A M. DIDEROT
Sdéacnbie.
Ledragon peintre', si joufflu, si gai, monsieur, m'a trouvé dans mon lit , n'ayant ni joue ni gaieté, parce que la santé , qui est la base de tout, m'a abandonné absolument. J'ai quatre-vingt-trois ans , et je vous répète que je suis inconsolable de mourir sans vous avoir vu. Votre gros garçon dit que voua demeurez dans la rue Taranne depuis très-longtemps ; ne soyei point étonné que je l'ignorasse: il y a près de trente ans que je n'ai vu Paris, et je n'y ai jamais demeuré deux ans de suitç dans toute ma vie, qui est asses longue. Je reviendrais volontiers y passer mon dernier quart d'heure pour avoir le plaisir de vous entendre, s'il était possible de passef ce dernier quart d'heure dans ce pays-là; mais malheureusement il est fort difficile
< Le èbevaner de Lisle.
d*y Tivre el â*y mourir comme on veut. Mon grand malheur a été que Ferney ne fût pas précisément sur votre route, quand vous revîntes de chez Catherine.
J*ai tâché de rassembler autour de moi le plus qu'il m*a été possible de vos enfants ; mais je n*ai pas toute la famille, il s*en faut bien; et où la trouver dans mes déserts? N*y a-t-il point à Paris quelque typographe un peu habile et bien assorti, à qui je puisse m*adresser,' et voudriez-vous avoir la bonté de me rindiquer? J*avais autrefois un ami * qui était le vôtre, et qui ne me laissait pas manquer mon pain quotidien dans ma solitude; personne ne Ta remplacé, et je meurs de faim. Cet ami savait que nous n'étions pas si éloignés de compte, et qu'il n'eût fallu qu'une con« ^ versation pour nous entendre; mais on ne trouve pas partout des hommes avec qui on puisse parler. La multitude des livres nouveaux, qui ne nous apprennent rien , nous surcharge et nous dégoûte. Le peu que j*ai lu de vous me rend presque tous les autres livres insipides. En un mot, monsieur, vos ouvrages et votre personne causent mes regrets. Exiremum quod te alloquor hoc est,
N. B. On dit que vous n'aimez pas trop à écrire des lettres; cependant je vous prie de me répondre sur un objet qui en vaut la peine. On a imprimé à Paris, chez Nyon, les Mémoire$ concernant r histoire clés sciencesy arts^ mœurs^ ttsages des Chinois^ par les Missionnaires de Pékin. Le fond du livre est , dit-on, d'un Chinois nommé Ko, dérobé à ses parents par les
* Thleriot» mort en 1773.
Jésuites dans son enfance , élevé à la maison professe de ces perturbateurs du genre humain. Il est rempli de leur esprit comme Tétait Jean Chatel; il parle des philosophes de Paris à peu près dans le goût de Palissot. Yoici ce qu'il dit » page 271 : « Nous brûlerions « sur-le-champ cet ouvrage, si nous soupçonnions qu'il « pût plaire par quelque endroit aux ennemis de la « religion. Nous les avons vus de trop près pour ne « pas les mépriser ; nous les connaissons trop pour les « craindre , et nous sommes trop sûrs de ce que nous a avons avancé pour ne pas les braver. »
Dans un autre endroit , ils regardent comme un saint martyr» un prince du sang, qui, séduit parles Jésuites sur la fin du règne de Kan-Hy, se fit chrétien, vola toute sa famille pour enrichir une dévote des Jésuites, se rendit coupable de mille actions infâmes, et à qui cependant l'empereur Kan-Hy laissa la vie.
Tous ces drôles-là restent impunément à Pékin, sous prétexte qu'ils savent un peu de mathématiques et qu'ils sont en possession de quelques éphémérides, suivant lesquelles ils composent aisément l'almanach. Si on ne les prévient , ils feront un jour à la Chine ce qu'ils ont fait au Japon. On espère, dit-on, qu'on les fera connaître par le moyen de la cour de Pétersbourg.
Le vieux solitaire vous souhaite un vie longue et heureuse ; il n'a que la moitié de ce qu'il vous souhaite.
1014. — A M. LE MARQUIS DE CONDORCET
1 3 décembre.
Yoici une affaire plus singulière que le procès des économistes et des Néckriens, mon cher et grand phi-
losophe : figurez-vous que madame la comtesse de Laubépin daigne venir chez moi dans Tidée que je pourrais avoir Thonneur de la servir, et représenter ses droits sur la principauté de Dombes à M. Turgot. Je ne suis pas assurément dans le cas de mériter sa confiance ; je lui ai dit que son affaire me paraissant très-juste , elle ne devait s'adresser qu'à un homme aussi juste que vous , digne d*élre Tami de M. le contrôleur général. Elle envoie cette lettre à M. le comte de Laubépin son mari, qui vous expliquera son affaire bien mieux que moi. C'est une bonne action que vous ferez ; c'est vous prendre par votre faible.
Quand aurons-nous la réponse au Genevois ? Par« don; le temps presse.