DU MEME A M. LE MARQUIS DE PAS
A Stockholm, le 10 septembre 1681.
Je responds à vostre billet du 1 5 aoust. Vous appelez encore la survivance de Verdun un commencement d'établissement, quand j'ay dessus un brevet de 1 00 000 escus, et moi je trouve que c'est un re-
culement; nous sommes bien loin décompte. Les raisons que vous en avez ne me sont peut-estre pas inconnues, et, si elles mêle sont, vous devriez bien me les apprendre, afin que je juge si elles sont plus fortes que les miennes. Je vous ai envoyé la dernière semaine une copie qui n'est que 1 échantillon de ce que je fais, selon le conseilque vous me donnez, pour me prévaloir du temps. Je fais bien d'autres choses, mais je crains que cela ne soit inutile et que je n'aie la gorge coupée en deux endroits par \ os fantaisies et celles de mon frère. Il a avancé quelques propos de la coadjutorie de son abbaye1. Si vous avez donné une vue de survivance , il ne faut pas aller au devin pour sçavoir ce qui ma fait refuser de toutes les abbayes que j ay demandées , et pourquoi on ne fait rien ni pour vous ni pour moi. C'est qu on nous attend à ces deux endroits-là, afin de nous payer de notre propre argent. Au moins que je sçache ce qui en est, afin que je prenne d'autres mesures. S'il est vrai de la coadjutorie, je ne demanderai plus d'abbaye, car il seroit inutile ; et s il
' M. l'abbé de Feuquières désirait vivement, et avait sans doute demandé que son neveu, M. l'abbé de Pas, lui fût donné pour coadjuteur dans son abbaye du Relec en Bretagne , espérant l'avoir ainsi plus facilement pour successeur dans cette grasse sinécure. Mais une coadjutorerie et une survivance de gouvernement ne paraissaient point à M. de Feuquières suflisantes pour le plus jeune et pour l'aîné de ses fils, et il aurait préféré avec raison obtenir immédiatement pour l'un une abbaye et pour l'autre un gomerncment.
DES FEUQUIÉRES. 257
est vrai de la survivance, je déclarerai au Roy que je n'en veux point, et vous déclare cependant à vous que je la refuserai tousjours jusques à ce que j'aie payé 60 000 escus de debtes.
Je souhaitteque l'abbé1 me vienne voir; cependant je vois qu'il fait des raisonnements contraires dont je ne suis pas satisfait. Quand on vous dit que je demeurerai en Suède jusques au printemps, ce n'est pas à dire que je n'y demeure davantage , et j'en puis aussi bien juger que personne parla connoissance que j'ai des affaires qui m'y retiennent. Et j'y serai cent ans sans avancement à vostre fortune si on a pris la vue de ma survivance. Si vous ne me dittes pas ce que vous avez fait et ce que vous sçavez là dessus , ne vous en prenez qu'à vousmesme de l'événement et de vostre ruine. Pour moi, j'ai fait mon devoir.
Je me déclare goutteux et j'ai soixante-trois ans passés. Assurez-vous que je mourrai dans le sentiment que je vous dis et que, plus j'en serai proche, plus je m'y confirmerai, parce qu'il vient de ma conscience. Il n'y a point d'autre moyen de m'en démouvoir que celui que je dis. Adieu.
* M. l'abbé de Pas. M. de Feuquières ne vit point son souhait s'accomplir.
25o MsTTRKS INÉDITES
1)1 M. LL COMTE DE RÉBE.N A.C A M. DE FEUQCïÈRES.
\ IWlin, le 27 septembre 1681.
Je responds à vostre lettre du 1 0 de ce mois ; et sur ce qui regarde les affaires publiques, je vous diray comme une chose sûre que je ne suis chargé d'aucun événement, et que, de quelque manière que les choses tournent, on ne peut rien m imputer avec justice. Je connois le naturel des gens à qui jay affaire; on le connoist à la cour; et de plus , on regarde comme un opéra d'avoir si longtemps fixé le mercure; je ne sçay si ce sera pour toujours. Il faut du moins bien du manège pour y réussir. Je ne compte pas tant pour cela sur la bonne volonté que sur le manque de puissance.
Je ne démesle pas l'affaire des Deux-Ponts ]. Lé prince Adolphe prend-il l'investiture de TEmpe-
1 « En ce même temps le roy de Suède fut ajourné par la chambre « de Metz pour rendre hoirïmage pour le duché de Deux-Ponts , « comme fief mouvant de l'un des Trois-Evêchés. Ce prince fit faire « au Roy diverses remontrances par son ambassadeur; mais, malgré « tout ce qu'il put alléguer, la chambre passa outre , et par sa sen- « tence ordonna qu'il prêteroit foi et hommage dans un certain temps, « à défaut de quoi le duché seroit réuni à la COufrottne. Le Roy, qui « s'étoit saisi de cet Etat pendant la guerre, le retenoit encore ; cepen- « dant , comme il ne vouloit pas profiter des dépouilles du roy de « Suède , il le donna au palatin de "Birkenfeld , qui en reçut l'inves- « titure et prêta l'hommage. »
(Rkroulet, Hisl. (lu règne de Loui\ \ 77 , t. II.)
DES PEUQUIÈRES. 259
reur ou de nous? Et , si c'est de nous, est-ce qu'on n'aura pas consenti à tout du costé de la Suède?
dît même au même.
A Berlin , le S octobre 4681 .
Je voudrois bien commencer par me plaindre un peu, vous jugerez mieux que moy sij'ay raison ou tort; mais il me semble que vous ne m'informez pas assez de la situation des Suédois, et qu'il seroit utile au service que j'en sçusse plus de particularités. La relation non pas d'amitié maïs de haine ., qu'on a dans cette cour avec eux , fait qu'on y prend un extrême intérest , et que , bien loin que la connoissance qu'on a des mauvaises intentions de la Suède nous oblige à de plus grandes mesures , on en est beaucoup plus fier, parce que c'est une chose si avantageuse à M. l'Electeur de la détacher de l'amitié de la France , que cela seul suffit à le jeter aveuglément dans nos intérests , comme les seuls où il trouve de la solidité.
Je vous parle de ce détachement de la Suède comme d'une chose qui fait du bruit, quoyque secrettement. On prétend qu'ils ont formé un projet d'alliance contre nous avec nos ennemis, et je le crois. Ils ont mis pour fondement la manutention des traittésde Westphalie et de INimègue, sansparler de ceux de Zell et de Fontainebleau , *et vous voyez, que c'est un sujet d ombrage pour Danemark, Bran-
debourg et Lunebourg. Messieurs les Suédois sur eeia bastissent des projets , font une quatriple alliance; mais ils comptent en gens qui n'ont pas connoissance des mesures secrettesqu on a avec la pluspart de ces puissances. Je ne doute pas qu on ne vous en escrive comme à moi, c est-à-dire les ministres du Roy, et que vous ne leur répondiez la mesme chose , qui est une déférence aux ordres de la cour ; mais enfin , de quelque manière que ce soit, il est constant que tout le monde croit la Suède séparée de nous, et que sur cela seul on regarde en Danemark la Schone, en Brandebourg la Poméranie, et en Lunebourg la Brème. Il leur sera du moins plus aisé de perdre ces provinces que de les conserver. Peut-estre y a-t-il de la vision en tout cela ; mais il peut arriver que tout d'un coup nous voyions le traitté d'alliance formé. H y a pourtant une considération à y faire ; c est que de la manière dont ces trois puissances ont pris la chose , ils nous veulent comme persuader que leur amitié est incompatible avec celle de la Suède. Je diray comme dans les almanachs : Dieu sur tout.
Il ne se passe rien icy qui mérite d'estre mandé. On m'y caresse fort, et j'ay sujet d'estre content des apparences.
Quand je fais réflexion sérieuse à ce projet de traitté fait par la Suède , il me vient dans l'esprit que ce pourvoit bien estve une chose contvouvée
DES FKUQUIÈRES. 261
par les Danois. C'est leur envoyé qui en fait confidence à celuy de Brandebourg , à la Haye J sans lu^ en vouloir donner copie ; et dans le mesme temps ils en parlent , à Copenhague , au ministre du mesme prince ; si bien que ce pourroit estre une fiction ; mais par malheur pour les Suédois , on les croit capables de toutes les fautes.
DU MÊME AU MEME
A Berlin, le 15 octobre 4681 .
Comme vous estes informé par M. d Àvaux de tout ce qui se trame à la Haye par les Suédois, soit qu'il soit vray ou supposé, je ne vous en diray rien de plus, si ce n'est qu'ils auront trouvé par là le moyen de désobliger leurs amis et de faire à leurs ennemis le plus grand plaisir du monde; il faut en juger par la joye qu'on en tesmoigne iey, où l'on ne s'en promet pas peu de chose. Je ne vous envoyé pas non plus la copie du projet, ne doutant pas que vous ne l'ayez desjà.
Les affaires de Hongrie sont moins accommodées que jamais, comme vous l'aurez vu par les suittes; les Hongrois font, bien loin delà, plus de désordre qu'on n'en attendoit1.
A l'esgard de cette cour-cy, je vous ay desjà
' Les Hongrois revendiquaient alors les libertés de leur pays; des agents français excitaient et entretenaient leurs mécontentements et leurs révoltes.
262 T,ETTKKS INÉWTJiS
mandé les précautions que je prends pour en estie la dupe le moins qu il se pourvoit; la nouvelle de Strasbourg 1 y est depuis cinq joues. On s y accommode fort bien, et j espère que, par la promptitude avec laquelle on y apporte le iénitif, je seray le premier qui apportera) à la cour les assurances d'un consentement à une chose qu on empesclu roit pourtant si on le pouvoit; mais on s y accommode au moins d assez bonne grâce.
Les \oisins envoyent icy pour sonder ce qu'il y auroit à faire dans cette conjoncture 7 et ma seule occupation est de leur faire faire les mesmes responses qu'on me dit leur vouloir faire.
Je ne vous escrisrien sur mes affaires particulières, auxquelles je ne sçais aucun changement depuis la dernière fois que j'ay eu 1 honneur de\ous escrire.
1 « Louvois avait formé dès longtemps le dessein de donner Strasce bourg à son maître. L'or, l'intrigue et la terreur, qui lui avaient a ouvert les portes de tant de villes , préparèrent sou entrée dans « Strasbourg ( 30 septembre 168Î). Les magistrats furent gagnés. Le « peuple fut consterné de voir à la fois 20 000 Français autour de ses « remparts; les forts qui les défendaient près du Rhin, insultés et a pris dans un moment; Louvois aux portes et les bourgmestres par. « lant de se rendre : les pleurs et le désespoir des citoyens , amou- « reux de la liberté , n'empêchèrent point qu'en un nien>e jour le « traité de reddition ne fût proposé par les magistrats et que Louvois « ne prît possession de la ville. Vauban en a fait depuis , par les foret tifications qui l'entourent, la barrière la plus forte de la France, o
^ Voltaire.)
DES FEUÇUIERES. 263
DE M. SIMON DE PAS A M. DE FEUQUIERES
A Brest, le 20 octobre 1681.
Je n'ay pas pu vous escrire depuis Gibraltar; nous avons toujours esté de costé et d'autre depuis ce temps-là, sans toucher en aucun endroit d'où les postes fussent sûres. Il y a quinze jours que nous sommes de retour, et on veut nous renvoyer à la mer pour le reste de l'année. J'ay demandé mon congé en arrivant; je n'en ay encore eu aucune response; mais cela n'empeschera pas que je ne me dispense du voyage, qui pourroit me faire grand tort, en nVempeschant d aller cet hyver à Paris , où il faut que je sois de nécessité pour solliciter d'estre fait capitaine, Je vous prie de m' aider à faire ce pas-là. Vous écrivistes l'année passée inutilement à M. de Seignelay et au Roy mesme , pour me faire lieutenant; mais comme il n'y eut point de promotion, cela ne doit point vous rebutter, au contraire. Si vous voulez prendre la peine de rescrire pour me faire capitaine, je solliciteray de mon costé, et feray parler par M. de Luxembourg et le duc de Gramont; la chose pourra bien réussir; pour moy je ne la tiens pas trop difficile; en tout cas, il faut entreprendre, cela ne sçauroit faire que du bien en me mettant des premiers sur les
26/i LETTRES INÉDITES
rangs pour Tannée prochaine, et peut-être mesnie, si le ministre est un peu pressé, pourrois-je bien estre nommé cet hyver.
On attend Monsieur l'Abbé à son abbaye ; j'irav Ty voir d'abord qu'il y sera; et apparemment je m'en retourneray avec luy, pourvu qu'il ne soit pas trop longtemps en ce pays-là. On m1 a mandé que vous reviendrez ce printemps; je suis fasché que ce soit si tard ; en voilà encore pour un an avant que j'aye l'honneur de vous voir. J'ay un avis à vous donner, que je souhaiterois fort que vous voulussiez suivre; c'est de demander au Roy un vaisseau pour vostre retour, au lieu de vous en revenir par terre ; cela vous espargneroit beaucoup de frais et de peine ; je serois nommé dessus , et l'on se feroit un honneur de n envoyer pas le fils d'un ambassadeur chercher son père avec un aussy petit employ qu'est le mien. Je vous assure que cela ne contribueroit pas peu à me faire avoir ce que je demande ; et ce qui est de sûr, c'est qu on ne vous le refuseroit point; M. de Guillerague1 en a bien obtenu un, M. d'Oppède2, l'ambassadeur de Savoye mesme pour aller en Portugal. Vous voulez bien qu'à la fin de ma lettre je vous rafraischisse la mémoire «l'une affaire de conséquence; c'est que je suis fort gueux.
* Ambassadeur de France à Constantinople.
* M. de Forbin d'Oppède , ambassadeur de France a Lisbonne.
DES FEUOUIÈKES. 265
DE M. DE RÉBENAG A M. DE FEUQlîlÈRES.
A Berlin, le 2 novembre 1681.
Jay reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire du 1 5 octobre. Je ne vous répéteray rien sur ce qui regarde vos affaires particulières et vos vues d'un establissement pour mon frère dans un mariage, parce que si vous estiez encore dix ans absent, il est sûr que vous n'y changeriez rien , que vous ne trouveriez aucun amendement à vos affaires, et qu'au contraire elles empireront tous les jours. Pour la transplantation du Bèarn en Allemagne1, c'est une chose résolue au printemps prochain , et on n'y perd aucun temps de part ni d'autre.
Vous aurez esté plus èclaircy dans la suitte de l'entreprise de Strasbourg. Je m'y vois tympanisé à mon ordinaire par les mauvais traitements qu'on me fait icy et les pierres qu'on m'y jette à la teste, si on en veut croire les gazetiers allemands et hollandois. Mais il faut sçavoir quelles pierres on me jette : ce sont celles d'une fort belle épée de dia-
niants que M. l'Electeur me force de recevoir, trois
1 Par ces mots de transplantation du Béarn en Allemagne , on comprend qu'il s'agit de Madame de Rébenac ; son mari s'était enfin décidé à la faire venir près de lui en Allemagne.
jours après qu'il sçait Strasbourg pris. Je ne la pense point encore faire paroislre, jusqu'à ce que j'en aye la permission du Boy, qui, comme vous pourrez juger par la conjoncture , ne trouvera pas mauvais que son ministre soit traitté avec quelque distinction par le prince de 1 Allemagne qui donne le plus de poids aux affaires. Jay este bien aise d'avoir de vous les particularités de l'affaire des Deux-Ponts, Il seroit à craindre que l'assurance qu'on vous donne de n'entrer en aucune ligue contre les intérests du Roy , ne fust conçue en des termes captieux . le projet qu'on publie sous le nom de Suède n'estant plein que d'expressions de cette nature , mais le fonds y estant tout à fait contraire ; par exemple , il est dit qu'on garantira la paix de Nimègue, selon le véritable sens dans lequel elle doit estre entendue. Pour le Danemark , auquel on prend si grande confiance en Suède , il est constant qu'il joue son personnage naturel sur les intérests des Suédois ; et le seul bruit de sou union avec la Suède luy porte tant de préjudice , qu'il s'en dégagera bientost. Plus j'y fais de réflexion, et plus je me persuade qu il est fauteur du projet qui court sous le nom de Suède. Si j'avois eu le temps, je vous aurois chiffré ma lettre ; mais je ne l'ay pas eu , et je la hasarde telle qu'elle est.
DU MÊME AU MEME
A Berlin, le 18 novembre 1681.
Plus je fais de réflexion à tout ce que vous me, mandez dans vos lettres des 29 et 31 octobre, et plus je vois qu'on en doit estre moins surppris , n'y ayant rien eu dans la conduite de la Suède depuis fort longtemps qui n'ait dû faire juger que le plus mauvais party estoit toujours celuy quelle trouveront le meilleur. Ce qui est arrivé ! en fournit une bonne preuve. La seule chose qui m en paroisse fascheuse, est qu'elle vous soit arrivée finissant une longue suite de travaux par un événement désagréable, qui est l'eseueil presque assuré de ceux qui demeurent longtemps, eu mesme lieu. Vous avez sur cela toute la consolation qu'on peut avoir en pareil cas, de l'avoir prévu et fait ce qu'on a pu de mieux pour lempescher.
Cette démarche descrie plus la Suède que touttes, les autres fautes : et on en peut juger par la joye que ses ennemis en ressentent. Jamais je n'en ay vu. une pareille à celle de Monsieur F électeur, quand je luy eus dit la chose. H y a plus de trois mois qu'il
* Le gouvernement de la. Suède , a\ ant changé de politique , négociait alors avec les ennemis de la France un traité d'alliance défensive.
m'en parle comme d'une affaire assurée. Mais ils n'en demeureront pas en si beau chemin. Et si vous ne sortez de ce maudit pays, maintenant que la porte vous en est encore ouverte, je vous assure que vous n'en sortirez que par la fenestre, et avant qu il soit peu.
On se trompe bien si on compte en Suède sur 1 amitié de Brandebourg. Elle est telle que, si le Roy veut me donner pouvoir de conclure , je m'engage à le mettre dans le milieu de la Poméranie avant qu'il soit deux mois. Et vous verrez qu'on prendra la chose avec fierté et hauteur à la cour; on n'en fait pas la petite bouche avec la Hollande , à plus forte raison avec la Suède qu'on estime et craint moins. Pour le Danemark, je ne sçay qu'en dire, en ce que Monsieur de Martangis en rend si peu de compte aux autres , et y est mesme un saint d une si petite figure, que je vois peu d'apparence qu'il le gouverne à sa fantaisie. Mais ce que j en sçay seulement, est que sous main les ministres de Danemark rendent la Suède si odieuse, et par tant d'endroits, qu'il y a peu d2apparence en ce qu'ils croyent pouvoir subsister dans les mesmes intérests. 11 n'y a point de traitté entre le roi et l'électeur qui engage à garantir des conquestes; ei c'est purement un traitté défensif, mais des plus forts.
Je ne suis pas du mesme sentiment que vous, du
moins tout à fait, pour ce qui regarde rentrée du Roy dans le traitté d'association; je voudrois qu il y entrast, mais avec plus de dignité, en formant un party de ses alliés dont il seroit le chef, et déclarant qu'il y entre pour s'opposer aux mauvaises interprétations de ceux qui, pour troubler de nouveau la paix de l'Europe, se servent du prétexte spécieux de vouloir la conserver. J'explique amplement ma pensée dans ma despesche d'aujourdhuy; mais j'emprunte un nom pour ne pas nie mettre sur le pied de dire mon avis quand on ne me le demande pas, rien ne me convenant moins avec ces gens-cy.
Je ne vous dis rien de mes affaires particulières, n y ayant rien de changé. Ma sœur est près d accoucher, je vois bien qu'elle veut estre bientost aussy avancée que sa belle-sœur.
DE LOUIS XIV A M. DE FEUQUIERES
A Saint-Germain-en-Laye , le 11 décembre 1681.
Monsieur le marquis de Feuquières, nia dernière despesche, du 4 dernier, vous aura fait voir que le sieur Bielke s'est servy icy des mesmes raisons que vousm'escrivez, par vostre lettre du 1 9 novembre , avoir esté alléguées par le sieur Oxenstiern dans la conversation que vous avez eue avec luy, pour justifier les motifs que le roy son maître a eus dans la conclusion du traité d'association, et vous persuader
270 lktït.ks ï\ i;i)i ri s
quil est résolu de renouvcller I alliance avec mo\. Mais comme Je mcspris tjii on commence de faire de ce traite dans l'Empire , le peu d'estime qu en a fait aussy 1 Angleterre , et F espérance qu'il donne à tous les ennemis de la Suède qu'après une démarche si contraire à mes intèrests je pourray bien aussy abandonner ceux de cette couronne . sont les seules raisons qui obligent les ministres de la cour où vous estes à vous parler avec plus de douceur et dhonnesteté, il est bon aussy que vous vous expliquiez à eux avec la mesme fermeté qu on a fait icy de ma part au sieur Bielke , qui est quil n'est plus temps de recommencer une négociation de longue durée; que mon intention est ou de renouveller promptement une alliance avec la Suède, ou de prendre d'antres mesures pour me précautionner contre toutes les suites que ponrroit avoir le traitté dissociation; qu'en vain soutiennent-ils qu'il ne me peut estre d'aucun préjudice, puisque j'ay toujours déclaré vouloir maintenir les traittés de Westphalie et de Nimègue, qu encores que je les aye tousjours effectivement proposés pour le fondement de mes alliances , néanmoins je ne puis pas considérer comme mes amis ceux qui, dans le temps qu on me veut disputer la possession dans laquelle je suis des droits qui m'appartiennent, en conséquence des derniers traittés, poursuivent une ligue pour se rendre les interprètes et les arbitres de mes droits, et
employent secrètement toutes sortes cle moyen s pour faire entrer dans cette association les ennemis de ma couronne ; que les propositions raisonnables que j ay faites pour raccommodement des différends que j ay avec l'Empire ont empesché que cette association n ait esté suivie, et qu'il nya pas lieu decroire qu elle ait tout l'effet que la Suède en espéroit ; nèantmoins que, comme elle en sollicite tousjours aveclamesme ardeur la ratification , je ne prétends plus différer ou de conclure une alliance avec le Roy de Suède à des conditions raisonnables, ou d'en offrir d'assez avantageuses aux aut?res princes pour les engager dans mes intérests.
Le sieur Bielke a demandé du. temps pour envoyer incessamment un courrier au roy son maistre , et je luy ay fait dire que, suivant lestât où je me Irouverois lors du retour de son courrier, je répondrois aux propositions qu'il me fai soit. Comme je ne doute point qu'on n ait de longues conférences avec vous sur ce sujet, vous en parlerez de la manière que je viens de l'expliquer : et vous me rendrez un compte exact de tout ce qui se fera dans vos entretiens , et des ordres qui seront envoyés au sieur Bielke.
Je suis bien aise mesme de vous dire , pour vous informer plus particulièrement des sentimens de cette cour, et vous donner lieu, s il est possible, de faire voir au comte Oxenstiern que ses inten-
lions ne sont pas si sincères qu il vous le veut persuader, que j ay des avis de Vienne que. le sieur Oxenstiern son neveu a dit aux ministres de celte cour que le roy son maistre voit avec desplaisir tout ce que je fais dans l'Allemagne et en Flandres1; qu'encores qu'il en soit des plus esloignés , il sera des premiers à se joindre avec la maison d'Autriche, pour empescher mes entreprises; que comme un de ses prédécesseurs 2 a esté le premier à s'opposer à la puissance trop formidable pour lors de la maison d'Autriche, il veut estre aussy le premier à réduire ma couronne dans de plus étroites bornes.
Gomme ce discours fait voir clairement ce que je dois attendre du gouvernement présent de Suède , vous ne devez aussy rien dire au lieu où vous estes
1 Un grand nombre de villes et de districts, avec leurs dépendances , avaient été donnés à la France par les traités de Westphalie , d'Aixla-Chapelle et de Nimègue. Louis XIV, faisant de la paix un temps de conquêtes, établit dans les parlements de Metz et de Besançon, et dans le conseil souverain d'Alsace, des Chambres de réunion , qui déclarèrent que tout ce qui avait dépendu antérieurement des pays en question devait y être incorporé de nouveau , et adjugèrent à la France plusieurs villes et seigneuries des trois évêchés de Metz , Toul et Verdun, et des provinces d'Alsace, de Franche-Comté et de Flandre. L'une de ces dépendances n'était rien moins que Strasbourg. L'Europe s'alarma de nouveau et forma contre la France une alliance générale, où la Suède et la Hollande entrèrent les premières par un traité signé à la Hâve le 30 septembre 1681 .
a Gustave- Adolphe , dans la guerre de Trente ans.
DES FEUQUlMiîS. 273
qui m'engage à attendre de nouvelles résolutions de cette cour; et au contraire, vous pouvez leur laisser appréhender toutes les résolutions que leur conduite me peut obliger de prendre. Sur ce , etc
DE M. DE FEUQÏUÈRES A LOUIS XIV
A Stockholm, le 17 décembre 1681.
J'ai vu , Sire , dans une gazette que M. le maréchal de La Ferté est mort1. Je suis si mal informé de ce qui se passe , que j'ignore encore si Monsieur son fils2 est revestu de ses gouvernements. Mais je n'en suis pas, Sire, moins assuré que Vostre Majesté aura la bonté d'excuser le contre-temps que peut-estre je prends, faute d'avis. Et, dans cette confiance, je la supplie très-humblement de me permettre de lui ramentevoir ce que j'ai eu l'honneur de lui représenter deux fois , mais il y a bien longtemps, qui est, Sire, que le feu Roy m'ayant honoré du gouvernement particulier de Verdun, voulut bien aussi me faire espérer avec le temps celui de la province qui vaquoit de mesme par la mort de mon père. M. le cardinal de Richelieu , du-
1 Henri de Seimeterre , maréchal duc de La Ferté , mort en septembre 1681 . Il était gouverneur et lieutenant-général des pays Messin et Verdunois , et gouverneur particulier des ville et citadelle de Metz.
* Henri-François de Senneterre, duc de La Ferté, pair de France, mort en 1703.
27 'i LETTRES INÉDITES
rant sa dernière maladie et en mon absence, en (il ressouvenir Sa Majesté et l'y trouva disposée. Mais bientost après, Sa Majesté estant décédée, il parut une autre disposition eij faveur de M. de Mortemart1, qui obtint aussi le gouvernement de Metz, vaquant par la mort de M. de La Valette2. Et jestois, Sire, en traitté avec M. de Mortemart, avec l'agrément de la Reine3, qui avoit la bonté d y contribuer, lorsque Messeigneurs les Princes désirèrent que ces deux provinces, avec le gouvernement particulier de Metz, fussent adjoustées à la charge des Suisses, pour dédommager M. de Schomberg'' du gouvernement de Languedoc. Depuis la mort de ce dernier, M. le cardinal Mazarin , jusqu'à la sienne, m'a continuellement promis cette grâce ou une plus considérable. Je sçais bien, Sire , qu'une attente de quarante-deux années et les services que j'ai tâché de rendre à Yostre Majesté ne me donnent point de droit sur ses bienfaits, puisque je lui dois tout; mais pourtant, Sire, je serois extraordinairement malheureux si mon absence me faisoit
1 Gabriel de Rochechouart , duc de Mortemart, pair de France , mort en 1675.
2 Le cardinal de La Valette , gouverneur de Metz et du pays Messin, après la démission de son frère le duc d'Epernon .
5 Anne d'Autriche , régente pendant la minorité de Louis XIV.
* Charles de Schomberg, duc d'Halhvin , maréchal de France, colonel général des Suisses et Grisons. 11 s'était démis du gouvernement du Languedoc pour le céder à M. le duc d'Orléans. Mort en 1656.
DES FEUQUIÈKES. 275
continuellement perdre les occasions auxquelles la charité de Vostre Majesté se pourroit émouvoir en ma faveur , principalement , Sire , quand la mesme cause a mis un désordre dans mes affaires qu'il m1 est impossible de pouvoir jamais réparer. C'est, Sire, ce qu avec un très-profond respect je prends la hardiesse de représenter à Vostre Majesté, me remettant à sa bonté avec une entière confiance1. Je suis, Sire, etc.