‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 258 sur 405 · A M. LE CHEVALIER DE USLE · texte numérisé non relu

A M. LE CHEVALIER DE USLE

1 1 juin.

Le vieux malade du mont Jura, monsieur, vous avait envoyé un petit paquet dans le temps même que \ûus partiez pour Mouzon. Ce paquet , qui ne vaut pas, assurément, la musique de Gluck, vous avait été adressé sous l'enveloppe de M. le duc de Coigny ; s'il est perdu, c'est la plus médiocre perle que vous puissiez jamais faire.

Vous sentez bien, monsieur, que, dans le fond de mes déserts, je ne puis reconnaître toutes les obligations que je vous ai. Vous m'avez instruit et amusé pendant près d'un mois. Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous plaindre d'être à Mouzon, et de pleurer sur moi d'être si loin de vous.

Vous devez être encore plus fâché d'être loin de la Touraine : le branle de la roue de la fortune disperse très-ridiculement les gens qui étaient destinés par la nature à être rassemblés. Je suis réduit à souhaiter que madame de Brionne ait quelque gros rhumatisme et qu'elle croie aux charlatans, afin qu'elle vienne encore en Suisse et que je puisse vous revoir ; mais je ne l'espère pas.

Ne pouvant voyager, je me suis mis à lire le Voyage autour du Monde^ de MM. Banks et Solander. Je ne connais rien de plus instructif. Je vois avec un plaisir extrême que M. de Bougainville nous a dit la vérité. Quand les Français et les Anglais sont d'accord, il est démontré qu'ils ne nous ont point trompés. Je suis encore dans l'ile de Talti : j'y admire la diversité de

DE VOLTAIRE (itU). 3SS5

la nature ; j'y vois avec édificatloD la reine du pays assister à une communioa de l'Église anglicane, et inyiter les Anglais au service divin qu'on fait dans son royaume. Ce service divin consiste à faire coucher ensemble un jeune homme et une jeune fille tout nus, en présence de Sa Majesté et de cinq cents courtisans et courtisanes. On peut assurer que les habitants de Taîti ont conservé dans toute sa pureté la plus ancienne religion de la terre. Un jeune capitaine de dragons, comme vous, était fait pour être le roi ou le grand-prêtre de rUe, Dites votre Pervigilium Veneris^ pendant que je récite mon De profundis.

Le vieux malade vous regrettera, monsieur, tant qu*il vivra.

^ 1 5 juin.

Mon cher ange, je vous ai envoyé un paquet par M. Bacon, substitut de M. le procureur général, place Royale. Je suppose que vous l'avez reçu. Si vous voulez avoir la bonté de me faire réponse par la même voie, je vous serai très-obligé. Vous êtes ma boussole: ^ je navigue sur une mer inconnue, et, si vous ne me montrez pas le pôle, je ne pourrai trouver que des naufrages. Vous avez cru que j'étais tombé en jeunesse; mais c'est véritablement tomber en enfance que de ne savoir rien du tout. Daignez donc éclairer mon enfance ; envoyez-moi une paire de lisières par M. Bacon.

N'avez-vous point vu madame de Saint-Julien? je lui ai écrit; je lui ai mandé mon triste état; je lui ai

dit que, depuis deux ans, je û*étais point sorti de mon lit. On prétend qu*il y a une personne qui veut me faire de la peine; mais je ne le crois point \ Au reste, si j'ai de yos nouvelles^ je serai consolé de tout.

Page 1