‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 370 sur 405 · A MADAME DE SAINT-JULIEN · texte numérisé non relu

A MADAME DE SAINT-JULIEN

A Ferney, 11 octobre.

Je ne reçois, madame, la lettre que vous avez la bonté de m'écrire du 1" octobre que le 11 de ce mois. Je soupçonne que ma lettre n'arrivera à Plombières que quand vous en serez partie. J*écris à tout hasard.

Vous serez probablement bien étonnée d'apprendre

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M 4 LETTRES INtDITES

qu'il se forme une compagnie qui Teut bâtir une ^ille à Yersoy, et y établir un grand commerce avec des manufactures. On prétend que le roi lui accorde la possession de toute la banlieue pour cent ans. Voilà le projet de M. le duc de Ghoiseuli près enfin d*ètre exécuté. Mais ce grand ministre aurait fait de Versoy une place importante pour TÉtat, ce qu'aucune compagnie ne pourra faire , pas même la compagnie des Indes.

Notre colonie de Femey n est pas si heureuse que Versoy; elle est persécutée et presque anéantie. Tous les artistes s*en vont les uns après les autres, parce que M. rintendant les a mis à la taille et à la corvée. Cinq cent mille francs» que les maisons par moi bâties m*avaient coûtés, sont cinq cent mille francs jetés dans le lac de Genève. Je suis menacé de mourir, comme j'aurais dû vivre, dans la pauvreté attachée au métier d*homme de lettres.

Je ne réussis guère mieux dans les lettres dont je vous parle. Celle que j*avais écrite à TAcadémie sur Gilles Shakspeare a essuyé mille difficultés à Timpres* sion, et n'a pu enfin obtenir qu'une permission tacite. Elle n'est que tolérée, tandis que Gilles Shakspeare est dédié hardiment au roi.

Toutes ces petites nouvelles pourront vous surprendre, madame; elles pourraient m'affliger; mais rien ne doit abattre un homme qui vous a pour sa protectrice.

i009.— A M. ZAGURI^ a tbnise.

A Ferney, 1*^ noTcmbre.

Monsieur, non sono degno di iania ghria^ Domine^

os VOLTAIRE (1776). S15

non 8um dignus^ sed tantum die verbum; je ne suis qu'un vieillard malade ^ accablé de quatre-vingt-deui ans et de quaire-vingt-deui maladies, près de quitter ce monde, que j'aurais regretté davantage si j'avais eu le bonheur de posséder Votre Excellence dans ma chaumière, entre les Alpes et le Jura. Vous n'auriez point vu, monsieur, une habitation comparable à vos palais de la Brenta , mais vous auriez vu un homme pénétré de respect et d'attachement pour votre illustre république , et ces sentiments se seraient encore fortifiés en vous faisant ma cour. Mon âge ne me permet plus le voyage que j'ai toujours eu l'intention de faire à Venise; il ne me reste que la consolation de vous présenter de loin le profond respect avec lequel je suis, monsieur, de Votre Excellence, etc.

Voltaire,

Gentilhomme ordinaire du Roi.

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