A M. MARIN
xO déombre*
Vous écrivez, mon cher ami, comme un maître à écrire en comparaison de M. Linguet; il est immédiatement aa-dessus d*un chat. Dites-lui qu*à la Chine on met à Vamende les avocats qui ont griffonné leurs mémoires. Comment peut-on avoir un si excellent style et une écriture si détestable ?
J'ai deviné avec bien de la peine qu'il a de bons mémoires sur notre malheureuse jurisprudence, tant criminelle que civile, et qu'il ne tiendrait qu'à lui de rendre un service bien important à la nation. 11 faut qu'on jour Hercule s'amuse à nettoyer les étables d'Augias. Il ne pourra jamais prendre un temps plus convenable que celui du gouvernement sous lequel nous avons le bonheur de vivre aujourd'hui.
Dites-lui bien, je vous prie, que je pense comme lui sur mon marquisat. Le marquis Crébillon, le marquis Marmontel, le marquis Voltaire, ne seraient bons qu'à être montrés à la foire avec les singes de Nicole t. C'est apparemment un ridicule que messieurs les Parisiens ont voulu me donner et que je ne reçois pas. Le petit service que j'ai rendu à ma province, n'a consisté qu'à servir de secrétaire à nos petits états du pays de Gex, et à être quelquefois l'interprète de leurs demandes et des bontés du ministère. Je n'ai assurément prétendu à aucune récompense. Ma chétive terre de Ferney est assez heureuse d'être devenue libre et d'être le lieu d'un assez grand commerce, sans être marquisat ou baronie. Marot dit quelque part :
462 LETTRES fNÉBrTES
Car depuis qoe j'ai bftti à Clément Et à Marot qui est un peu plus loin.
Je votts conseille y mon cher ami, de ne point bâtir sitôt à Lampedouse. Mais je serais bien charmé si vous passiez quelque jour par mon marquisat , qui a environ quatorze cent toises de long sur autant de large; c'est là que j'achève doucement ma vie, avec les sentiments inaltérables qui m'attachent à vous.
27 décembre.
Mon cher ange s'est-il aperçu qu'un jeune homme comme moi est bien volage, qu'il court de plaisir en plaisir, et qu'il néglige ceux auxquels il est le plus tendrement attaché ?
Je ne sais si vous avez la grippe qui court tout le royaume, et qui a bien molesté notre petit pays, quoiqu'il ne soit plus des cinq grosses fermes.
J'ai peur pour madame de Saint-Julien, qui u'a pas la poitrine aussi bonne que le cœur, et qui ne m'a point écrit depuis un mois.
J*ai écrit à M. le maréchal de Duras en conséquence de ce que vous aviez eu la bonté de me mander; il m'a répondu de la manière la plus satisfaisante. Joignezvous à moi, je vous en prie, mon cher ange, et daignez faire valoir mes remerciements, surtout recevez les miens; car c'est vous qui avez tout fait, selon votre louable et généreuse coutume.
Je crois bien que la chose peut fournir un assez
beau spectacle à Yersailles, et que ]e parlement de Rome peut frapper les yeux, en robe rouge; mais je doute fort que Cicéron puisse plaire beaucoup au milieu des bals et du camaya].
Je pourrais dans quelque temps tous envoyer des bagatelles qui ne vous amuseraient pas davantage^ mais qui pourtant pourraient vous inspirer quelque curiosité : il faut s*amuser jusqu^au dernier moment; vous savez que mes derniers moments doivent vous être consacrés. — V.
Ferney, 29 déeemhrt.
Quoi qu*on die, je veux encore importuner monseigneur le contrôleur général; je veux lui dire combien j« lui suis obligé d*avoir daigné me rassurer par sa lettre du 17. Il est clair qu'il fait le bien d'une province, sans faire le plus petit mal à personne.
L'abolition des corvées est un bienfait inestimable, dont la France lui saura gré à jamais. Si les autres biens qu'il prépare sont aussi praticables, les noms de Colbert et de Sully seront oubliés.
Je ne prends pas la liberté de lui souhaiter une bonne année, c'est lui qui la donne.
J'ose encore me flatter que cette année 1776 commencera pour nous par la retraite des soixante rois '.
Si le vieux malade pouvait aller à sa paroisse, il y entonnerait le Te Deum; il le chante dans son lit. Il
< Les fermiers généraux.
présenle sa tendre et respectueuse reconnaissance au bienfaiteur du royaume.