‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 363 sur 405 · A M. LE MARÉCHAL DUC DE RJCHËUEU · texte numérisé non relu

A M. LE MARÉCHAL DUC DE RJCHËUEU

tSjMSct.

Je reçois aujourd'hui, monseigneur, votre lettre avec madame de Saint-Julien, qui arrive. Je me hâte de voué remercie)^.

Ce serait une grande consolation pour moi de partir pour venir Vous foire ma cour, lorsque madame de Saint-Julieb reviendra à Paris. Le triste état de ma santé est la seule chose qui puisse m'en empêcher. Je ne vois pas qu*il y ait une autre raison ; mais celle-là en vaut cent autres. La décrépitude est cbei moi dans Ifiute la perfection de son horreur. Il ne me reste que ma tendre sensibilité pour vos intérêts» pour votci gloire^ pour tout ce qui vous regarde. Je ne me recon* nais qu'à la vivacité de ces sentiments. Je volerais à Vos pieds si j'esistais ; mais le fait est que je ne vil plus que par mon cœur«

DE VOLTAIRE (1770). 4d9

J'espère eocore que je verrai ce résumé que vous avez eu la boDté de me promettre. Je le crois nécessaire* Le public a ouvert les yeux ; il me semble que rien ne serait plus convenable qu^un précis de ce que vous avez fait de grand et de mémorable pour ce même public qui est trop souvent ingrat et méchant, mais qui, à la longue, rend toujours justice. C'est ici une occasion où vous devez souffrir qu'on vous peigne à la pos» térité tel que vous avez été et tel que vous êtes. On doit faire votre éloge malgré vous-même. Je voudrais que cet éloge, fondé uniquement sur les faits, sans phrases d'orateur et sans la fausse éloquence du barreau, fit la principale partie de l'ouvrage, et que le reste ne fût qu*un résumé court et convaincant de Thorribie friponneiie que vous avez essuyée. Je voudrais que ce Mémoire fût un monument durable. Je voudrais être bon avocat et être jeune. Que ne \oudrais-je point ! Oo s'égare en vains désirs jusqu'au moment de sa mort. Je ne m'égare point en disant combien je suis pénétré des bont& que vous me témoignez, et à quel point elles redoublent ma passion respectueuse pour vous.

A Feroey, 28 juillet.

En VOUS remerciant , monsieur, des papisra qm vous avez eu la bonté de m'envoyer, et surtout des témoignages d'amitié qui accompagnent cet envoi ; c'est cette amitié qui m'est chère. Que je voudrais me trouver chez vous avec les pisrsonnes illustres dont vous me parlez ! La vieillesse, les maladies, les cha-

SOO LETTRES tNEOtTES

grins me reticnnenl dans ma retraite. J y étais sou* tenu par la bienveillance d'un homme dont je regretterai à jamais la perte : j'y languis à présent; je n'y attends que la mort.

Je cherchais de la consolation dans les belles-lettres; je n'y trouve qu'un surcroît d'accablement. Je vois qu'il n'y a de succès à Paris qu'à l'Opéra-Comique ou à la tragédie anglaise : on abandonne Racine et Corneille pour Shakespeare. Je fis connaître autrefois Shakespeare en France, et on se sert pour me battre des armes que j'ai fournies moi-même. On s'efforce de faire regarder Piron comme un grand homme, pour rabaisser ceux qui ont illustré le dernier siècle. Enfin je ne reconnais plus Paris.

Il faut que je vous parle, monsieur, de je ne sais quelle lettre en vers médiocres que j'écrivis à uo homme ' qui certainement n'*est pas médiocre, il y a près de deux mois. Je n'en gardai point de copie. On me dit qu'elle a couru. Si elle est parvenue jusqu'à vous, je vous supplie de vouloir bien m'en faire avoir une copie, afin que je voie combien j'ai été téméraire. Je ne me souviens pas d*avoir rien mis dans ce petit écrit qui pût déplaire à personne^ et je souhaite que cet écrit ait pu être approuvé de vous, s'il est tombé entre vos mains. Conservez-moi des bontés dont je sens tout le prix.

Page 1