A MADAME LALIVE D'ÉPINAY
Ferney, t774-
Quoi! ma philosophe a été, comme moi, sur la frontière du néant, et je ne l'ai pas rencontrée! je n'ai point su qu'elle fût malade ! Je ne doute point que son ancien ami Esculape Tronchin ne lui ait donné dans ce temps funeste des preuves de son amitié pour elle, et de son pouvoir sur la nature; si cela est, je l'en révérerai davantage, quoiqu'il m'ait traité un peu rigoureusement.
Mes misérables quatre-vingts ans sont les trèshumbles serviteurs de vos étouffements et de vos enflures, et sans ces quatre-vingts-ans, je pourrais bien venir me mettre à côté de votre chaise longue.
J'ai reçu il y a long-temps des nouvelles d'un de vos philosophes , datées du pôle arctique , mais rien de l'autre, cpii est encore en Hollande. Je ne
Madame Lallvc d'Epinay, née Tardieu d'Esclavelles , morte eu I 783. Elle était liée depui? long-temps avec Voltaire , et l'on trouve dans la Correspondance générale un assez grand nombre de lettres qui lui sont adressées. Madame d'Epinay a laissé des Mémoires assez scandaleux que Grimm aj)pelait Cébauchc d'un long roman , et qui ont été publiés plus tard avec beaucoup de modifications.
sais pas actuellement où est M. Grimm; on dit qu'il voyage avec M. de Komanzof ; il devrait bien leur faire prendre la route de Genève ; il est bon que ceux qui sont faits pour être les soutiens du pouvoir absolu voient les républiques.
J'admire le roi de s'être rendu à la raison et d'avoir bravé les cris du préjugé et de la sottise; cela me donne grande opinion du siècle de Louis XVP. S'il continue, il ne sera plus question du siècle de Louis XIV* Je l'estime trop pour croire qu'il puisse faire tous les changements dont on nous menace. Il me semble qu'il est né prudent et ferme; il sera donc un grand et bon roi. Heureux ceux qui ont vingt ans comme lui , et qui goûteront long-temps les douceurs de son règne! Non moins heureux ceux qui sont auprès de votre chaise longue ! Je suis sur les bords du lac , et c'est de ma barque à Garon , que je vous souhaite, du fond de mon cœur, la vie la plus longue et la plus heureuse.
Agréez, madame, mes tendres respects, etc.
Voltaire.
* Louis XVI monta sur le trône le lo mai 1774-
DE VOL r AIRE. ^"J I
LETTRE LI