaires furtivement imprimés à un censeur royal, obtint une permission tacite de s'emparer du bien d'autrui, et dit ensuite que son édition était conforme à cet exemplaire qu'il avait montré. Voilà comme il a trompé M. de Sartine et Le Rain luimême;
5^ Vous devez plus que personne savoir que l'édition de Valade n'est point conforme à ma pièce, puisque je vous en confiai les premières épreuves que je fesais imprimer à Genève lorsque vous partîtes de Ferney.
Depuis votre départ, je fis changer ces épreuves, et je retravaillai l'ouvrage avec d'autant plus de soin , que je comptais le dédier à M. le maréchal de Richelieu. J'avais fait la pièce en huit jours; je mis un mois à la corriger. Elle n'est point encore imprimée; ainsi il est impossible que ni Valade, ni personne au monde ait eu cette édition qui n'est pas faite.
Étant donc démontré qu'il n'y a jamais eu encore d'édition des Lois de Minos , ni à Lausanne, ni
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à Genève, il est démontré que Valatle a imprimé sur le mailuscrit de Le Rain , ou sur une copie de ce manuscrit qu'on lui a vendue.
Valade m'a écrit pour me demander pardon; il m'a mandé qu'il était pauvre et père de famille. Je lui ai fait écrire que je le récompenserais s'il me disait la vérité, et il ne me la dira pas.
Au reste, je souhaite que mon véritable ouvrage so1t digne de M. le maréchal de Richelieu, à qui je le dédie , et du roi de Suède et du roi de Pologne, pour qui je l'ai composé. Si je meurs de ma maladie, je mourrai du moins avec cette consolation.
Quant à M. de Morangiès , l'affaire est plus sérieuse , et vous y êtes intéressé de même. C'est vous qui, par amitié pour M. le marquis de Morangiès, le lieutenant-général son père, me pressâtes d'écrire en faveur de son fds. Un avocat, nommé Lacroix, auteur d'une feuille périodiques intitulée le Spectateur, a fait un libelle infâme contre M. de Morangiès et contre moi. Voici ma réponse ' ; je l'ai envoyée à M. le chancelier, et j'espère qu'on en permettra l'impression dans Paris. Je crois apprendre un peu à M. Lacroix son devoir ; je crois que M. le comte de Morangiès doit
* Réponse à récrit d'un avocat, intitulé Preuves démonstratives en fait de Justice, xyy'i. Tome xxtx, page 497- Cette brochure n'est pas la seule que Voltaire ait fait paraître dans l'affaire du comte de Morangiès. La plupart ont été recueillies dans le second volume de Politique cl législation. T/auteur est le premier qui, dans une cause où il y avait absence de preuves, ait introduit le (alcul de ])roba])ilités.
paraître très-innocent et très-imprudent à quiconque n'a pas renoncé aux lumières du sens commun, et j'attends respectueusement la décision des juges. En voilà trop pour un mourant, mais non pour l'intérêt de la vérité ; et il n'y en aura jamais assez pour les sentiments avec lesquels je vous suis attaché.
Voltaire.
Je vous envoie un neuvième, dont plusieurs endroits vous feront rire quand vous n'aurez rien de mieux à faire. Pour madame Dix-neuf ans^ , on dit qu'elle n'a été occupée que de danser chez madame la dauphine; tâchez tous deux de venir voir cet été madame votre mère , et de faire chez nous une longue pause.
Embrassez tous deux pour moi mon cher d'Alembert, quand vous le verrez. L'oncle et la nièce vous font les plus tendres compliments.
^ Madame la comtesse de Rochefort.
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