A M. IMBERT
^ A Perney, 5 férrier.
Vous avez bien voulu, monsieur, m'écrire quelquefois; je m'adresse à vous dans une occasion où je crains n. 20
de fatiguer M. le chancelier et M. de SartiDes, occupés tous deux de plus grandes affaires que de celles d'un libraire. J*ai déjà porté mes justes plaintes à M. de Sartines de la contravention d'un nommé Yalade, libraire de la rue Saint-Jacques, qui, sans approbation ni privilège, a imprimé et publié, sous le titre de Genève, les Lois de Minon entièrement défigurées.
Il faut que quelque gagiste de la comédie^ lui ait vendu clandestinement un mauvais manuscrit, auquel on aura cousu quelques vers pour grossir Touvrage. lie libraire Yalade aura trompé le censeur royal et lui ^ura fait accroire que le manuscrit venait dé moi.
Gomme je n'ai presque aucun commerce avec Paris» je ne connais aucun censeur des livres. Je vous prie, monsieur, de vouloir bien m'indiquer celui à qui Yalade a pu s'adresser, afin que je le supplie de vouloir bien prendre les mesures nécessaires pour arrêter le débit de cette édition furtive.
Je viens d'apprendre que ce même Yalade a été Timprimeur des Trois siècles et d'une lettre à moi adressée, qui sont, dit-on, des libelles diffamatoires composés par un nommé Sabalier et par un nommé Clément, remplis des plus horribles calomnies.
Jlgnore quel est le secrétaire de la librairie qui a succédé à M. Marin. Mon &ge et mes maladies m'ont privé de toute correspondance avec les geps de lettres. Souffrez que je vous rappelle ici les sentiments avec lesquels' vous m'avez prévenu. Je vous supplie de me les continuer et de vouloir bien montrer ma lettre à M. de Sartines. — J'ai l'honneur, etc.
I I^ coupable était le censeur Marin.
DK VOLTAIRE (1778). 307
8 février.
J'envoie à mes anges la lettre que je suis forcé d*écrire àM. de Thibouville. Mes anges ont trop de goût pour ng pas convenir que j'ai raison. Ils connaissent trop bien le cœur humain pour ne pa&sentir combien je dois être affligé de Taffront qu'on me fait et du ridicule qu'on me donne. Madame Denis pense comme moi; et certainement quiconque sera instruit, pensera de même. J'avais bien assez de mes fautes, sans qu'on m'en imputât de pareilles. D'ailleurs, tandis que ce malheureux Valade falsifiait ainsi mon ouvrage, je m'occupais à y mettre la dernière main. Tous mes travaux deviennent inutiles. Je suis en proie à mes ennemis, auxquels on me livre pieds et poings liés. Mais ma santé est si déplorable, que je ne puis donner toute mon attention aux persécutions que j'essuie. Ma seule consolation est de ne m'occuper que de mes maux, et (l'oublier les chagrins qu'on m'a fait essuyer. Mon espérance , s'il m'en reste , est dans l'amitié de mes anges, qui ne voudront pas oublier tout à fait un homme qui leur est tendrement attaché depuis si longtemps, et qui le sera jusqu'au dernier moment de sa vie.