A MADAME D'ARGENTAL K
A Ferney, œ 3 février.
Raccommodons-nous, madame; car je vous aime de
< L'abbëMlgDot.
* Elle manque.
' Cette lettre est écrite au nom de madame Denis.
tout mon cœur et je me flatte de votre amitié. Vous pardonnez sans doute à mon oncle et à moi nos inquiétudes; vous sentez combien il m*était cruel de le voir partir après une espèce d'attaque d'apoplexie. Ses par quets ont été prêts pendant un mois entier; et où serait-il allé à travers dix pieds de neige qui couvrent le sommet de toutes nos montagnes? On nous faisait trembler de tous les c6tés. Il avait été quinze jours entiers sans recevoir aucune nouvelle de chez vous, que de la part de Lejeune. Nous savions, àn'en pouvoir douter, que les deux conseillers d'État du bureau étaient absolument contre nous, et surtout le président. Ce qui s'est passé à Nancy redoublait encore nos alarmes; la prétraille de notre canton ne servait assurément pas à nous consoler ni à nous rassurer. Il est difficile de se trouver dans une situation plus cruelle.
Mais après la victoire que nous vous devons, il est inutile de parler des dangers qu'on a courus; il ne faut plus songer qu'aux Scythes. Mon oncle y a &it tout ce qu'il a pu. Il n'y a qu'une voix ici parmi ceux qui les ont lus et qui en ont vu les répétitions. Nous sommes tous très-contents. Nous pouvons nous tromper; mais aussi nous devons espérer que ce qui fait une grande impression sur plusieurs esprits d'une trempe di£Pérente , produira le même efTet sur le public.
Il m'a paru surtout, madame, que mon oncle avait profité de toutes vos remarques; elles m'ont paru aus$i judicieuses qu'à lui. Vous connaissez sa docilité pour ses anges, ainsi que son tendre attachement. Je partage depuis longtemps ses sentiments pour vous. Vous êtes aimés ici, comme vous devez l'être. Il n'y a point
de jours où nous oe cherctuons à nous consoler d'un si triste éloignement par le plaisir de parler ensemble des deux personnes à qui nous sommes les plus dévoués, et dont les bontés font le charme de notre tie.
K30. •- A H. DE CHENEVIËRES.
Poroty, 6 fénier.
Vraiment, mon cher ami, vous auriez bien raison de me venir voir; j'appartiens de droit à présent à vos hôpitaux militaires. Nous sommes en guerre, je suis malade, et j'ai manqué un jour de bouillon. J'ai été bloqué par le cordon de troupes qui entoure Genève; mais M. le duc de Choiseul a eu pitié de moi. Je ne m'en porte pas mieux; je suis au milieu de trente lieues de neiges, impotent et perdant les yeux; c'est mon revenu de tous les hivers. Je commence à me dégoûter fort de la retraite que j'ai choisie. Elle ne pro* duit rien; il n'y a de beau que le paysage, et cette beauté n'est pas pour les aveugles. Je ne sais comment les choses de ce monde sont arrangées, mois il me semble qu'on finit toujours tristement*
S3i. — A M. LE COMTE D'ARGENTAL.
• février.
Votre créature Va échappé belle, mes divins anges. Les conseillers d'État, les neiges et les maladies atta* chées à l'âge et à la rigueur du climat me réduisaient à une pénible situation. Je trouve que de tous les fléaux la crainte est encore le pire; elle glace le sang» elle m'a donné une espèce d'attaque d'apoplexie. Béni soit M. le
vice-chancelier qui a été mon premier médecin ! Mais jugez si j'ai pu, pendant un mois de transes conti-* nuelles, faire à ces pauvres Scythes ce que j'aurais fait, si mon pauvre corps et mon âme avaient été moins tourmentés et moins affaiblis. Tels qu'ils sont, ils pourront ne pas déplaire, puisqu'ils ne nous déplaisent pas et que nous sommes difficiles. Nous en avons suspendu les répétitions, parce que la rigueur de la saison a augmenté dans notre Sibérie et que nous sommes tous malades. Il n'y a plus moyen de tenir à mon âge dans ce climat, qui est aussi horrible pendant l'hiver qull est charmant pendant rété.Yous, qui n'avez pour montagne que Montmartre et les Bons-Hommes, jouis* sez en paix de vos doux climats. Je me flatte que vous aurez un très-beau temps le carême, et que les Scythes pourront faire quelque plaisir à mes chers compatriotes, qui sont quelquefois si difficiles et quelquefois si indulgents. Les affaires les plus désespérées peuvent réussir, et j'en ai une bonne preuve. On dit qu'il faut remercier deux ou trois maîtres des requêtes qui sont parents de l'abbé Mignot; mais sans M^ le vice-chan^celier^ il n'y avait rien de fait. Je n'avais l'honneur de le connaître que potir avoir joué aux échecs avec lul^ il y a plus de cinquante ans } il pouvait me faire échec et mat cette fcis-ci d'un seul mot.
Je ife puis plus rien faire aux Scythes; je suis dam un état trop triste pour penser à des vers, et même à de la prose; je suis anéanti. Les deux derniers exem-* plaires, que je vous ai envoyés par M. le duc de Praslin, peuvent être regardés comme mon testament. Il sera aisé è Le Kain de faire porter sur les autres
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exemplaires les corrections qui sont dans ces derniers. J'aurais voulu finir ma carrière par quelque chose de plus fort et de plus digne de vous; mais il est aussi difficile d'atteindre le but qu'il est aisé de Taper* cevoir.
La critique est aisée, et l'art est difficile.
M. de Chauvelin m'a envoyé des idées ingénieuses pour le cinquième acte; mais entre les choses ingénieuses ^i les théâtrales, il y a un espace immense. Une chose dont je répondrais, c'est que si on joue le cinquième acte comme madame de La Harpe, il fera plaisir aux Parisiens. Enfin j'ai jeté mes filets en votre nom , et je ne dois plus qu'attendre paisiblement la fin du carnaval.
Respect et tendresse.