A M. ÉL1£ DE BEAUMONT
A Ferney, le 17 décembre.
Mon cher et respectable philosophe bienfaisant, j'ai été bien fâché de ne pas répondre sur-le-champ à votre lettre d'Àngouléme du 26 novembre. Quatre-vingttrois ans, quatre-vingt-trois maladies, et presque autant d'affaires désagréables qui assiègent mes derniers jours, m'ont dérobé le plaisir de m'entretenir avec vous. Il m'en coûte beaucoup d'écrire, et même de dicter; on m'entend à peine quand je prononce, et il faut qu'on me lise les lettres auxquelles je réponds. C'est le partage assez ordinaire de la vieillesse.
Je compte, en vous avouant mes misères, parler en même temps à M. d'Argence et à vous. Vous êtes faits l'un pour l'autre, et vous avez tous deux des bontés pour moi.
9n IMTtKÊM nttBITES
Je sois bieo aise que vous ayes lu les pièces d*un vieux procès qui devrait ôtre jugé il y a longtemps, h me les suis fait lire aussi. Ce fatras m*a beaucoup amusé. Je suis fâché seulement que les procureurs et les greffiers, qui autrefois barbouillèrent tant de papier dans cette affaire, aient gagné tant d'argent aux dépens du pauvre peuple.
La terre de M. d'Argence et la vAtre sont mieux administrées. Je n*ai guère vu dans ce long procès dont vous me parlez, de prix donnés aux bonnes gens et aux bonnes filles. Ces mots même de bonté d'Ame, d'amitié, de reconnaissance, ne s'y trouvent pas une seule fois.
Je n'ai nulle curiosité de voir la profession de foi que vous m'annoncez, ni même la Galerie des grands hommes selon le cceur de Dieu \ Mais si j'étais encore au nombre des vivants, je voudrais être selon votre cœur.
Vous avez très-bien fait de faire inoculer votre fils. Vous n*avez fait en cela que suivre l'exemple du roi et de la famille royale.
Vous me donnez une grande consolation en me disant que vous pouviez venir passer quelques jours dans ma caverne. Mais il ne faut pas faire de si douces promesses sans les tenir. Vous ne verriez que deux malades, madame Denis et moi , dans une profonde solitude et dans un régime plus triste encore que les maladies; mais vous trouveriez deux cœurs qui sont à vous. J'en dis autant à M. d'Argence; il sait avec quelle tendresse nous lui sommes attachés.
^ Les grands Sommes vengés des philosophes, par Tabbé Ghaudoo.
DE VOLTAIRB (1776). mS
10J6. — A MADAME DE SAIlNT-flJUEN.
M. de Crassy, madame , quitte les ruines du pays de Gex pour avoir le bonheur de vous faire sa cour, et moi je reste enterré sous ces ruines. Il vous racontera toutes nos oppressions, tous nos malheurs. Vous croyez bien que, dans ce labyrinthe de misères, je n*ai eu ni le temps ni la liberté d^esprit nécessaires pour finir ce que j'avais commencé sous vos yeux, et ce que je n'aurais pu heureusement achever qu'en étant éclairé par vos conseils et soutenu par votre présence. Ces petites entreprises-là demandent tout ce que je* D'ai point y gaieté, santé, jeunesse, facilité de travail, conseils, tète uniquement accupée de son objet. J'ai été très*malheureux cette année en vers , en prose et en chiffres, et qui pis est , cette année est ma quatrevingt-troisième. Toutes les disgrâces ont fondu sur moi, du jour que vous avez quitté votre ville naissante de Ferney. Le comble de notre malheur est d'être abandonné par Saint-Géran. On dit qu'il ne reviendra point voir le joli théâtre qu'il avait bâti, qu'il s'est ruiné à B&le , et qu'il est entièrement dégoûte de la Suisse. Nous voyons tomber à la fois nos manufactures et notre comédie; mais si vous protégez toujours ce petit coin de terre, et surtout si vous l'honorez encore de votre présence, vous nous rendrez la vie.
Je suis dans une ignorance absolue de tout ce qui se passe ; je vois seulement de très^loin et trè&-confusèment qu'on nous fait beaucoup de mal , et je ne me console qu'en me flattant que vous nous voulei leu-
5t4 LETTRES INÉDITES
jours du bien. Je me mets à vos pieds , madame, du fond de ma caverne , d*où je découvre sept lieues de neiges: mon esprit est à la glace; mais mon cœur est rempli pour vous du plus tendre respect.