A M. LE MARQUIS DE THIBOUVILLE
RVR »l BIAVITI, A PAKII.
A Ferney, 14 noTembre.
Je crois voir, mon cher marquis, que le vent du bureau n'est pas pour notre avocat. Mais je veux d'abord vous parler de votre montre, afin de ne vous faire voir que des objets brillants. Je me trompais; elle est de dix-huit louis; mais elle est excellente et à répétition, et, ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'elle
est ornée de diamants. Il est vrai que ces diamants sont des espèces de marcassites; mais ils ont le même éclat, et cela fait un effet merveilleux; c*est un marché étonnant. Ajoutez à tout cela que vous ne la payerez qu'au mois de mars. Voulez-vous que je vous l'envoie tout à l'heure sous le couvert de M. de la Reynière ?
(Suit un fragment de scène corrigée.)
Cela est mieux dialogué. Vous aurez sans doute le temps de faire insérer ce petit dialogue nécessaire.
Je vous avertis d'ailleurs que si on fait des coupures il ne restera rien; car le factum de notre avocat est le plus écourté que j'aie jamais vu. En récompense, on y mettra des notes plus longues que le texte.
Mandez-moi donc quand vous comptez épouser madame Denis, afin qu'elle vous écrive.
A M. MARIN
▲ Ferney, 25 ooTembre.
Je ne puis trouver, mon cher ami, la lettre d'Helvétins sur le Bonheur. A l'égard du sujet de la lettre, je sais qu'il ne se trouve nulle part, et je ne vous le demande pas. Mais pour la lettre, je vous supplie de vouloir bien me la communiquer si vous l'avez. Il est bon de savoir ce qu'on dit de cet être fantastique après lequel tout le monde court.
Savez-vous ce que c'est qu'un Sylla du jésuite La Rue, qu'on attribue à Pierre Corneille? Je l'ai lu autrefois. S'il était de Corneille, ce n'était pas de son bon temps.
On ne jugera, je crois, le procès de Minos que dans dix ou douze jours.
584 SUPPLÉMENT (j::3).
donne des approbations tacites aux Clémentines ^1 Vous devriez bien me mettre au fait de ces coglianerie pour m'amuser. J en entends parler, et je n'ai rien tu.
A M. BIARIN.
Le vieux malade supplie M. Marin de vouloir bien avoir la bonté de donner cours aux incluses.
J'attends avec bien de Timpatience des nouvelles de cet étrange procès de M. de Morangiès.
Savez-vous qu'un jeune Tronchin, âgé de vingtsix à vingt-sept ans, plus beau que son oncle, beaucoup plus riche, nouvellement marié à une jeune personne encore plus belle et plus riche que lui, vient do se tirer un coup de fusil par-dessous le menton, dans la cervelle? Les trois balles, qui ont percé son crâne, ont fait des trous au plafond. Je ne connais guère de plus terrible exemple.
A M. LE MARQUIS DE CONDOBCET
23iiMi.
Vous êtes un vrai philosophe, monsieur, c'est-à-dire un vrai sage, et vous rendez la philosophie bien aimable par les grâces de votre esprit. Il ne faut que deux hommes comme vous et M. d'Alembert pour conserver le dépôt du feu sacré que tant d'hypocrites veulent éteindre; et, Dieu merci, vous avez dans Paris un très-grand nombre d'honnêtes gens qui vous secondent. Ainsi, monsieur, ne vous découragez jamais.
* Ullres de Clément XIV, couiposces par Caraccioli.
Quand la raison a mis une fois le pied dans un pays, on peut la persécuter, on peut la faire taire pour quelque temps; mais on ne peut la chasser. Vous serez toujours à la tête des sages. C'est la plus belle place du monde à mon gré.
Je fais bien plus de cas des secrétaires que des fondateurs. Je me tais pour le présent sur le reste. Je m*en rapporte à M. d'Alembert comme à vous. Il y a des gens plus dangereux que les Comètes.
Comptez sur mon dévouement entier, monsieur, pour le peu de temps qui me reste à vivre.
A M. MARIN
31 mai.
Le généreux M. Marin est prié d'envoyer ce petit billet à M. de ToUendal.
Il y a bientôt quatre-vingts ans que je suis au monde, et je n'ai jamais vu que des injustices. Je crois que Mathusalem aurait pu en dire autant.
A M. TABAREAU
ÀFerney, It join.
J'ai le capitaine Lawrence; ce n'est pas là ce qu'il me faut. Personne ne lit les détails des combats et des sièges; rien n'est plus ennuyeux que la droite et la gauche, les bastions et la contrescarpe. J'ai de meilleurs mémoires que toutes ces minuties des horreurs de la guerre. Il faut amorcer le lecteur par des choses intéressantes, sans quoi on ne tient rien.
J'ai VLïiHolwelly un Sera/ion \ Il s'agit de faire uu
^ Auteurs, comin€ W. I^aurence, d'écrits historiques surl'lndo.
ouvrage atiacbaDti une histoire qui ail Tair simple et qui touche le cœur; point de partialité, mais beaucoup de vérité. On est perdu pour peu que Touvrage ait la moindre ressemblance avec un factum d'avocat. Une pareille histoire d'ailleurs doit être courte, quoique pleine; elle doit avoir, comme une tragédie, exposition, nœud et dénoûment, avec épisode agréable.
Je finirai par vous dire, mon cher correspondant, si vous voulez voir un beau tour, faites-le; mais si vous ne le faites pas, je le ferai.
Je trouve le jugement de M. de Horangiès absurde; mais que diable allait-il faire dans cette galère? Quelque parti qu'on prit, il semble qu'il n*y a que Dieu seul qui pût juger ce procès.
AU MÊME
Ujfân.
J'ai reçu, monsieur, en dernier lieu, la moitié d*aii imprimé; peut-être le reste viendra aujourd'hui. Je me flatte aussi que M. de ToUendal répondra à mes questions.
Jlgnore quelle espèce de grâce le roi lui a faite; mais je vois que je m'étais trompé en le prenant pour un neveu et pour un héritier; cela change prodigieusement l'espèce de travail auquel on m'avait engagé. Il ne faut tromper ni son avocat ni son confesseur. M. de ToUendal n'est nullement en droit de demander la révision du procès, et quand il serait fils unique légitime, il ne l'obtiendrait pas. La famille de Thon n*a jamais pu obtenir, dans les temps les plus favorables, la révision du procès criminel d'Auguste dp
Thou, à qui le cardinal de Richelieu avait si injustement fait couper la tête.
M. de Tollendal me répond sur la noblesse des Lalli qu*i1s avaient un château en Irlande dès le septième siècle; en ce cas, sa maison est beaucoup plus ancienne que celle du roi. M. le vicomte de Fumel^ reconnu pour être yéritablement d'une des pins anciennes maisons de VEurope, dit que feu Lalli était absolument sans naissance comme sans vertu. Je ne décide point entre des assertions si contraires; mais j'ai demandé s'il est vrai que l'avocat d'Anlremont, après la mort de Lalli , ait dénoncé quinze cent mille francs déposés chez lui par cet ofûcier; on ne me répond point sur cet article important. Je sais que Lalli était né sans aucun bien, et que s'il a laissé plusieurs dépôts pareils, ce n'est pas une preuve bien convaincante de son innocence.
Il y a parmi ses accusateurs beaucoup de gens de qualité, beaucoup d'hommes de considération, et quelques-un^ qui ont encore du crédit; cela ne m'empêchera pas de travailler. Je serai vrai et sage, du moins je l'espère. Mais, encore une fois, si on ne me satisfait pas sur les quinze cent mille francs, cette histoire ne fera pas grand bien à la mémoire de Lalli.
Tout ceci entre nous, s'il vous plaît.
On dit le grand-vizir complètement battu; vous devez en savoir des nouvelles.
Pourriez-vous me dire, mon cher correspondant, quel est le premier commis de M. le duc d'Aiguillon, chargé des dépêches pour Gènes ? J'ai besoin d'une petite protection dans ce pays-là contre un négociant
'SSS SUPPLEMENT (1773).
marquis, lequel fait banqueroute en marquis à des artistes de ma colonie. Je ne veux point importuner M. le duc d'Aiguillon de cette affaire; un commis me suffit contre un marquis.
Youdriez-vous bien avoir la bonté de faire passer cette lettre à M. d'Alembert? Mille tendres amitiés.
A M. LE MARQUIS DE CONDORCET
Je TOUS adresse, monsieur, mes remerciements^ en droiture, comme vous me l'ordonnez.
Je n*aYais jamais entendu parler de cette illustre assemblée des oies, qui ne sont pas du Capitole. Je sais seulement que celui qui se m^ue d*eux n*était qu'un canard enroué, qui croyait avoir la voix plus belle que celle d'Homère et de Sophocle. C'est de lui que sont venues les comédies de la Passion et les moralités de la Mère Sotte.
Nous avons ici beaucoup de Languedociens d'auprès de Toulouse ; mais personne ne connaît la fête des ânes et des mulets. Il faut qu'elle soit imitée de celle des chevaux, sur lesquels on jette de l'eau bénite à Rome, à la porte de l'église de Saint- Antoine.
Si Rome fait cet honneur aux chevaux, il est juste que Toulouse, qui n'est qu'une capitale de province, ne fête que des ânes. Il faut avouer que les vaches de M. Legentil ^ sont encore au-dessus des mulets et des chevaux. M. Scrafton, qui a servi longtemps dans
1 Pour renvoi des Éloges,
< Legentil de La Galaisière, Mvaot astroDome.
rinde et sur le Gange, est entièrement de Tavis de M. Legentil. Il est étonné de la facilité avec laquelle les Brames calculent les éclipses. Vous connaissez sans doute tout ce que dit M. Holwel ' sur les anciens Bracmânes, et sur le livre du Shasta-Sid, qui a cinq mille ans d*antiquité. Si M. Holwell ne nous a pas trompés, c'est, sans contredit, le plus ancien monument de la terre. On m'a envoyé depuis peu un petit extrait de Touvrage de M. Legentil, tiré du Journal des Savants. Cet extrait annonce des choses bien intéressantes. Je pourrais aussi vous faire tenir incessamment quelque chose d'assez curieux sur l'Inde ^.
Dieu veuille que ce petit ouvrage vous parvienne.
Je mettrai dans le paquet deux exemplaires, l'un pour vous, monsieur, l'autre pour M. d'Alembert.
L'inclément Clément^ n'aura pas beau jeu à désavouer les Clémentines qu'il m'a écrites : j'ai tous les originaux de sa main. Je ne crois pas qu'il y ait d'êtres si méprisables dans le monde que toute cette petite canaille de la littérature. Us avilissent les belles-lettres autant que vous honorez les sciences.
J'ai vu M. de Garville; mais je ne l'ai point assez vu; j'étais trop malade. Il m'a paru bien digne de votre amitié.
Ce qu'on vous a dit du capitaine d*Étalonde n'est malheureusement pas vrai ; mais ce qui est assez vraisemblable, c'est qu'il peut venir un jour chez les Welches en grande compagnie.
* Gouverneur de GalcaUa.
• Le» Fragments sur VInde et le Général lalli-ToUendal. ' Le critique, auteur du Tableau annuel de la UUérature.
*m swpLfiMBirr (177$).
Agrées, rnootieur, les sincères assurances de mon tendre et respectueux attachement.
AU CONSEILLE» TRONGHIN.
Peney, 16 angute 177S.
Si le vieux malade de Ferney pouvait avoir un rayon de santé, il ne répondrait pas aux vers flatteurs de M. Soufflot' en simple prose; s*il pouvait sortir, il irait aux Délices rendre ses devoirs à M. et à madame Tronchîn, et à M. Soufflot ; s'il s'avisait jamais de vivre Tàge de M. Jean Causeur', il prierait alors M. Soufflot ou madame Tronchin de vouloir bien lui faire son épitaphe.
AU MÊME
Sieptembre.
Le vieux malade est bien sensible aux bontés de M. et de madame Tronchin. Il est assez mal aujourd'hui; il ne peut répondre d'un quart dheure. Ma-
> Soufflot, intendant des bâtiments du roi, l'architecte du Panthéon, étant ?enu voir le conseiller Tronchin aux Délices, y coacba dans le Ul qn'avait ooenpé Voltaire. U fit à ce^to occasion les vers suivants :
Dani ton lit, «a rêTint, je me nii en poêle; J*aî cm sentir du ciel rinflaence secrète; Mail, prêt à te chanter, t'érei liant en sursaut,
La pauvre chantre est tombé de son haut. De rien faire éTeillé j*ai perdu l'espérance, It cependant en ?era, contre tonte appareoee.
Mon cœur m*a dicté ce souhait
Pour mettre au bas de ton portrait :
U parut, nouvel astre, an tiède du génie, Il éclaira celui de la philosophie; Parques, files pour lui les jours de Jean Cantev; A trois sièclci, pour tous, il aura fait 1
* Boucher aux environs de Brest , âgé de plos de cent ans.
9UPPLË1IENT (nil). 9èi
dame Denis dort, elle se porte bien, je crois qu'on peal compter sur elle. Sans la santé, il n'y a rien dans le monde. Mille tendres remerciements.
AU MÊBflE.
f septembre.
Le Tieux malade de Ferney n'est pas infiniment exact. Il est Tavocat des causes perdues; occupé jour et nuit des Lally et des Morangiës, il n'a pas répondu à M. Tronchin ; mais il ne Ta pas oublié. Il lui est tendrement attaché, ainsi qu'à toute sa famille, avec les sentime;Dts les plus inviolables.