A M. LE MARQUIS DE DELESTAT
Dn château de Pemey, le 15 octobre 1768.
Monsieur,
Il y a longtemps que je vous dois des remerciements de vos bontés et de V Éloge de Clémence Isaure; mais ma vieillesse est si infirme, et j*ai été pendant deux mois si cruellement malade que je n*ai pu remplir aucun de mes devoirs. Un des plus chers et des plus pressés était de vous témoigner l'estime que vous m'avez inspirée. L'Académie devrait mettre votre éloge à la fin de celui que vous avez publié de sa fondatrice. Votre style et votre façon de penser sur la littérature m'ont également charmé. Si je me comptais encore au nombre des vivants, je désirerais passionnément vivre l'ami d'un homme de votre mérite ^.
* Vous n'ignorez pas sans doute, monsieur, qu'on vend publiquement sous votre nom, à Genève et dans tous les pays voisins, un Examen de l'Histoire de Henri IV, du sieur Bury. V Examen est assurément *
* Auteur de quelques écrits historiques, notamment d'une critique de V Abrégé chronologique du président Hénault. Pendant la Terreur, il fut, quoique aveugle et sourd, traîné en prison comme aristocrate. Jl est mort en 1807.
' Les deux derniers paragraphes ont été publiés par Beuchot, t. 66.
beaucoup plus lu que Y Histoire. Oserai*jevou8deman« der dans quelle source est puisée Tanecdote singulière, qu'on troui^e à la page 31 : « Que les états de Blois « dressèrent une instruction, par laquelle il est dit : <K que les Cours des parlements sont des états généraux «au petit^piedf » Cette anecdote est si importante pour l'histoire que vous me pardonnerez sans doute la liberté que je prends.
Si vous n'êtes pas l'auteur de oet Examen imprimé sous votre nom, souffrez que je vous supplie de me dire à qui je dois m'adresser pour être instruit d'un fait si unique et si peu coanu,
J'ai l'honneur d*étre, avec autant de respect que d'estime, votre très-humble serviteur,
VOITAIM,
OtaUlhonmiQ ordintir» do U ohftmbre du Hoi.
- ▲ Fenity, U octolire IT98.
Je vous remercie, monsieur, des détails que vous avesi eu la bonté de me donner. J'y ai été d*autant plus sensible que tout ce qui concerne cette gloire, m*est confirmé de tous côtés. Vous vous êtes conduit avec autant de sagesse que de valeur. Si tout le monde suit votre exemple, on sera bientôt le maître absolu de la ^ Corse, La division est d^à, dit^oui parmi ces insulaires, qui préfèrent leur pauvreté et leur anarchie à un gouvernement juste et modéré qui les enrichirait.
Vous voyes sans doute souvent M. le marquis de Chauvelin. Je respecte trop ses occupations pour lui écrire; mais je vous supplie d'avoir la bonté de lui dire
DB VOLTÀIRK (1766). i5i
que ja m'intéresse à son succès plus qu'à oalui d'une pièce de théâtre. Mon avis est que les Corses vienaent lui parler, et ils seront bientôt soumis. J'aimerais mieux qu'il réussit en les persuadant qu'en les tuant} car, après tout, si on les égorge tous tant qu'ils sont, qui diable voudra habiter Vtle? Je ne connais que des boucs et des chèvres qui voulussent s'y établir. J'ai un bon ami parmi ceux qui s'exposent tous les jours à être canardés par les Corses, c'est le major du régiment d'Eppingen, homme de beaucoup d'esprit et excellent officier. Mais de tous ceux qui font cette rude cam» pagne, celui à qui je suis le plus dévoué, et qui a pour moi le plus de bonté, c'est vous sans contredit.
J'ai l'honneur d'être, avec les plus respectueux sentiments, monsieur, votre très-humble, etc.