‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 36 sur 405 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

f • déeembre.

Voyez, mon cher ange, si Homère n'avait pas raison de dire que le destin est le maître de tout.

Premièrement, c'est un étrange effet de la destinée que la femme de votre laquais Le Jeune soit la sœur d'un homme qui aurait été peut-être maréchal de France, s'il eût vécu, et qui sûrement aurait mérité de l'être. Secondement, c'est encore une grande fatalité qu'elle soit venueàFemey. Mais en voici une troisième non moins forte.

Parmi soixante et dix mille scélérats en commission, qui sont employés à tourmenter la nation dans les bureaux des fermes, il y a entre autres un scélérat nommé Janin , revêtu de l'emploi de contrôleur du dernier bureau entre la France et Genève, dans un village nommé Sacconex. Cet homme m'a les plus grandes obligations : j'ai empêché deux fois qu'on ne le chassât de son poste ; je lui ai prêté une maison, je lui ai prêté de l'argent. Lui et sa femme venaient souvent dtner à la table de notre maltre-d'hôtel. Il vit plusieurs fois cette pauvre Le Jeune, qui n'avait point d'autre nom

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dans la maison ; car elle n'a pris le nom de Doiret qu*au bureau de Collonge, où elle a été arrêtée, i six lieues de Ferney, sur la roule de Cb&lons.

L'infernal Janin a été son confident; il 8*6St offert de la servir, U Ta conduite lui-même de Ferney à Col* longe dans mon carrosse, moyennant une récompense; et c'est là qu'il Ta trahie pour avoir, outre sa récom«pense, le tiers des effets qu'il a fait saisir.

Cet homme, pour être plus sûr de sa proie, et craignant que nous ne réclamassions le carrosse, les chevaux et les habits qui étaient dans les malles mêlés avec les papiers de madame Le Jeune, déclara que les papiers m'appartenaient ; et madame Le Jeune eut la probité ou l'imprudence de dire, dans son trouble, que les papiers étaient à elle.

Nous ne savions point, quand nous avons com-^ mencé la procédure contre^ des quidams, que Janin était instruit du nom de Le Jeune. Nous ne pouvons * plus continuer la procédure contre ce misérable, trop instruit que madame Le Jeune est la femme de votre valet de chambre, et qui ne manquerait pas de le déclarer en justice.

U est d'une nécessité indispensable de commencer par faire révoquer cet homme; il n'est pas de la province, et il n'y restera certainement pas. U n'y a qu'à dire un mot à Rougeot, fermier^général, chargé de la ruine du pays de Gex; il est de Dijon; c'est un trèsbon homme. M. de Courteilles ou quelque autre peut prier M. Rougeot de renvoyer Janin sans délai. Isr girai de mon côté. Rougeot m'aime, et il est venu coucher souvent à Ferney.

La destitution de cet homme est Tobjet le plus important de cette affaire et le seul qui puisse nous délier les mains. Car ce monstre , n*osant avouer son crime, n*a été qu'un dénonciateur secret, et il n*est fait mention de lui dans le procès-verbal de Collonge que sous le nom d*ûn quidam. Dès qu'il sera écarté, nous serons à notre aise, et nous informerons contre ce quidam sans nommer «/antn, ou si on le nomme^ il ne sera plus à craindre.

Madame Denis persiste toujours dans la juste résolution de redemander ses chevaux et son carrosse; car si elle consent à la saisie, elle s'avoue coupable, avec moi, d'un délit que nous n*avons commis ni l'un ni l'autre. Pour moi, je fonde mon innocence sur l'impossibilité morale que je fasse commerce de livres, et qu'à l'âge de soixante-treize ans je me sois fait colporteur, pour faire fortuné.

• Tout ceci est horrible, je le sais, mon cher ange; mais vous avez du courage et de la sagesse, et vous viendrez à bout de tout. Il y a dans la vie de plus grands malheurs; il n'y a d'autre chose à faire qu'à les réparer ou à les supporter. Mon âme sera aussi à son aise dans un village de Suisse ou de Hollande que dans celui de Ferney, et partout où sera cette âme, elle adorera la v6tre. Je serais déjà parti, tout languissant que je suis, et je serais actuellement enfoncé dans les neiges, si je n'attendais pas de vos nouvelles; je ne veux ni partir, ni mourir, sans en avertir mon cher ange.

S45. — AU HËME.

19 déeembre, I midi.

Je vous ai déjà écrit ce matin, mon cher ange, à vous seul comme toutes les précédentes.

Il n'est plus question de faveur; ce nouveau mémoire que j'envoie à M. le vice-cbancelier, et dont voici la copie, doit convaincre que nous ne demandons que la plus exacte justice.

Si on saisit l'équipage de madame Denis, si on lui fait racheter son carrosse et ses chevaux pour avoir introduit dans le royaume des livres abominables, elle est déshonorée dans la province et ne peut plus y rester. Il serait horrible qu*un commis de bureau fût récompensé pour avoir prévariqué, et qu*une femme qui mérite de la considération fût flétrie; il ne lui resterait que d'aller m'enterrer dans les pays étrangers : mais avant ma mort, j*aurai la funeste consolation de rendre les persécuteurs exécrables.

Il ne s'agit au bout du compte que de colportage; et ni madame Denis, ni moi, ne pouvons être des colporteurs. Je sais bien, qu'en France, sur un simple soupçon souvent absurde, on peut perdre un honnête homme qui mérite des ménagements. Encore une fois, mon cher ange, voici le mémoire sur lequel il faut insister.

Hais le point préalable, le point nécessaire, c'est de faire chasser sans délai le nommé Janin, contrôleur du bureau de Sacconex, près de Genève, et de s'adresser pour cela à H. de Courteilles ou à qui vous jugerez à propos; c'est ce que je vous dis dans une autre lettre

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