A M. LE COMTE DE SCHOMBERG
Je VOUS crois à présent , monsieur, dans Paris auprès de monseigneur le duc d'Orléans, qui a, dit-on, la fièvre quarte ; c'est un meuble dont on ne se défait pas aisément, et qu'on ne quitte guère que quand il est usé.
* Le marquis de La Toar du Pin Gouvernet de La Ctaarce ; il était, depuis 1 165, commandant et lieutenant général de Bourgogne.
' Elle avait remporté à Ferney le prix de l'arquebase, qui était une médaille d'or, sar laquelle était le portrait de M. Turgot avec cette légende : Begni iuiamen.
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Madame de Saint-Julien nous a quittés, et nous a laissé bien des regrets. M. de Montesquiou est reparti pour Chambéry ; ma nièce est restée presque seule et malade; les beaux jours de Ferney sont finis. Je tous en rends un compte fidèle; mais je n'ai point d'expression pour vous peindre les sentiments qui nous attachent à vous. Nos troupes font l'exercice tous les jours dans l'espérance de passer encore une fois en revue devant leur brave inspecteur.
J'ai été un peu piqué que M. de Guibert ne m'ait pas honoré d'un exemplaire de son Éloge du maréchal de Câlinai ; j'ai été si charmé de cet ouvrage que je pardonne à l'auteur son indifférence pour moi. Je trouve dans ce discours une grande profondeur d'idées vraies, nobles, fines et sublimes, des morceaux d'éloquence très-touchants , une fierté courageuse et l'enthousiasme d'un homme qui aspire en secret à remplacer son héros. Ce sentiment perce à chaque ligne.
Le discours de M. de La Harpe est d'un digne académicien plein d'esprit, d'éloquence et de goût. L'autre est d*un génie guerrier et patriotique. Ces deux ouvrages valent bien le mausolée du maréchal de Saxe. J'avoue que nos discours pour l'Académie, du temps de Louis XIY, n'approchaient pas de ceux qu'ion fait aujourd'hui; c'est l'effet de la vraie philosophie : elle a donné plus de force et plus de vérité à nos esprits.
Je ne fais ici, monsieur, que vous redire ce que vous savez mieux que moi; c'est à vous qu'il appartient de juger lequel de ces deux portraits du maréchal de Catinat est le plus beau et le plus ressemblant. Vous êtes du métier de ce grand homme: ce n'est pas à moi
UÈ LCTTRES INËDITES
d*en parler devant tous; je nie borne à vous remercier de votre souvenir, à vous demander, monsieur, la continuation de vos bontés, et à vous présenter mon sincère et tendre respect . — Le vieux malade de Femey.
9a0. — A M. MARIN.
17 leptMBbre.
Vous croyez donc, monsieur, vous être rapproché de moi, parce que vous en êtes à cent lieues au Sud, au lieu d'en être à cent lieues au Nord? Je u*aurai donc le plaisir de vous voir qu'en cas que les neiges ne soient pas encore tombées sur le mont Jura. Vous êtes comme les courtisans, qui semper serviunt iempari.
Je vous avertis que si, en revenant à Paris, vous prenez votre route par Grenoble, Genève, Chalon-sur- Saône , vous abrégez votre voyage de vingt lieues. Il est vrai que c'est par intérêt que je vous donne ce bon avis; mais vous me le pardonnerez, s'il vous plaît.
Venez soulager un malade et consoler un ami. Nous avons jusqu'ici un bel automne^ et d'ailleurs, quand il neige à Femey, soyez très-sûr qu'il neige aussi à Lyon. Vous ne gagneriez rien à me faire une infidélité; ce ne serait qu'une mauvaise action dont je serai très-fàché. J'ai la plus grande envie de causer avec vous, et malheureusement je ne peux guère sortir de mon lit. Vous qui êtes ingambe, ayez le courage de venir. — Votre, etc.
6 octobre.
Je lis, monsieur, dans les gazettes que les vils enn^
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mis de M. Turgot ont fait un libelle dans lequel vous étiez însultéy et que le roi leur a^époûdu lui-même, en vous faisant son lecteur. Vous pourrez lui lire les ouvrages de ces messieurs, afin de Ten dégoûter à jamais.
Je vous annonce madame de Saint-Julien, la sœur du commandant de notre province, qui désire avoir un entretien avec vous sur le petit pays de Gex, que M. Turgot a la bonté de vouloir mettre hors de lesclavage des fermes générales. Elle vous demandera vos conseils : c'est notre protectrice la plus vive. Je voudrais bien lui servir d*écuyer, lorsqu'elle viendra vous voir; mais il faut que je finisse mes jours dans ma colonie, moriens reminiscihir Argos. En attendant, je vous supplie, monsieur, de vouloir bien, quand vous travaillerez avec M. Turgot, lui glisser dans la conversation un petit mot de la reconnaissance dont notre provin'be est pénétrée pour lui. Notre situation entre trois États étrangers nous exposait continuellement aux persécutions des commis des fermes. Aucun marchand n'avait osé s'établir dans le pays. Nous sommes encore forcés d'acheter tout à Genève. 11 n'y a pas longtemps qu'une femme de mon voisinage, ayant acheté dans celte ville des langes pour ^on enfant qu'elle tenait dans ses bras, fut arrêtée à un bureau de la ferme : les commis dépouillèrent l'enfant, prirent les langes, le laissèrent tout nu et maltraitèrent la mère. Jugez quelles bénédictions on donnera au ministre qui va nous délivrer d'une telle tyrannie qui dépeuple le pays, sans enrichir les fermiers généraux !
Conservez vos bontés, monsieur, pour le vieux malade de Ferney, qui vous est tendrement attaché.
9 octobre, à 9 heures et demie do ouiin.
Mon cher ange, il n*y a que votre amitié qui puisse me consoler dans les nouveaux tourments que j'essuie. On me mande que j*ai bien sérieusement à me plaindre d*un de mes confrères de TAcadémie, et ce confrère est, dit-on, l'archevêque de Toulouse'. En sauriez-vous quelque chose, et pourriez-Yous me dire ce qui en est ?
Je suppose que vous voyez quelquefois M. de Trudaine; si cela est vrai, ce serait encore à vous que je m'adresserais pour Vencourager à faire le bien nécessaire qu'il a promis à ma colonie. 11 semble qu'il ait refusé d'entendre madame de Saint-Julien, quoiqu'il soit très-naturel que la sœur du commandant d'une province sollicite en sa faveur. J'oserais donc vous prier de parler à M. de Trudaine, si tous êtes lié avec lui, et à M. l'archevêque de Toulouse, si vous le rencontrez.
Peut-être madame de Saint-Julien, à qui je viens d'écrire pour les intérêts de la colonie, connaît cet archevêque ; peut-être la place de son mari l'a-t-elle mise à portée de voir ce prélat, qui a, dit-on, beaucoup d'esprit et de lumières. Mais madame de Saint- Julien, en partant de notre petite retraite et ayant daigné se charger de tous nos intérêts avec tant de
' M. Loménie de Briennc, reçu le 6 ieptembre 1770, mort en t T 95.
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bonté, a tant de choses à demander, que je crains de la fatiguer encore. Je vous supplie, mon cher ange, de vous unir à elle, soit pour déterminer M. de Trudaine, soit pour savoir ce que pense M. Tarchevéque de Toulouse.
Je crains encore que .ma demande ne soit indiscrète, et je crains surtout que ma lettre ne parte point et que Theure de la poste ne soit passée. — V.