AU BŒHE
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Je connais mes anges; ils ne me sauront point mauvais gré de mes corrections -, au contraire, ils seront fort aises de voir leur créature lécher continuellement son oursin. Ils sont donc suppliés de faire mettre sur la pièce toutes ces corrections par un brave secrétaire qui ne haïsse pas les vers.
Peut-être le lundi l**" décembre, jour auquel j'écris à mes anges le matin, recevrai-je un mot de leur main bienfaisante ou foudroyante.
Je leur ai déjà mandé que l'exemplaire était parti
^ Jacques Rinqnet, prêtre du diooèse de Cambrai, condamné à mort en 1762.
le 19, adressé à M. le duc de Praslin; que force corrections avaient suivi de poste en poste ; que j*avais envoyé à M. Jannel un nouvel exemplaire du Commentaires sur les délits pour M. le duc de Praslin. Enfin j*ai fait mon devoir à chaque courrier. Hier» je fis lire la pièce au coin de mon feu à Cramer, non pas à Philibert Cramer, le prince, mais à Gabriel Cramer, le, marquis, lequel est très-bon acteur et sent ce qui doit faire effet. Il a pleuré et frémi.
Hais ce c[ui me fait frémir, moi, c'est que les comédiens de Paris vont jouer les Suisses^, et que mes Scythes, venant après, ne paraîtront qu'une copie. Je perds à la fois le piquant de la nouveauté et l'agrément de mon alibi. Voilà probablement bien de la peine inutile.
Au reste, mes anges, vous serez farcis de pièces nouvelles cette année. Vos plaisirs sont assurés; mais moi, misérable, je n'ai d'autre consolation que celle de chercher à mériter votre suffrage.
Enfin donc, nous allons avoir le mémoire pour les Sirven. Je recommande cette véritable tragédie à vos bontés.
Respect et tendresse.
S07. — A M. LAGOMBE.
5 àécttûhftt
n y a une terrible faute, monsieur, ou je suis bien trompé» à la page 178. La voici : // ny a eu aucun exemple de proscriptions ^ excepté chez les Juifs. Il
< Guillaume Tell, tragédie de Lemière, fut représentée le 17 décembre 1766 ; les Scythes, le 26 mars de l'aimée suivante.
manque certaioement là quelque chose; il y a appa* remmeni : dans la première antiquité connue» Je vous en avertis aussitôt que je reçois votre paquet, afin que vous ayez la bonté d'y apporter un prompt remède.
Je n*ai pu avoir encore un petit écrit sur Jean-Jacques qu*on m'avait promis. Je vous prie, monsieur» de m'envoyer le poëme de M. Dorât, sur la Déelarruh timy dès qu'il paraîtra, et de me dire quel est l'auteur de Y Avis au prétendu sage.
Mon ami m'écrit que vous pourrez faire paraître, quand il vous plaira, votre p&té froid. Il dit que ses petits pâtés chauds, quoiqu'ils soient sortis du four il y a quinze jours, ne seront pas servis sitôt sur table.
S'il y a quelque chose de nouveau, vous me ferez plaisir de m'en faire part.
M. de La Harpe travaille chez moi à une tragédie qui pourra être prête à Pâques. J*espère qu'elle réussira et que vous l'imprimerez.
Dites-moi, je vous prie, si vous avez entendu parler d*un livre en deux volumes, intitulé les Erreurs hisioriques et dogmatiques de Voltaire^ par un faquin d'exjésuite nommé Nonotte. Est-il connu à Paris? Il est détestable. Serait-on a$sez sot pour qu'il eût quelque vogue?
Je vous embrasse de tout mon ccenr et je compte toujours sur votre amitié. — V.
6 déeembrt.
Anges excédés et ennuyés, si votre copiste a porté sur la pièce cinq paquets de corrections, il peut fort
DB YOLTAIRE (1766). 39
bien copier encore la sixième; mais je jure, par tous les sifflets possibles, que ce sera la dernière.
J*apprends d'ailleurs que ce n'est pas pour moi que ]e four chauffe actuellement; on est occupé de la pomme de Guillaume Tell et de la capilotade d'un cœur qu'on fait manger à la dame de Yergy. Je gaie que ces barbaries passeront devant ma pastorale. Je forai donc ce qu'on prétend que disait le cardinal de Bernia au cardinal de Fleury : J'aiiendrai. J*en suis fâché à cause de Y alibi; car la rage des ddomniateura est montée à son comble.
Les affaires de Oenève ne Tont pae trop biea« J'ai peur que les médiateurs n'aient le désagrément de voir leurs propositions rejetées; mais je m'intéresse encore plus aux Scythes qu'aux Génevoia.
Vous avez lu sans doute le mémoire contre les Corn-* missions : il y a des fautes; mais il me paraît écrit aveo une éloquence forte et attachante* Savez-vous que le dernier projet de Jean-Jacques était de revenir à Genève? C'était apparemment pour s'y faire pendre; il ne sera pas fâché de l'être, pourvu que son nom soit dans lagazei^.
Le cœur me dit que je recevrai aujourd'hui une lettre de mes anges. Mais je me donne toujours la petite satisfaction de leur écrire, avant d'avoir le grand plaisir de recevoir de leurs nouvelles. Il faut savoir que le courrier de Ferney part à sept heures du matin, et que les lettres de France n'arrivent qu à deux ou trois heures après-midi .
Respect et tendresse.
S09. — A MADAME LA MARQUISE DE ROUFFLERS. ▲a château de Ferney, par GenèTe, 10 décembre.
Madame, si mon âge et mes maladies me rayaient permis, je serais sûrement venu vous faire ma cour, et à M. le prince de Beauvau, quand vous avez passé par Lyon. Vous allez en Languedoc; votre premier plaisir sera d'y faire du bien. Je vous propose, madame, une action digne de vous, et dont tous les honnêtes gens de France vous auront obligation.
Il y a dans Toulouse un avocat célèbre , nommé M. de Sudre, qui osa seul défendre les Calas contre Tabominable fanatisme qui a fait expirer sur la roue un vieillard innocent. Les Toulousains, ayant enfin ouvert les yeux, ont élu d'une voix unanime M. de Sudre pour premier capitoul; la ville en présente trois, le roi en choisit un; les deux autres n'ont point été nommés unanimement comme M. de Sudre. Il a pour lui de longs services, et l'honneur d'avoir seul protégé l'innocence, lorsque tout le monde l'abandonnait et la calonmiait.
Je vous conjure, madame, d'obtenir que M. le prince de Beauvau soit le protecteur de ce digne homme auprès de M. le comte de Saint-Florentin; c'est une très- grande obligation que je vous aurai à tous deux, et que je partagerai avec quelques millions d'hommes. La chose presse ; j'attends tout d'un cœur comme le vôtre.
Je suis avec un profond respect et un attachement inviolable, madame, de vous et de M. le prince de Beauvau, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Jeudi 1 1 décembre, à 1 1 heures du mitin.
Celte honnête femme vient d'arriver, et vous croyez bien qu'au nom de mes anges, elle n'a pas été mal reçue. Nous avons sur-le-champ envoyé chercher à Genève son petit équipage de voyage; nous l'avons tirée de l'hôtellerie la plus chère de l'Europe^ où elle aurait été ruinée ; nous la logerons et nous aurons bien soin d'elle» jusqu'à ce qu'elle ait gagné son procès ; et assurément elle le gagnera. Nous lui fournirons une voiture pour la reconduire en sûreté jusqu'à Dijon. Ce qui nous est recommandé par nos anges n'est-il pas sacré? Je la conduirais moi-même, si je pouvais sortir de mon appartement, dont il y a environ un an que je n'ai bougé.
Je n'ai point encore le mémoire pour les Sirven, cette toile de Pénélope qu'on me fait attendre depuis deux ans. Mais j'espère, mes anges, que vous l'aurez ce mois-ci, et que vous en serez satisfaits. Le canevas que je vis l'année passée promettait un excellent ouvrage. Damilaville, qui pense fortement et qui aide un peu notre avocat, me répond que ce mémoire fera un très-grand effet. C'est alors que nous vous demanderons que vous embouchiez la trompette du jugement dernier pour effrayer la calonmie et l'injustice.
Un petit mot encore, je vous prie, des "Scythes. On envoie sa besogne dans son premier enthousiasme, le plus tôt qu'on peut ; ensuite on rabote, on lime, on polit et on met plus de temps à revoir qu'à faire. Je n'ai pas cessé un moment de travailler, et je vous avoue que je trouve cette pièce très-neuve et très-intéres-
saDte, écrite d*UD bout à Fautre a?ec ce style de vérité qui est celui de la nature, et qui dédaigne tous les ornements étrangers. Souvenez-vous que celle-là fera du bien aux Comédiens, quand ils auront des acteurs et des actrices ; je vous en donne ma parole d*honneur I
Je suis dans le secret de La Harpe; mais je ne lui dis pas mon secret. J*ai quelque honte de faire une tragédie à mon âge et de devenir Vémule de mon disciple. Cependant il faudra bien qu*à la fin je me confie à lui, comme il se confie à moi. Je lui rends toutes les sévérités dont vous m*accablez. Je ne lui passe rien, et j*espère qu*à Pâques il vous donnera une tragédie très-bonne. Vous voyez que je ne suis pas inutile au tripot, quoique je m'occupe quelquefois de choses plus sérieuses.
Avez-vous vu la pièce de M. de Chabanon? Je voudrais que tout le monde fit des tragédies, comme le père Le Moine voulait que tout le monde dit la messe.
Mon Dieu, que nous allons parler de vous avec votre ambassadrice!
Toute ma petite famille est à vos pieds.
Je vous envoie la lettre de M. Janel, que je reçois dans le moment. M. le duc de Praslin verra que la personne entre les mains de laquelle le paquet est tombé, ne le rendra point, et qu'il fait cas de l'ouvrage. I) esC ridicule, d'ailleurs, que ce petit livre ne soit pas plus connu; il ne peut faire que du bien.
Je fais mes compliments à Le Jeune ' ; mais comme
I Le mari de VhtmnéU femme, dont il est question au commencement de cette lettre.
DE VOLTAIRE (1766). i3
il orthographie très-mal mon nom, je le prie de ne récrire jamais, ni de le prononcer, et surtout quand il écrira à madame sa femme. Il faut être discret sur les affaires de famille, sans quoi il me serait absolument impossible de lui rendre service.
5il. -^ A M* LACOMBE.
1 5 décembre.
Il n*y a que deux hommes au monde, monsieur, qui puissent avoir écrit la Lettre à Pansophe : Tun est TabbéCoyer ', qui était alors en Angleterre; Fautre est M. de Bordes, Lyonnais de beaucoup d*esprit^» qui était en Angleterre aussi. Ce M. de Bordes est Tauteur d^une ode sur la Guerre qui m*a été attribuée dans plusieurs journaux. Il pourrait bien m*avoir fait Thonneur de m*attribuer sa prose comme ses vers. N'accusons donc plus M. Vabbé Coyer; ne faisons plus de jugements téméraires, et contentons-nous d*ètre innocents sans chercher à faire des coupables.
Voici le temps de faire paraître vos proscriptions' ; il n* y a point un moment à perdre. Je ne me soucie point du tout d*en avoir des premiers. Je vous enverrai incessamment un semblable ouvrage de mon ami, dont vous pourrez tirer cinq cents exemplaires; c'est tout ce qu il faut dans le temps présent, et je suis trèsfàché de vous avoir conseillé d*en tirer sept cent cin-
1 L'abbé Goyer a publié une histoire de SMêsM, la Noblesse commerçante, et un romaa iotitulé CfUuki, te tout fort médiocre. U est mort en 1T82.
< De Bordes est, en effet, Taotear de cette lettre, imprimée à Londres sons le nom de Voltaire.
> Le TriMmptrûi.
quante du premier. Mais quand je vous aurai fait parvenir la nouvelle pièce de mon ami, ce ne sera qu*à condition que vous ne mettrez pas plus de huit jours à l'imprimer.
Je vous fais mille compliments très-tendres. — Y.
27 décembre, partirt le 29.
Je reçois, monsieur, votre lettre du 20. Je vous demande en grâce de me dire combien vous avez tiré d'exemplaires de la pièce de mon ami. Je vais bientôt vous en donner une de moi, intitulée les Scythes. Je vous supplierai très-instamment de n'en pas tirer plus de sept cent cinquante exemplaires, et de laisser, si vous pouvez, les deux dernières feuilles composées, parce que, suivant les remarques et les critiques que l'on fera, je corrigerai la pièce pour une seconde édition; et ces deux feuilles n'étant point déformées, vous coûteront moins de temps et moins d'argent.
Je suis enchanté d'avoir trouvé un homme de lettres tel que vous, qui peut être à la fois mon libraire et mon juge.
M. de La Ilarpe, qui est chez moi, a remporté, comme vous savez, le prix de l'Académie. Je suis heureux cette année en IDjraires et en élèves.
Je vous aurai, monsieur, une très-grande obligation, si vous voulez bien faire imprimer dans Y Avant- Coureur et dans le Mercure^ le petit avis ci-joint. Je ne peux encore vous dire à qui il faudra envoyer des exemplaires du Triumvirat; défaites-vous seulement de votre édition le plus tôt que vous pourrez.
rallais partir, tout malade que je suis, et je ne suis point encore parti, mon divin ange. Madame Denis, dans son inquiétude et dans sa douleur, avait donné Talarme à son frère. Je vous prie de le rassurer et d'être très-tranquille; il doit venir vous voir.
Madame Le Jeune est en lieu de sûreté ; elle n'a rien à craindre, elle n*est coupable de rien. Elle m'a dit qu'elle est sœur de ce célèbre capitaine Thurot, qui est mort si % glorieusement au service du roi. Quelle destinée pour la sœur d'un si brave homme! Elle m'a dit encore que madame d'Argental ne sait rien; ainsi vous ne l'inquiéterez point.
J'espère que tout ira bien. Nous faisons un procès criminel à la Doiret, qui est une friponne, et à son compère, qui est un scélérat. Voici la copie de la lettre que j'écris aujourd'hui à M. le Y... C...^ Nous ne demandons point grâce, nous demandons justice : il n'y a certainement d'autre démarche à faire, sinon que vous parliez à M. de Maupeou, que vous lui fassiez voir Fabsurdité qu'il y aurait à imaginer que je vends des livres étrangers et que j'envoie des cinquante et soixante volumes de dix ou douze ouvrages différents ; qu'on a pris indignement mon nom; que cette affaire ne peut se traiter que judiciairement; que nous demandons en justice la main-levée de nos effets volés; que le directeur du bureau a agi contre les ordonnances en n'arrêtant pas la femme
* Leirice-ebancèUerHaiipeoa.
Doiret et son complice, qui était venu avec elle dans le même carrosse; que madame Denis est en droit de répéter ses effets volés chez elle, etc., etc. Une conversation suffira. Je me flatte qu'on n'étourdira pas le roi de cette misère, et que tout sera fini, mon cher ange, par votre sagesse et votre activité. Cela ne m'empô* ohera pas de finir lês Scythe$; les malheurs de Thomme ne font jamais rien au poëte. L'homme et le poète vous adorent.