‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 299 sur 405 · A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU

Ferney, 10 férrier.

Je suis pénétré, monseigneur, de la bonté que vous avez eue de m'envoyer le mémoire de votre avocat. En vérité, la cousine est une méchante carogne, sauf respect. Elle me parait aussi absurde que coupable. 11 y a dans le crime de la sottise et de la folie. Cetie afiaire-ci en regorge. Le simple fait doit bien faire rougir ceux qui ont été assez légers ou assez méchanls

pour vous imputer quelques loris avec une femme si criminelle. Le métier de faussaire qu'elle a fait à l'aide d*un verre s'accorde très-bien avec ce que disait M. de Yence à une de nos Genevoises, que sa fille écrivait très-mal. On peut avoir une écriture mauvaise et s'accoutumer à calquer sur un verre les caractères d'une autre main 9vec quelques succès; mais les yeux exercés découvrent sans peine le faux, par la seule inspection de l'écriture peinée. D'ailleurs, en vérité, on n'a pas besoin d'experts après tous les faits rapportés dans le mémoire.

J'aurais désiré, peut-être, qu'il y eût dans cet écrit plus d'ordre dans le récit, plus de méthode et plus d'art d'intéresser; j'aurais voulu même qu'on ne l'intitulât pas Mémoire de M. le maréchal^ etc., contre la présidente^ etc. J'aurais mieux aimé : Exposé du procès criminel de la dame de Saint-Vincent, Il me semble, par le titre, que vous plaidiez contre elle, comme on plaide dans les affaires ordinaires. C'est ici un vol manifeste qu'on vous a fait; c'est un crime de faux dont les preuves sont évidentes. Votre nom, ce me semble, n'y doit paraître que comme si on avait fait un vol dans votre hôtel.

Mais, quoi qu'il en soit, le public va être instruit ; tous les nuages vont être dissipés : la lettre seule de M. de Vence suffirait pour éclairer tous les yeux. En un mot, je regarde cette affaire comme finie ; mais le résultat sera que vous avez été volé, que vous aurez dépensé prodigieusement d'argent pour prouver qu'où vous a volé.

Le major ne sera plus major : Benevant pourrait

bien aller aux galères, ou du moins montrer son visage au pilori. Pour madame de Saint-Yincenl, il est bien difficile que le Cbâtelet ne la juge à la rigueur. Depuis lafaussafre du comte d'Artois, on n'avait point vu une pareille femme ; cela est douloureux pour une maison qui vous est alliée, et pour vous-même. Ce monde, qui parait si joli à sa surface, n'est, dans le fond, qu'une vallée de misère de toute espèce : les chagrins et les peines habitent les palais de Paris comme ma chaumière de Ferney. J'ai été tout cet hiver entouré de malheureux, et j'ai l'honneur de l'être.

Puisque vous m'ordonnez de vous envoyer les ouvrages auxquels je m'amuse pour me consoler, en voici un. Ne soyez point fâché qu'il soit dédié à un homme qui a cru avoir à se plaindre de vous : nous sommes tous frères dans l'Académie, et nous sommes supposés tous très-contents les uns des autres. J'ai peur seulement que vous ne soyez point du tout content de ma petite drôlerie. Je la mets à vos pieds par pure obéissance, et je m'y mets aussi par mon tendre et respectueux attachement qui ne finira qu'avec moi.

Il féTricr.

Mon cher ange, je vous ai envoyé des sottises reliées en beau maroquin ; il y en a eu deux paquets : l'un pour vous, l'autre pour M. le duc de Praslin.

M. de Thibouville s'est plaint qu'il n'y en eût pas un tAisième pour lui; mais je n'avais plus de maroquin, et vous ne vous êtes pas seulement plaint de l'ennui que je vous avais causé.

J*ai été depuis ce temps-là très-grièyement malade ; je le suis encore» et je n*ai la force ni de m*excuser ni de vous gronder.

Tai encore moins la force de yous parler de Taffaire de mon jeune homme; je la laisse pendue au croc, soit que je meure, soit que je ressuscite.

Si je vais trouver madame d^Argental, M. de Pont de Yeyle et vos amis, mettez-moi dans la liste de ceux qui vous ont aimé passionnément.

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