A M. DUTERTRE
AFerney, iO déioeinbK.
Je commence, monsieur, par vous souhaiter par avance une bonne année de 1778. Je vous remercie en 1777 des secours que vous voulez bien me faire parvenir et de tous vos bons offices. J'en ai besoin plus que jamais'; car, tandis que je suis à l'étroit pour mes rentes de Paris, j'ai fait des pertes immenses dans le pays que j'habite, et il ne me reste, pour le moment présent, aucune ressource. Les maisons considérables que j'ai bâties dans ma colonie ne m'ont valu jusqu'à présent que des procès.
Pourriez -vous cependant donner mille livres à M. l'abbé Mignot et mille livres à M. d'Hornoy, conseiller au parlement , à compte de la petite somme qu'ils me font le plaisir d'accepter de moi? Celle pension est pour chacun de dix-huit cents francs, et chacun toucherait les huit cents francs restants dans uo temps plus favorable.
Pourrai-je toucher à la fin de ce mois de décembre plus des deux mille quatre cent livres que j*ai tirées sur vous jusqu*à présent chaque mois, depuis que ifous avez fait cet arrangement ? Cela me serait bien nécessaire, ayant une grosse maison à soutenir; mais je ne Voudrais pas vous déranger le moins du monde, et je vous prie de me refuser si ma demande est indiscrète.
Au reste, ne pourriez-vous pas représenter à mes neveux, M. Mignot et M. d'Hornoy, le triste état où je me trouve actuellement? Ils attendraient, ainsi que moi, le rétablissement de mes affaires. Cela est dé&agréable ; mais dans un temps de famine chacun retranche un peu de sa table.
Pour moi, je ne retrancherai jamais rien dans mon cœur des sentiments de reconnaissance que je vous dois. Je voudrais pouvoir recevoir votre réponse avant la fin de Tannée, afin de savoir sur quoi compter.
J'ai l'honneur d'être, avec le plus véritable attachement, votre, etc.
1043. — A M. MARIN
16 juTier 1778.
Il y a trois mois, mon ancien ami, que je n*ai pas un moment à moi. Les mariages, les colonies, les affaires, les maladies, les travaux forcés ont accablé un \ieillard de quatre-vingt-quatre ans. Je n'ai pu vous dire encore combien je vous suis obligé d*avoir pensé à moi. Si j'avais pu disposer de mon corps et de mon âme, je serais venu causer avec vous à Paris ; j'aurais même élé jusqu'en Normandie me présenter à
un bomme ^ qui ue devrait pas être en Normandie, et de qui j'avais attendu de grandes ehoses pour toutes les provinces du royaume.
Je ne savais pas que Thomme que j'ai marié fût votre ami. Je vous en félicite tous deux. Nous avons eu unProvençal que je crois de vos amis aussi, puisqu'il est votre compatriote. 11 est de l'Académie de Marseille, et par conséquent j'imagine qu'il est notre confrère. 11 est, comme vous, aimable et serviable. Il me fait venir tout ce qu'il y a de précieux dans voire belle province qu'on appelle la Gueuse parfumée, et on ne m'envoie de Paris que des livres insipides et des brochures impertinentes. La canaille se mêle de vouloir avoir de Tesprit ; elle fait taire les honnêtes gens et les gens de goût. Vous buvea la lie du détestable vin, prodiTit dans le siècle qui a suivi le siècle de liOuis XIV. Si j'avais quelques bouteilles de l'ancien temps, je voudrais les boire avec vous.
Conservcï-moi du moins votre amitié consolante, soit qu'il me faille bientôt renoncer à tous les siècles en finissant ma longue carrière, soit que je respire encore quelques jours, en faisant quelques imprécations contre le siècle où je suis né.
i(M. — A M. DE YÂlNES.
A Fcrncy, 20 janvier.
Le vieux malade se souviendra jusqu'au dernier moment de sa vie de toutes les bontés que M. de Vaines a eues pour lui.
* iBfgOt.
DE VOLTAIRE (1778). t541
- ir profite de la permission qu'il lui a donnée de s'adresser à M. de Montsauge. Hélas! que ne peut-il porter ses paquets lui-même ! Que ne peut-il jouir d'une société aussi délicieuse ! Mais il est entre cent lieues carrées de neige, et il y est depuis plus de trente ans. Il serait bien temps qu'il fît un petit voyage & Paris, s'il en avait la force. Mais il y a si loin, monsieur, de la Sibérie où je suis à la Babylone où vous êtes!
Je présente mes respects à monsieur et à madame de Vaines. — Le vieux malade.
Parti de Ferney le 5 février, Voltaire arriva le iO à Paris, où il est mort le 30 mai.