‹ Lettres inédites des Feuquières (volume 2)Chapitre 17 sur 48 · DE M. DE BARRILLON1 A M. LE MARQUIS DE FEUQUIERES · texte numérisé non relu

DE M. DE BARRILLON1 A M. LE MARQUIS DE FEUQUIERES

A Londres, le 20 juin 1081.

L'affaire de Fitz-Harris2 a fait tant de bruit icy, que je crois, Monsieur, vous en devoir rendre compte.

• Ambassadeur de France en Angleterre.

8 Fitz-Harris, Irlandais catholique , s'était insinué dans la confiance de la maîtresse du roi Charles II, la belle duchesse de Port-

Elle s'est jugée hier : il a esté condamné comme coupable de haute trahison ; il s'est fort mal deffendu ; il a dit seulement qu'il avoit escrit et montré à Everard qu'il avoit dessein de découvrir par là une conspiration contre la personne de Sa Majesté Britannique, qu'il avoit esté prévenu par Everard qui l'avoit accusé, mais qu'il n'estoit point coupable, et qu'il avoit agy en cette occasion et en beaucoup d'autres par ordre, et avec la participation du roy d'Angleterre ; que madame de Portsmouth et une fille qui est à elle, nommée mademoiselle Wall, sçavoient qu'il avoit eu de l'argent pour des services secrets. Madame de Portsmouth a esté entendue à Westminster ; elle a dit qu'elle ne sçavoit point que Fitz-Harris eust eu aucun argent de Sa Majesté Britannique pour des services secrets ni pour aucunes intelligences particulières, mais qu'elle recognoissoit avoir parlé au roy pour luy faire donner de l'argent par charité , et qu'en effet Sa Majesté Britannique luy en avoit donné plusieurs fois comme à

smouth , en l'informant des libelles des wighs et des desseins formés contre elle et contre la cour, et il avait obtenu du roi, par son intermédiaire, un présent de 250 livres sterling. S'étant abandonné ensuite aux conseils d'un intrigant, nommé Everard, il composa contre le roi, le duc d'York et toute l'administration , un écrit dont son perfide ami s'empressa de donner connaissance à la cour. Livré à la justice, Fitz-Harris recourut au parti populaire , seul en état de le protéger et qui était comme l'arbitre de tous les procès de cette nature ; mais ses révélations sur une prétendue conjuration papiste , moyen alors à la mode pour flatter l'opposition, ne purent sauver sa tète.

un homme de condition qui estoit fort pauvre. Ml,eWall a parlé longtemps et a exagéré la mauvaise foy de l'accusé, qui l'avoit employée pour obtenir, par le moyen de Madame de Portsmouth, quelque gratification de Sa Majesté Britannique. Les preuves ont esté si claires et si nettes contre Fitz-Harris, que lesjurés n'ont pas esté assez hardis pour l'absoudre.

La cour prétend avoir en cela remporté un grand avantage. 11 est certain que le party qui luy est opposé a fait son possible pour sauver Fitz- Harris.

Les ministres d'Espagne font grand bruit de l'affaire de Chini1, et taschent d'esmouvoir les esprits contre nous. J'espère que tous leurs efforts seront inutiles et que l'on songera en ce pays-cy aux affaires du dedans préférablement à celles du dehors. Je suis, Monsieur, entièrement à vous,

DE M. LE COMTE DE RÉBENAC /V M, DE FEUQUIÈRES

A Potsdam , le 20 juillet 1681 .

Enfin nous voicy de retour d'un voyage où la journée, à la fin de toutes, me coustoit 200 liv. J'en suis las et ruiné. Ce que j'y trouve de plus mauvais

' Le comté de Chini, près de Luxembourg , fui attribué à Louis XIV par les Chambres de réunion. Le roi d'Espagne lit des difficultés pour céder ce comté, mais il fut obligé de reconnaître que le droit du plus fort est toujours le meilleur.

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est cjue les leçons (ju'on me donne de Paris et autres lieux ne me sont d'aucune utilité, je les aimerois mieux si elles estoient accompagnées d'autre chose.

J'ai eu l'honneur de vous escrire de Pyremont que je m'y estois démis le pied et que, hors quatre jours que je me suis traisné avec un baston, je ne suis pas sorty de mon lit, ce qui a empesché que je ne fusse meslé dans beaucoup de soties intrigues sur les premières visites entre les princes. Elles se sont enfin terminées à ce que Monsieur l'électeur de Brandebourg, qui estoit arrivé le premier et qui par conséquent la debvoit aux autres , est demeuré ferme, disant qu'il y avoit tant de différence entre luy et eux que la règle ne le regardoit pas. Cela a produit que tous luy sont venus rendre leurs très-humbles devoirs, et entre autres le prince George de Danemark , avec lequel il n'avoit jamais voulu admettre le moindre expédient qui pust marquer l'égalité, quelle qu'elle fust. Ma curiosité seroit assez de sçavoir comment la chose sera prise en Danemark .

On s'est contenté de parler de festins et de réjouissances, sans que ni les maistres ni les ministres y ayent meslé aucune affaire. C'est de quoy je puis vous assurer. Il estoit bien venu de tous les côtés du Rhin des gens qui se seroient fait un plaisir particulier de chauffer toute la bonne com-

DES FETJQUIÈRES. 239

paguie et la porter à nous faire la guerre ; mais le mot ne s'en trouve que sur les lèvres et le cœur y a si peu de part, qu'on n'a pas sujet d'en rien craindre , surtout le Roy faisant tant d'avances pour conserver la paix.

Je vois bien que vous ne reviendrez pas de Suède aussitost que je le croyois, et on me mande que la chose ira encore jusques au printemps. Vostre succession roule entre La Vauguyon et Tambonneau. Il y a des gens qui me fourrent sur la liste, mais je ne remue ni pied ni patte. Qu' est-il donc de la résidence de M. de La Piquetière? Pour ce qui est des appointements, c'est une bonne affaire ; mais le titre seul ne suffit pas à la satisfaction d'un homme. Je ne vous diray rien du Béarn d où l'on ne m'escrit que pour me parler de gresle et autres accidents , avec de grandes exhortations au mesnage. Ce que je sçais du paiement est que celuy que Tourmont avoit nommé pour recevoir les 8 000liv. les a touchées, et qu'il me paroist que tout doit estre finy d'un bout à l'autre. Je n'ay rien touché encore de vos 4 000 liv. ; je pense qu'il faudra que j'attende la fin de l'année, auquel temps j'espère avec l'aide de Dieu en avoir d ailleurs.

En revenant à Berlin , j'ay trouvé la maison où j^stois partagée entre des héritiers. Une autre dont j'estois assuré m'a manqué à cause qu'une vieille femme de 80 ans s est advisée que Dieu ne lui par-

donnerait jamais le crime de laisser dire la messe dans sa maison !. La seule qui se présente est composée de trois chambres, avec quelques galetas pour des valets. On en veut au dernier mot 1 000 escus payés par avance, et toute la maison à vendre se laisse à 3 000. L expédient que j'y trouve est de n'en prendre point. Je loue deux chambres pour quand j iray à Berlin, donne l'argent à despenser à mes gens, et feray louer la maison sous le nom d'un autre. La peste nous environne un peu.

DE M. DE FEUQUIÈRES A LOUIS XIV

A Stockholm, le 30 juillet 1681.

Sire, ce que je trouve de fâcheux pour vostre service est que Axel Wachmeister a repris le dessus dans la confiance du roy de Suède, et que ce prince est continuellement obsédé par six hommes hautement deschaînés contre la France , qui se relayent pour empescher que d'autres ne lui parlent. C'est la plus apparente cause des voyages deConseure2 et de la retraite continuelle où il est dans sa chambre à

1 On comprend que cette vieille femme était protestante.

2 II existait une autre cause non moins apparente et plus réelle peut-être des voyages du jeune roi Charles XI à Kongsur, comme on le voit par l'extrait suivant de la dépêche du A juin de M. de Feuquières au Roi : « Le roy de Suède est à Conseure pour dix ou douze « jours. Il est amoureux d'une fille de la reine mère , et la reine sa « femme en est jalouse , ce qui fait quelque intrigue à la cour. »

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Stockholm ; et leur insolence va, à ce qu'on m'assure, jusqu'à le faire réveiller la nuit pour l'entretenir de leurs chimères. Je n'ai garde, Sire, de comprendre M. Oxenstiern dans ce nombre, parce qu'il en souffre lui-mesme, et qu'encores que ses principes me soienl quelquefois suspects, néantmoins il escoute toujours la raison, et je ne doute nullement de sa bonne intention dans son devoir. Mais ces gens-là ne suivent que leurs passions, et, s'ils continuent à exclure, comme ils font, tous les autres, assurément j'aurai beaucoup plus de peine que jamais à bien servir V. M. , et mon successeur sera fort à plaindre s'il n'a pas la langue, qui sera le seul moyen avec lequel il pourra les contrecarrer ; mais aussi avec la langue, se trouvant en estime de brave homme et plus capable qu'eux de parler delà guerre, car ils ne payent que de bravoure et de propositions extresmes, il ne lui sera pas trop difficile de gagner l'esprit de ce prince pour le porter aux actions que V. M. désirera de lui.

V. M. ne manque pas de bons sujets à choisir pour cet emploi et bien meilleurs que mon fils aisné ; mais pourtant , Sire, si Elle lui faisoit l'honneur de le préférer, je n'appréhenderois pas d'en recevoir de reproche; il est vrai qu'encores que je ne puisse avoir de plus sensible plaisir de mes enfants que de les voir en quelque estime auprès de

Y. M. , néantmoins, Sire, je proteste que j'ai prinv. 16

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cipalemenl considéré vostrc service clans la propo sition (pie j ai faite de sa personne à M. de Croissy, croyant mesme qu elle ne seroit pas désagréable au rov de Suède. Je suis, Sire, elc.

DE M. LE COMTE DE REBENAC A. M. DE FEI QTIÈBES

A Potsdam , le 6 août 1681.

Jay esté sept ou huit jours en peine d une fièvre que vostre belle-fille a eue, mais, quoiqu'elle ne soit pas encore finie, elle diminue si fort, que je crois présentement la malade hors d'intrigue. Vous me parlez toujours de la faire venir; c'est par 1 envie que vous en avez , car, pour peu que vous y vouliez faire de réflexion , vous verrez que jusques icy ça esté impossible; et ce ne lest pas moins à 1 advenir. Vous voulez quelle vienne avec un train à la cavalière; pour la faire venir autrement , il en cousteroit 12 000 escus; pour venir à la cavalière, il n'en coustera que 6. Ou est-ce que je les trouveray? et où pourrois-je en fournir 1 2 000 ? Je voudrois bien dans de certains temps estre assuré de la moitié; elle n'a pu en cinq ans m1 envoyer que 4 000 livres en faisant, à ce qu'elle dit, de son mieux. Il ne faut donc pas s'en prendre à moy, et je n ay de faute sur ce sujet en rien , mais elle est à ceux qui , sous le nom d'amis, me font enrager. Et je vois plus clair qu'on ne le croit dans les payements de ma

charge: croyez-moy sur ma parole, on m'a fait tort de 10 000 escus, de bon compte; ce n'est pas par flatterie qu'on les a tirés, c'est par des ru^ desses insupportables. Vous me feriez un fort grand plaisir de me mander ce que sont devenus les 4 000 livres que vous avez voulu avancer pour moy ; j'en demande des nouvelles , et on ne m'en dit pas; j'ay escrit plusieurs fois qu'on s'en passast si on pouvoit et on ne me respond rien. Enfin rien n'est plus constant que jamais on n'en a usé avec un homme de la manière dont on en use avec moy. Si on n'y donne ordre et que tant en Béarn qu'ailleurs on ne veuille me traiter comme on traiteroit tout autre homme , je demanderay mon congé au Roy tout droit , et le demanderay de manière qu'on ne me le refusera pas. Je sçais que ce sera la ruine de ma foi tune ; mais on me traite dune façon qui, à la longue, m'est tout à fait in* supportable.

Je ne vous mande point les nouvelles de ce pays-cy, il n'y en a aucune. L'Empereur échauffe les esprits du mieux qu'il peut, et peut-estre en viendra à bout, au dommage de ceux qui se laisseront échauffer. Une chose estonnante, c'est la manière dont il traite les princes de l'Empire et fous ses membres : il ne veut pas premièrement qu'ils ayent leurs députés aux conférences1, prétendant

1 II y avait alors à Francfort un congrès où les ministres de Fiance

avoir seul le droit de leur en faire part et de traiter seul; il ne veut pas que les impositions se mettent selon la matricule de 1 Empire et veut qu'elles soient arbitraires par des commissaires dont il aura la disposition. Jamais Charles-Quint n'a exige ce que celuy-cy exige ; cependant il trouve une infinité de voix dévouées à ses volontés.

Une chose que nous avons par devers nous , c'est une puissance formidable bien gouvernée, le pays tranquille, les revenus du Roy clairs et une double frontière si bien fortifiée et tellement garnie, que MM. les Landskenets feront de méchants repas s'ils se mettent toutes ces places à dos, et les feront encore plus mauvais s'ils veulent les prendre 1 une après l'autre. J'ay vu depuis peu de jours quelques gens de bon sens qui ont vu l'Alsace et la Flandre ; il n'est pas concevable de quelle beauté sont nos fortifications ni la quantité qu'il y en a le long de la frontière ; elles seront toutes en estât de défense au mois de décembre et achevées au mois de may ou de juin de l'année prochaine.

On me mande qu'il y a encore bien peu d apparence à vostre congé, dont je suis bien fasché.

déclaraient que le Roi , voulant donner une preuve de son amour pour la paix , se contenterait de la ville de Strasbourg et des districts qu'il avait fait occuper avant le 1er août de cette année 4681. On ne put s'accorder, et le congrès fut dissous en 1682.

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