DE M. DE FEUQUIÉRES A. M. COLBERT DE CROISSY
A Stockholm , le 13 août 1681.
Je sçais, Monsieur, que le Roy, qui connoist parfaitement les talens, a une infinité de sujets plus capables que moy ; c'est pourquoi, puisque vous dittes si obligeamment qu'il ne tient plus qu'à choisir quelqu'un qui puisse servir comme j'ai fait , je fais mon compte d'être bientost relevé. Je vous dirai cependant sans compliment que vous exprimez si clairement les volontés du Roy, qu'il suffira à celui-là de bien lire pour bien obéir. Mais une grâce que je vous demande encore, Monsieur, est, s il vous plaist , de me vouloir envoyer au plus tost les lettres du Roy pour ma retraite , afin que je puisse partir avant les pluies qui commencent ordinairement à la fin de septembre. Le sieur de La Piquetière.qui est demeuré icy par ordre du Roy, pourra suppléer, en attendant mon successeur, si S. M. la plus agréable. Enfin, Monsieur, je vous en serai d'autant plus obligé que j'ai beaucoup d'impatience de demander pardon au Roy de toutes mes erreurs et de gouster de plus près la part que vous m'avez promise en vostre amitié. Je suis, Monsieur, entièrement à vous.
DU MÊME AL MfÉJtfe.*
A Stockholm, le 20 août 1681 .
Encore aujourd'hui , Monsieur, je n'ai pas la hardiesse d'écrire au Roy, parce que je ne sçais rien de nouveau qui louche le service de S. M., ni qui mérite tant soit peu sa curiosité, et que je n'ai point reçu cette semaine l'honneur de ses commandements.
Vous m'avez fait la grâce de m' apprendre, par vostre billet du 30 juillet, la justice que les Espagnols se font en l'affaire du comte de Chini, qui est de bon augure pour tous les droits du Roy, de quelque costé que ce soit. Mais vous ne m'avez rien appris, Monsieur, de ma destinée, à quoi pourtant je m'attendois. Ne croyez pas, s il \ous plaist, que mon impatience soit la maladie qu'on appelle du pays, puisqu'on peut bien, dans la meilleure santé, désirer la vue de son maistre, et connoistre sa propre famille après une absence de près de dix années, encores infructueuse à la fortune et qui devient toujours plus dommageable aux affaires domestiques.
Mais, entre nous, je m'aperçois d'une nouvelle raison que je crains qui ne se fortifie à la longue, c'est que je commence à manquer d'argent pour
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faire honorablement ma retraite. Je ne vous demande pas, Monsieur, d'en parler au Roy, mais seulement je vous supplie d'y avoir égard^ afin de ne rien diminuer aux assistances que j'attends de vostre bonté pour ma prompte délivrance. Je suis, Monsieur, etc.
DE M. LE COMTE DE RÉBENAC A M. DE FEUQUIERES
A Berlin, le 23 août 1681.
Je croyois estre engagé à un grand détail pour vous rendre compte de ce qui se passe en Allemagne et des choses qui viennent à ma cognoissance , mais elles se réduisent néanmoins en peu de parolles, et on les explique en disant que le Roy a beaucoup de serviteurs et d'amis pendant la paix , mais aucun quand il s'agit de s'unir à l'Empereur ou au bien prétendu de l'Empire contre luy. Ses prétentions d'Alsace ont réveillé tout le monde, et on estoit sur le poinct de s'y opposer par la force , si les conférences de Francfort n'eussent radoucy les esprits, tant on estoit prévenu des conséquences de ces réunions. Ce n'est pas qu'il y eust de ligue formée , les alliances n'estoient point faites , mais un esprit généralement respandu sur tous les auroit formées en quinze jours. M. de Brandebourg s'en est esmu comme les autres ; il a voulu dissimuler sous des termes honnestes ce qu'il avoit dans le cœur, mais il n a pas laissé de le découvrir. Et pour vous
dire le vray , il y a longtemps que je juge l'alliance des couronnes bien plus solide que la sienne, au point mesme que la cour a esté surprise de la force avec laquelle je la sollicitois. Tout cela n'est pourtant que préjugé à l'esgard de cette cour. Elle n a fait aucune démarche formelle; ses remontrances n'ont esté que respectueuses. Il n'y a pas de jour où je ne la mette, par ordre du Koy, à de nouvelles espreuves, dont elle n ose refuser aucune; mais je n'inspire en mesme temps que de la défiance. Si Ton m'en croit, on ne sera jamais la dupe de M. de Brandebourg. 11 faut convenir qu on a un penchant à la cour à l'estre si prodigieusement, que, si je ne m'y opposois continuellement, on pousseroit les choses au delà des bornes. Je me tire d'affaires en rendant compte du présent et meslant quelquefois mon avis sur l'avenir, n'estant, je vous assure , responsable d'aucun événement. Ma négociation devient plus difficile de joui- en jour , et cela d'autant plus que c'est un jeu couvert, qui ne donne lieu à aucun éclaircissement, à moins que les gens n'en veuillent d'eux-mesmes. Comme en tout cela vous regardez peut-estre ma conduite particulière comme celle à laquelle vous prenez le plus d'intérest, je vous prie de croire quelle est fort pleine de circonspection, et, qu'estant sur mes gardes comme j'y suis, il est difficile que je donne dans des panneaux fort grossiers.
Comme je suis moy-mesme le plus méchant chiffreur du monde, je crois estre en droit de vous dire quelque chose là-dessus , et il est vray que de tout ce que vous prenez la peine de chiffrer vousmesrae, il m'est impossible d'en trouver le sens. Vostre lettre du 6 aoust en est une preuve fraische. Pour moy, je ne sçaurois respondre dune seule ligne, tant je suis peu habile à chiffrer.
Vostre belle fille n'a plus de fièvre; elle dit en avoir esté fort bourrée.
Il faut que je vous dise un assez joly tour qu'on ma fait. Mignon1 me demande des chevaux, je luy en envoyé six et les choisis si bien tournés que , quoique petits , ils me reviennent à 800 escus rendus à Paris ; la fantaisie luy passe d'en avoir de petits et il souhaitte d'en avoir de grands; les miens arrivent , il ne les trouve pas à sa fantaisie et me mande qu'il en achepte d'autres. Mon intention estoit de les donner, comme vous pouvez croire. Mais ce qu'il y a encore de plus joly, c'est que mon secrétaire a pris la chose ad référendum, comme on dit en ces pays-cy , et il est vray que cet intervalle qui dure un mois ou cinq semaines me couste 1 0 livres par jour. Ce sont plus de 900 escus de bon argent pour avoir voulu inutilement faire plaisir à
1 Commis principal de M. Colbert de Croissy. (Voir la note 2 de la page 131 .)
ces maroufles-là. J ay mandé en diligence qu'on payast la nourriture jusques au jour qu'on auroil reçu ma lettre et qu on les menast dans l'escurie de mon frère pour les employer à l'usage qui luy conviendra le mieux. 11 en aura un bon prix s'il veut les vendre et un bon service s'il les garde. Je n'en suis pas moins bien dans les bonnes grâces de la maison1, à ce qu'on me mande, mais on n'a jamais vu rien de si ridicule au monde.
DE LOUIS XIV A M. DE FEUQUIÈRES
Monsieur le marquis de Feuquières, je n'ay point reçu de vos lettres les deux derniers ordinaires , et quoyque celles que vous avez escrittes à M. Colbert de Croissy ne regardent que le besoin que vous avez de retourner bientost auprès de moy, et que je vous aye desjà fait connoistre sur ce point qu il est de mon service que vous passiez cet by ver à la cour de Suède, jay cru vous devoir encores confirmer par cette dépescbe ce qui est en cela de mes intentions et vous renouveller Tordre que je vousay desjà donné de m escrire tousjours directement, quand mesme ce ne seroit que pour m' informer qu'il ne se passe rien à la cour où vous estes qui puisse faire le sujet de vos lettres.
1 La maison de M. Colbert de Croissy.
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L'ambassadeur de Suède demeure lousjours dans le silence , et il semble que les ministres de cette couronne cherchent partout ailleurs quels avantages ils peuvent trouver, plustost que de songer à s'attacher aux véritables intérests du roy leur maistre , qui ne se peuvent rencontrer solidement que dans un renouvellement d'alliance avec moy. Sur ce , je prie Dieu , etc.
DE M. DE FEUQUIÈRES A LOUIS XIV
A Stockholm, le 27 août 1681.
Sire, j'ay fait un compliment à la reine de Suède, au nom de Vostre Majesté , de la Reine , de Monseigneur et de Madame la Dauphine, sur la naissance de sa fille1, supposant en avoir reçu les ordres. Elle s'en est tenue fort honorée. Cette princesse, Sire, est fort honneste et n'obmet rien de tout ce qui peut tesmoigner un grand respect pour Vostre Majesté et tout ce qui la touche.
Puisque Vostre Majesté me fait l'honneur de me déclarer sa volonté sur le congé que je lui avois très-humblement demandé , c'est à moi d'obéir, .le passerai, Sire, s il plaist à Dieu, le dixième hiver de suitte en Suède. Je le ferai avec une parfaite soumission , par la vue de mon devoir; je le ferai avec plaisir, si Vostre Majesté y agrée mon
' La princesse rledvriyc-Sopliir.
service, encores que sois assuré de ne relever jamais du mauvais estât où une si longue absence me réduit. Mais, Sire, j espère que je ne serai pas pour cela esloigné de vos grâces et que Vostre Majesté se souviendra de moi et aux occasions dont l'esloignement m empesche d'estre averti et en celles qu'Elle fait naistre quand il lui plaist. Après quoi, Sire, je n'importunerai pas Vostre Majesté d'un destail ennuyeux de mes misères. Si pourtant Elle avoit agréable de s en laisser informer par M. de Croissy, je ne doutterois pas que sa pitié n'en fust émue. Je suis, Sire, etc.
DU MEME A M. COLBERT DE CROISSY
A Stockholm , le 27 août 1681 .
Vous sçavez, Monsieur, si j'avois lieu d'attendre toute autre chose par le dernier ordinaire que le commandement que j ai reçu. Je n'avois désiré mon congé, il y a bien longtemps, qu'à cause de l'extrémité où estaient mes affaires , et il faut que je me résolve dès le mois d'aoust à passer encores un hiver en Suède. Je ferai néantmoins, Monsieur, ce sacrifice, mesme avec agrément, à un bon maistre qu'il y a toujours plaisir de servir. Mais , Monsieur, ce ne sera pas, s'il vous plaist, sans vous avoir auparavant déchargé mon cœur de l'empire-
ment de mes affaires qu assurément Sa Majesté ne conçoit pas.
Jl faut pour cela que je rappelle icy la première cause de ma ruine , qui est d'avoir, durant les troubles1, conservé à mes dépens une des plus importantes et en mesme temps des plus méchantes places du royaume, et des plus abandonnées, sans vouloir rien exiger de la cour ni du peuple, selon T usage d alors. J'ai un bon témoin du premier en Monsieur le Chancelier2, et vous sçavez mieux que personne si je dis vrai du second, puisque vous en avez pris connoissance par ordre du Roy. J'ai dans mes mains la preuve que, bien loin cl estre concussionnaire , j'ai remis au peuple en dix années 117 000 livres du peu qui m'estoit ordonné par arrest du Conseil , dont le tout , bien payé , nauroit pas monté à la moitié du nécessaire pour le seul entretien de la garnison, et au quart des autres despenses dont jestois chargé pour la conservation de la place ; et cela a duré jusques à la paix.
Après cela, Monsieur, quand jespérois restablir mes affaires par la jouissance du revenu qui estoit affecté à mon gouvernement auparavant la guerre et dans la plus profonde paix, je me suis trouvé, au lieu de cela, tellement retranché, que tout ce
1 Les troubles de la Fronde .
a Michel Le Tellier, ami de Mazarin ; il fit le traité de Ruel, et contribua puissamment à l'extinction des troubles de la Fronde.
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que j ai }hi faire a\<< tous mes gages et appointemeus n a este que de payer les rentes de nies debtes, desquelles une partie avoit este créée pour conserver la place. Je satisfaisois néantmoins en cela ponctuellement mes créanciers quand je suis venu en Suède, et mon bien fournissoit à mon entretien et à celui de mes enfans; présentement, par l'augmentation de la dépense de mes enfans et par les désordres que mon absence a causés , je n'y sçaurois plus fournir, et je ressens mesme beaucoup d'incommodité dans ma subsistance en Suède , où il faut que je me réduise aux seuls appointemens d'ambassadeur.
J'ai laissé cependant anéantir pour plus de 40 000 écus de prétentions légitimes, qui ne sont pas sur le Roy. J'ai perdu des occasions de marier mon fils aisné avantageusement. Enfin , Monsieur, j'ai esté esloigné des bienfaits de Sa Majesté, et je n'ai seulement jamais pu sçavoir assez à temps , non plus qu'à cette heure , ce que j'aurois pu lui demander.
C'est, Monsieur, ce que m'a produit un emploi bien long pour mon âge et assurément assez pénible, ce qui empirera toujours, si déjà il n est au pis qu'il puisse estre, à moins que le Roy n'ait la bonté de me faire et bientost une grâce considérable. J'aurai perdu deux fils par la guerre; mon aisné y aura reçu deux grandes blessures, sans
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aucun avancement à sa fortune, car je l'ai laissé colonel de cavalerie et il lest à cette heure d infanterie. J'ai deux cadets, desquels l'un a vingt-six ans, qui ne sont encore qu'enseignes; un abbé qui n'a qu'à peine de quoi vivre, tant s en faut qu'il puisse assister ses frères. Voilà, Monsieur, ce que je pourrois avoir l'honneur de représenter au Roy si jestois présent. Je ne doute point que sa pitié et sa justice n'en fussent émues, car il y a de quoi toucher l'une et l'autre. J'espère que vous ne me refuserez pas d y suppléer par vos bons offices, et que vous voudrez bien vous assurer de la parfaite reconnoissance que j en conserverai avec toute ma famille. Je rends grâce à Dieu, qui vous a fait estre autrefois intendant des Trois-Évèchés , de ce que vous estes maintenant en estât de témoigner au Boy ce que vous y avez reconnu de ma conduite , et je veux croire que c'est un moyen que la Providence a ordonné pour terminer mes malheurs. Je suis, Monsieur, entièrement à vous.