A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU
11 décembre*
Vous êtes accoutumé y monseigueur, aux contretemps qui arrivent dans toutes lesaffaires. Il n y a point de chapitre plus long que celui des accidents ; mais certainement vous ne perdrez rien pour attendre. J'ai bien de l'impatience de voir le mémoire dont vous daignez souffrir la publication. On dit que vous avez remis cette affaire entre les mains de M. Gerbier, qui la dirige. C'est un homme sage et instruit, qui ne peut marcher que d'un pas sûr dans le labyrinthe d'un procès criminel.
Je ne savais pas que M. le marquis de Yence fût mort; mais je sais très-certainement que, lorsqu'il était en vie, il disait et il écrivait que sa fille n'avait ni une bonne main ni un bon esprit. De là j'étais et je suis encore en droit de conclure qu'elle a employé la main d'un faussaire, son complice plus habile qu'elle. Il serait bien étrange qu'elle eût acquis en peu de temps la facilité de contrefaire l'écriture d'un autre, quand la sienne même est aussi mauvaise que celle de la plupart des femmes. Toute cette aventure est très-extraordinaire. Il y a autant d'absurdité à vous demander 425,000 livres, qu'il y en avait à ces marauds de Du Jonquay de prétendre avoir porté cent mille écus en
treize voyages. Mais votre affaire est beaucoup plus claire sans doute que celle de M. de MoraDgiès. Vous allez, Dieu merci, imposer silence à ceux qui affectent d*élever des doutes contre la vérité la plus palpable.
Je suis dans mes neiges avec ma colonie, mais alité et n*en pouvant plus, un peu étonné de tout ce que je vois de fort loin, attendant la fin de ma carrière et souhaitant à notre doyen une vie plus longue que celle de Fautre doyen auquel il a succédé. Je n'aurai en mourant que le regret de n'avoir pu vous faire ma cour ni à Bordeaux ni à Paris. Chacun a ses contre-temps : celui-là est bien cruel. Vos bontés me consolent, autant que votre affaire m'intéresse. Vous savez avec quelle respectueuse tendresse le solitaire du mont Jura vous est attaché à la vie et à la mort.