‹ Lettres inédites des Feuquières (volume 2)Chapitre 15 sur 48 · MÉMOIRE POUR L'EAU DESSALEE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE POUR L'EAU DESSALEE

[Joint à la dépesche de M. de Feuquicres du 7 mai.)

« Il y a dans le vaisseau Carolus , dont le maistre s'appelle Bastien Peterson , et qui doit décharger à Rouen chez Thomas Legendre le jeune , correspondant de Pierre du Flon ( banquier) de Stockholm , deux caves adressées à M. Colhert de Croissy, l'une marquée B et

garde l'original signé de l'inventeur. L'expérience qu on a faite devant moi n a pas esté avec de l'eau de mer, parce que le vent du nord empesche pré-

l'autre O. En la première , il y a une bouteille de l'eau de la mer Baltique , dans laquelle eau on avoit adjousté beaucoup de sel ; et les onze autres bouteilles ont été extraites d'une semblable eau , le 14 janvier dernier; elles sont toutes marquées B. En la seconde cave , il y a une bouteille de l'eau de l'Océan , prise auprès de Mastrand , laquelle, ayant esté deux mois en chemin , se trouve présentement extresmement puante. Comme il n'y avoit pas assez d'eau , on n'en a pas pu dessaler davantage que pour emplir neuf bouteilles. Une autre bouteille est de l'eau commune , qui servira à faire voir la différence que le temps y apportera d'icy à ce qu'elle soit arrivée. Le tout est marqué O.

« Je trouve présentement à ces deux eaux dessalées un pareil goust , quoique le goust de celles dont elles sonT extraites fust extresmement différent , la première B estant beaucoup plus salée , à cause du sel qu'on y avoit adjousté , et la seconde O estant extresmement puante M. Durier trouve que ce goust tient du minéral et l'estime fort sain. L'inventeur dit que ce goust vient des ingrédiens et de la façon , et qu'il durera toujours sans aucun changement. En effet, je le trouve toujours de mesme en l'eau B, que je garde depuis près de quatre mois. J'ai observé que l'eau, en sortant du fourneau, n'est presque que tiède , et qu'on peut touscher le fourneau quasi partout sans se brusler, ce qui marque qu'il ne faut pas beaucoup de feu. J'ai observé aussi qu'à mesure que l'eau entre dans le fourneau par le haut, il en sort autant par le bas par deux ouvertures , par l'une desquelles il passe la dixième partie de l'eau dessalée, et que les neuf parts qui sortent par l'autre ouverture sont un peu plus salées qu'en entrant. Cela marque aussi qu'il ne faut pas beaucoup de temps pour faire beaucoup d'ouvrage, à proportion de la grandeur du fourneau. Et l'inventeur soutient toujours qu'un fourneau proportionné au feu ordinaire des vaisseaux fournira à tout l'équipage. J'en ai gardé à laquelle j'ai meslé de l'eau commune , pour voir si l'une aidera à conserver l'autre.

sentement quelle ne monte, mais avec une eau qui n'estoit pas moins salée. Cependant il en est sorti environ une cinquième partie d'eau douce en fort peu de temps, et si peu de feu, qu'on souffroit aisément la main dans l'eau en sortant du fourneau. M. Durier, qui est un excellent médecin , demeure d'accord de toutes les bonnes qualités que l'inventeur attribue à cette eau, après l'avoir esprouvée. J'envoie quérir de l'eau à la mer pour faire une seconde expérience, et je la garderai en divers lieux pour voir si elle se corrompra. V. M. croit bien que ce homme-là s'est proposé l'honneur et l'avantage de lui offrir un ouvrage de vingt années qu'il a employées à cette recherche. J'attendrai, Sire, l'honneur de vos commandemens. Il dit que les Hollandois n'ont pas voulu traitler avec lui pour deux raisons, l'une par ménage, ne voulant pas faire seuls une despense qui pourroit devenir profitable à tout le monde , et l'autre qu'ils voudroient que le commerce devinst généralement plus difficile pour en exclure les autres nations, s'assurant qu'en quelqu'estat qu'il soit , ils conserveront toujours leur avantage.

L'inventeur persiste à dire qu'on peut s'en servir dans tous les vaisseaux , sans découvrir le secret qu'à un seul homme dans tout le royaume.

« Il semble à propos que les caves soient portées par eau de Rouen à Paris, et surtout qu'elles ne soient point renversées. » ( Fait le 5 mai 1081.)

Des gens, Sire, de la première qualité de Suède, desquels MM. Bannier sont du nombre, m'ont demandé si je pensois que Y. M. eust agréable de leur faire l'honneur de recevoir le service de leurs enfants dans la Grande Escurie ; sur quoi je n'ai fait que leur proposer la difficulté de la religion , sans leur faire d'autre réponse1. Il y a un jeune Bannier qui aura l'honneur d'estre présenté à V. M. par son cousin, vostre pensionnaire, qui est encore icy et fort impatient de terminer ses affaires pour se rendre à son devoir.

La religion , Sire, est en tel estât en Suède que, sans les lois pénales, à quoi les prestres tiennent la main , il ne seroit peut-estre pas difficile de la faire changer à beaucoup de gens; et présentement les prestres sont mal voulus de la noblesse et ne le sont guères bien du peuple, en ayant mal usé envers l'un et l'autre en la Dielte, avec ce qu'ils sont fort intéressés et ignorantissimes. h" Exposition de M. de Condom et le Préjugé de M. Arnauld mettent une bonne disposition et sont de recherche; je crois que, s'ils estoient traduits en latin , ils seroient de grand usage.

Mon dernier fils, Sire, sert depuis quatre ans dans la marine, où il est enseigne. J'espère que

1 Voici la réponse de Louis XIV à cet article : « Le nombre des « pages de la Grande Escurie estant à présent beaucoup plus nom- « breux qu'il n'estoit cy-devant, je ne juge pas à propos de l'aug- « menter. r> (Dépêche du 6 février- — Archives des Aff. étr.)

V. M. aura la bonté de me permettre d'avoir l'honneur de la supplier très-humblement de le faire monter, s'il en est digne, et d'excuser la liberté que je prends d'allonger cette lettre pour un si petit sujet. Je suis, Sire, etc.

DU MÊME A M. COLBERT DE CROISSY

A Stockholm , le 22 janvier 1681.

J'ai, Monsieur, suivi vostre conseil le plus longtemps qu'il m'a eslé possible, maisenfm, mes affaires me pressant , je suis résolu à demander mon congé. Vous voulez bien, Monsieur, que je compte sur vos bons offices en cette occasion, et que je me tienne assuré que vous ferez valoir la bonne intention que j'ai eue de rendre au Roy des services agréables? Je sçais bien que le tour que vous y sçaurez donner sera ce qu'il y aura de meilleur pour moi; c'est dont je me repose sur l'amitié dont vous m'honorez et sur la générosité qui vous est naturelle. Outre la satisfaction que j'aurai de revoir mon maislre et ma famille , après neuf années d'absence , j'envisage encore, Monsieur, comme un plaisir très-sensible d avoir l'honneur de vous assurer moi-mesme avec combien de reconnoissance je suis, etc.

DU MÊME A LOUIS XIV

A Stockholm, le 22 janvier 1681 .

Sire, il a paru icy un météore fort extraordinaire. C estaient comme trois soleils, avec quatre arcs-enciel bien formés et bien colorés , et plusieurs portions d'autres arcs. Il y en avoit un , le plus beau de tous, qui estoit adossé contre le plus grand, et tout cela se voyoit du mesme costé que le soleil , contre l'ordinaire des arcs-en-ciel, qui sont toujours opposés au soleil. La ville de Stockholm a eu le plaisir, une heure durant, à commencer à midy, 17 de ce mois, que le soleil estoit à quatorze degrés ou environ sur l'horison , de voir le chiffre de son roy dans le ciel. ^

11 y a, Sire, plusieurs années que Testât de mes affaires et le besoin que ma famille avoit de ma présence m'avoient fait souhaitter la fin de mon emploi. J'en avois, Sire, écrit à M. de Pomponne et ensuite.à M. de Croissy; et ce qui me retenoit de demander à V. M. la grâce de mon congé, estoit que je me croyois toujours à la veille dune heureuse conclusion des affaires de vostre service. Présentement, Sire, que je ne puis pas si tost espérer ce plaisir, à cause de la lenteur de la négociation ',

* Cette négociation avait pour objet de renouveler l'alliance de la

et que cependant mes affaires pressent un peu , je supplie très-humblement V. M. de me permettre de retourner en France, pour essayer de réparer les désordres dune absence de neuf années. Et , si j'ose dire mon sentiment, peut-estre que la retraite de vostre ambassadeur dans cette conjoncture donnera icy plus d'empressement. Je m'estimerois, Sire, bien heureux si, mon séjour ayant esté inutile à V. M. , je me pouvois au moins flatter de l'avoir servie en me retirant. Je suis, Sire, etc.

DU MÊME A M. COLBERT DE CROISSY

A Stockholm , le 12 février 1681 .

Vous sçavez , Monsieur , que la reine Christine écrit au roy de Suède en françois1. Vous aurez icy la

France et de la Suède, et d'y comprendre le Danemark. Le Danemark seul devint notre allié , et la Suède se rangea du côté de nos ennemis.

1 Copie de la lettre de la reine Cliristine au roy de Suède, « Monsieur mon frère et nepveu , je suis dans un extresme estonnement de voir que le marquis del Monte , premier gentilhomme de ma chambre et mon envoyé extraordinaire auprès de Vostre Majesté ait passé tantost six mois dans vostre cour, sans avoir pu avancer ses négociations. Je m'estois promis de la générosité et justice de Vostre Majesté depuis longtemps une favorable expédition , qui respondist dignement à la justice de mes prétentions et à tant de promesses, si souvent réitérées, de Vostre Majesté. Mais voyant que jusques icy les dispositions ne me sont pas si favorables que je me l'estois promis , jugeant que ledit marquis , par trop de retenue ou de respect , n'a pas

response de ce prince en la mesme langue; plust à Dieu qu'il la parlast de mesme! .le suis, Monsieur, avec beaucoup de respect, etc.

représenté assez fortement à Vostre Majesté les puissants motifs qui doivent vous obliger à me rendre justice au plus tost, c'est ce qui m'oblige d'importuner Vostre Majesté de nouveau , et de vous prier d'escouter favorablement les plaintes que ledit marquis a ordre de vous faire de ma part sur une lenteur qui me devient insupportable , priant Vostre Majesté de vouloir bien escouter mes justes plaintes et d'ordonner que je sois satisfaitte d'une manière digne de Vostre Majesté , qui s'est obligée si souvent , par des promesses si solennelles , de me satisfaire. Et c'est à présent que j'en attends les effets de vostre justice et générosité, pour pouvoir continuer dans le dessein que j'ay fait d'estre toutte ma vie , Monsieur mon frère et nepveu , vostre bonne sœur et tante. C. A.

« A Rome , le 28 décembre 4680. »

Response du roy de Suède à la reine Christine.

a Madame ma très-chère mère , j'ay reçu celle du 28 décembre que Vostre Majesté m'a fait l'honneur de m'escrire. Et parce qu'Elle y tesmoigne quelque desplaisir de ce que les choses que son envoyé extraordinaire , le marquis del Monte, a eu ordre de me proposer, n'ont pas encore eu tout le succès que Vostre Majesté désire, croyant que ledit marquis ne m'avoit pas assez fortement représenté les motifs qui m'avoient pu obliger à une résolution plus prompte , il faut que je luy donne ce tesmoignage que la faute n'a pas esté à luy, et, quoiqu'il ait usé de la civilité que Vostre Majesté présume , il n'a pourtant pas laissé de me parler bien souvent et de pousser les intérests de Vostre Majesté avec beaucoup de soin et de fidélité. Mais, comme il a vu luy-mesme les occupations que la Diette m'a causées, et le peu de loisir que j'ay eu de prendre une information entière des droits et des prétentions de Vostre Majesté , je ne doute nullement qu'il n'en ait fait rapport à Vostre Majesté et donné à connoistre l'inclination trèsparticulière que j'ay de la rendre satisfaitte autant qu'il me sera possi-

DE MGR l'ÉVÊQUE DE METZ A M. DE FEUQUIERES1.

A Metz , le 21 février 1 681 .

Monsieur, j'ay receu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire du 1 1 du mois passé , et je me vois obligé de vous tesmoigner la part que je prends en la perte que vous venez de faire de madame d'Orlbe2, vostre sœur. Je puis vous assurer, sans aucun compliment , que j'y suis très-sensible; car j'honorois particulièrement son mérite, qui estoit connu de tout le monde. J'avois aussy reçu beaucoup de tesmoignages de ses bontés depuis que je suis en ce pays , ainsy que de toute la parenté que vous y avez ? pour qui j'ay un respect

ble. Il en a desjà tiré des preuves de temps en temps ; et j'ay mesme mis ordre d'expédier au plus tost ce qui reste, tellement que j'espère qu'après les comptes vuidés de part et d'autre , Vostre Majesté sera contente de la dépesche entière que ledit envoyé extraordinaire de Vostre Majesté obtiendra. Cependant je prie Vostre Majesté d'estre persuadée de la tendresse que j'ay pour sa personne aussy bien que des considérations justes que j'auray toujours pour ses intérests , comme, Madame ma très-chère mère , vostre bon et très-affectionné fils. Carolus.

« A Kongsor, le 24 janvier 1681 . »

1 Georges d' A ubusson de La Feuillade, archevêque d'Embrun, puis évêque de Metz, mort en 1698.

2 Madeleine de Pas de Feuquières, sœur de M. le marquis Isaac de Feuquières, femme de Louis, baron d'Orthe. Née protestante, elle

écut et mourut protestante, comme sa mère Anne Arnauld.

particulier, avec une extresme douleur du malheur de la religion où elle est fortement attachée. Madame vostre niepce a tout à fait de la conduite et de la vertu, et elle est encore louable par le respect quelle témoigne pour nous. Faites-moy donc , Monsieur, la grâce de croire que personne n'est plus solidement que moy votre très-obéissant serviteur.

DE M. DE MARTANGIS A M. DE FEU QUDZRES .

A Copenhague, le 22 février 1681.

J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire du 6 de ce mois.

Les Danois sont tousjours fort en peine du retardement qu'on apporte en Suède au départ du sieur Lillihrot, et cela leur fait croire que l'on n'y est pas aussy porté à l'avancement d'un traitté que Ion l'avoit voulu faire croire.

Il est arrivé icy, Monsieur, il y a quelques jours, un colonel polonois nommé le colonel Bernig, soydisant envoyé de Pologne en Suède, quia esté jette dessus les costes de Falster, proche de cette isle, voulant aller à Malmoé ; il m'a paru fort honneste homme et je l'ay régalé pendant deux jours. Mais comme vous sçavez, Monsieur, que les ministres du Roy nostre maistre n'ont d argent que pour eux et leurs amis qu'ils connoissent de longue

main, je n'ay pas trouvé à propos de l accommoder d'une somme d'argent dont il souhaittoit que je l'assistasse. Je vous donne. Monsieur, cet avis, affmque, s'il vous porte une estocade, vous y soyez préparé, à charge d'autant lorsque l'occasion s'en présentera. Je vous supplie toutesfois, Monsieur, de n'en rien tesmoigner.

On parle encore du voyage de Norwège, et le roy de Danemark fait préparer douze vaisseaux pour l'y conduire. L'on ne croit pas que la reine soit de la partie, de peur qu'elle ne se trouve incommodée d'un aussy grand voyage. Comme je ne quitte point Sa Majesté Danoise , je me prépare à l'y suivre. Je ne puis estre plus véritablement que je suis, Monsieur, entièrement à vous.

Mes amitiés, s'il vous plaist, à M. de La Piquetière.

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