S. — A M. LE MARÉCHAL DUC DE RIGHEUEU
30 mars.
On m'a envoyé, monseigneur, deux exemplaires du dernier mémoire de M. le comte de Guignes. J'ai répondu ce que je pense ; j'ai dit que le procès qu'on lui suscite est presque aussi absurde que celui que vous essuyez. Notre nation doit rougir de tous ces procès odieux, les uns exécrables, les autres ridicules, qui ont occupé la France depuis dix ou douze ans. J'ai vu dans toutes ces aflaires de la démence et de l'horreur : c'est une suite presque non interrompue d'atrocités, depuis l'aventure des Calas ; et souvenezvous combien on avait voulu vous tromper vousmême sur l'assassinat juridique de Calas. En un mot, je n'ai vu en France, pendant les douze dernières an-
414 LETTRES INfl>ITK8
nées, que des fous et des sauvages : six aventures horribles m ont passé par les mains.
J*ai vu toutes les pièces des procès de Calas, de Sirven, de Montbailly, du chevalier de La Barre, du cojnte de Lally, du comte de Morangiès, et d* autres encore; tout m*a paru absurde. Et quand on songe que toutes ces aventures ont été, avec Topéra-comique, Tobjet de Tattention universelle, il faut avouer que le siècle de Louis XIV valait un peu mieux que le nôtre.
Je n*ai point la dernière requête de madame de Saint- Vincent; si vous voulez avoir la bonté de me l'envoyer, je vous serai très-obligé.
On m*a dit qu'on imprimait à Paris, tous les ans, un recueil des causes célèbres. J'ignore s'il est bien ou mal fait : votre procès y sera sans doute. Il faut que ces discussions soient intéressantes; il y faut, comme dans une tragédie, une exposition, un nœud et un dénoûment.
Je ne suis pas en peine du dénoûment de votre pièce. Je crois que votre seul embarras sera d'obtenir la grâce de la coupable. Il est bien triste qu'elle soit la parente de feu madame la duchesse de Richelieu.
Je suis chargé depuis quelque temps d'une affaire beaucoup plus cruelle et plus difficile; elle m'intéresse et me tourmente, mais moins que la vôtre. Il faut dans cette vie combattre jusqu'au dernier moment. Conservez-moi vos bontés pour quelques malheureux jours que j'ai peut-être encore à vivre.
DE VOLTAIRE (1775). 4i5