MO. — A M. LE BARON THOMASSIN DE JUÎLLY
Feney, le ft noTtmbre.
Mes maladies, monsieur, qui me privent de toutes les consolations I ne m'ont point laissé insensible au plaisir de lire votre Catinat ou le Modèle des Guerriers. Je vous ai plus d'une obligation; c'est la troisième fois que je reçois de belles preuves que vous êtes un excellent citoyen , un brave militaire et un homme éloquent. Je vois que dans votre illustre corps on rend autant de services aux belles-lettres par son esprit qu'à l'État par sa valeur.
Mon cher voisin, M. de Varicourt, vient de me dire
qu'il est votre camarade et votre ami. H a redoublé tous les sentiments que vous m'inspirez. Je vous avoue, monsieur, que je suis bien fâché que mon âge de quatre-vingt-deux ans et les infirmités qui me persécutent, m*6tent Tespérance de vous voir. Je suis réduit à vous estimer d'un peu loin; mais mon estime n*en est pas moins forte. Permettez-moi, monsieur, de me flatter d*avoir avec vous quelque conformité. J'aime passionnément votre ami, M. de Yaricourt, et je mourrai avec le plus sincère et le plus respectueux attachement pour M. le prince de Beauvau. Agréez, monsieur, tous les sentiments avec lesquels, etc. Le vieux malade de Ferney.
iOli. — A MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONDÊ.
A Ferney, \ 3 novembre.
Monseigneur, j*habite , auprès de Genève , la dernière chaumière de votre province de Bourgogne; je n'en suis pas moins votre sujet que MM. du Chambertin et du Clos-Yougeot. M. de la Touraille m'a mandé que Votre Altesse Sérénissime daigne étendre ses bontés jusqu'à moi. Le hasard , qui fait bien des choses, a fait que j'ai changé mon misérable hameau en une espèce de jolie ville. Ceux qui ont le plus contribué à cet établissement sont des horlogers étrangers que j*ai attirés d'Allemagne , de Suisse , de Savoie et de Genève. Le feu roi les a exemptés de tout impôt, et leur permit de travailler selon les usages de leurs pays. On veut aujourd'hui les priver de cet avantage; déjà la plupart de ces étrangers intimidés
DE VOLTAIRE (1776). bil
sont retournés dans leur patrie. Ce qui reste se jette aux pieds de Votre Altesse Sérénissime ; ils la supplient de daigner favoriser de sa protection cette requête qu'ils présentent au roi. Votre nom les sauvera de U ruine, et un vieillard de quatre-vingt-trois ans vous devra de mourir en paix.
Je suis, avec la plus vive reconnaissance et le plus profond respect , monseigneur, de Votre Altesse Sérénissime, etc.