‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 332 sur 405 · A MADAME DE SAINT-JUUEN · texte numérisé non relu

A MADAME DE SAINT-JUUEN

3 décembre.

Le vieux et misérable malade de Ferney n*a point de nouvelles de sa protectrice; mais il est comme les amants du temps passé, qui étaient fidèles à leurs maltresses, quoiqu'ils en fussent oubliés.

On nous envoie enfin la minute de Tarrét du conseil qui va rendre libre le petit pays que la protectrice et M. son frère daignent favoriser. Nous payerons aux fermiers généraux les trente mille livres; ils en demandaient cinquante-cinq mille : nous ne . pouvons acheter trop cher notre liberté.

Je sais que votre procès est porté aux requêtes du Palais. Ma foi, je vous conseille de demander mon neveu d'Hornoy pour rapporteur.

Jouez avec les affaires et avec la philosophie, ma belle protectrice, et conservez vos bontés pour un homme qui est à vous jusqu'à son dernier soupir.

Ferney, 12 décembre.

Monseigneur, Je ne puis mieux faire, pour vous témoigner ma re-

connaissance et ma joie, que de vous envoyer la copie de la lettre que j'écris à M. de Trudaine, et je ne puis mieux faire, pour ne vous pas ennuyer, que de vous dire simplement que je vous regarde comme le restaurateur du royaume, et qu'il n'y a point dans ce royaume de cœur plus pénétré d'une admiration respectueuse pour vous, monseigneur, que le cœur du vieux malade de Ferney.

A Ferney, i % décembre.

Monsieur,

Je ne vous avais point trompé quand je me flattais que votre bulle serait acceptée jDur^m^/^^ simplement avec une reconnaissance respectueuse et unanime; vous y verrez ces propres mots dans la copie coUationnée du registre de nos États que j'ai l'honneur de mettre sous vos yeux.

Vous tirez, monsieur, une province, annexée au royaume par Henri IV, de l'esclavage, de la misère et de la nécessité cruelle de' s'exposer continuellement aux peines portées contre une contrebande, sans laquelle il lui était absolument impossible de subsister. Les employés des fermes faisaient eux-mêmes cette contrebande, ou vexaient par d'abominables friponneries les habitants qu'ils soupçonnaient d'aller sur leurs marchés. Quoique M. Fabry ait mis dans mes titres que je suis de l'Académie française, je vous avoue que je n'ai point de termes pour exprimer le brigandage sous lequel nous gémissons.

Cet essai que fait M. le contrôleur général sur une

petite province pourra faire un jour le salut du royaume. Nous ne vous demaudons rien aujourd'hui, nous Qous bornons à nos actions de grâces. Si U. Turgot veut seulement ordonner que les armées de la ferme soient retirées au i"" janvier, nous sommes trop heureux.

Si, après cela, il daigne engager la ferme à nous relâcher cinq mille francs, je crois que la province, dans les transports de sa joie, les emploiera à boire à sa santé et à la vôtre, attendu que, ayant été Suisses autrefois, nous en conservons encore les bonnes qualités.

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