DE M. DE SAINT-POU ANGE A M. DE FELQUIERES
Au camp devant Manheim, le 14 novembre 1688.
Je reçois présentement , Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire hier avec celle qui y estoit jointe pour M. de Louvois , que je luy enverray par l'ordinaire qui partira ce soir. Les raisons qui vous obligent à demander à aller vaquer à vos affaires, après l'arrivée de M. le marquis d'Harcourt à Heilbron , sont très-justes , et je ne doubte point que la cour n'y entre. Je vous prie de croire que personne ne souhaitte plus que moy vostre satisfaction. Permettez que je vous recommande mon nepveu , le marquis de Yillacerf , pendant le temps que son régiment sera sous vos ordres. Il est party ce matin pour se rendre à Heilbron
avec le régiment Royal ; celuy de Villeroy en doit partir le lendemain de l'arrivée desdits régiments pour aller -à Offembourg, et celui de Vivans sera relevé par le régiment de Mélac, qui y arrivera dans peu de jours, n'estant qu'à Strasbourg , d'où il doit partir après l'arrivée du régiment de Duguaquiest party ce matin de ce camp pour l'aller relever.
Je croyois apprendre par vostre lettre que vous seriez party ou que vous auriez envoyé toute vostre cavallerie et vos dragons vers Hall , pour de là destacher des partis pour obliger les pays les plus esloignés de payer la contribution qu'on leur a demandée. Il est bien à propos, Monsieur, que vous n'y perdiez pas de temps et que vous fassiez brusler partout et prendre dans les lieux les plus esloignés les principaux habitans, parce que, dans un mois ou au plus tard dans la fin de décembre , les trouppes allemandes qui sont en marche pourront arriver à des pays d'où il faut présentement tirer contributions. Je suis très-véritablement , Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
DU MEME AU MEME
Au camp devant Franckendall , le 16 novembre 1688.
Je reçois, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire le 14 de ce mois. Il n'y
a rien de changé à l'ordre que M. le marquis dHarcourt a daller commander à Heilbrori. Ainsy j'ay envoyé à M. de Louvois celle que" vous m'avez adressée pour luy.
Il est sans doubte , Monsieur, qu'il lie faut pas que ceux qui doivent fournir du fourrage à Heilbron , qui en sont esloignés , fen âcheptent aUx environs pour espargner la despense des Voitures. 11 les faut obliger à apporter celuy qu'ils ont dans leurs villages, et garder tout le fourrage qui est dans les lieux à portée d'Heilbron, pour vous en servir dans le besoin, estant nécessaire de faire tout ce qui sera possible polir dster aux ennemis les moyens de faire subsister leurs troupes dans les pays qui sont les plus esloignés de vous.
Je crdyois apprendre par vostre lettre que vous auriez envoyé uri gros pàrty du costé de Hall, ainsy que M. de Duras VdUs l'avoit marqué. Il est bien à propos, Monsieur, c[ue vdus né perdiez point de temps à faite tout ce que vous jugerez qui pourra advaricer le payement des contributions.
Vous devez présentement avoir reçu lestât des demandes que M. de La Grange a faites de ce costélà, qu'il m'a assuré vous avoir adressé , il y a quelques jours. Je suis, Monsieur, etc.
DES FEUQMÉ11ES. 31 5
DE Ml LE MARQUIS AttfOINÈ DE FEtQtlÈRES A M. LE MARQUIS DE LOUVOIS.
A Heilbron, le 17 novembre 1688.
Vous ne m'avez point encore honoré de vos ordres depuis que je suis icy , quoique je nie sois donné l'honneur $ dès mon arrivée; en cette ville > de vous informer de Testât auquel je la trotivois i et depuis de ce qu'on croyoit qu'il falloit faire pour l'establissement et l'augmentation des contributions.
J'avois proposé à vous, Monseigneur, et à M. le duc de Duras, une course dans le pays; il m'a mandé aujourdhuy que je la fisse j et, comme cela, je partiray demain au soir avec 400 hommes de pied, 300 dragons et 200 chevaux, De ces 900 hommes j'en laisseray 200 à des ponts et deffilés qui sont sur le Koker, un peu au-dessous de Hall ; je mèneray les autres 200 jusques vers Crëilsheim pour m'assurer un passage sur le Iaxt, et puis je nïadvancerdy jusqu'à Onolsbach , d'où je détacheray deux gros partis de cavallerie et dragons dont l'un ira sur Bamberg et me ramènera tout le plus de baillifs et de gentilshommes qu'ii pourra, l'autre au plus près de Nuremberg, qui fera la même chose. Je porteray avec moy beaucoup
de billets que je feray laisser partout. Quand mes partis seront revenus, je renverray tous ces ostages à l'infanterie qui les ramènera à Heilhron , et je reprendray sur ma droite , en faisant la mesme tournée sur Aichstet et Ulm ; en m'en revenant je ferav venir à contribution tout le costé de la Souabe qui approche le Danube et qui n'est pas venu, et je reviendray par le Wirtemberg. Cette course fera assurément venir beaucoup d'argent et lassera les paresseux. Elle sera bien de dix à douze jours.
Vous sçavez mieux que moy, Monseigneur, les nouvelles des démarches des trouppes impériales; quand mesme elles arriveroient, comme on le dit , à hauteur de Ratisbonne à la fin de ce mois, il y a encore bien loin de là à nous; et quand elles nous approcheront, elles seront bien fatiguées. Ne jugeriez-vous pas à propos, pour leur oster les moyens de subsister aisément, que, dans la première course qui se fera après celle-cy, on brusle les fourrages qui ne seront pas à portée d'estre transportés icy et consommés par les troupes du Roy ? Si l'on réduict ces gens-là à attendre le vert, on ne les verra de longtemps. J'attendray toujours vos ordres pour m'y conformer avec résignation , puisque je suis très-véritablement et avec un profond respect, etc.
DU MEME A.U MEME
A Pfortzheim * , le 8 février 1689.
M. de Monclar2 m' avant laissé icv suivant vos ordres, à ce qu'il m'a dit, je me crois obligé de vous rendre compte de lestât de cette place, des troupes que j'y ay et de la situation des ennemis; et, pour commencer, je vous diray, Monseigneur, que je fais travailler à un grand redan qui couvrira tout le chasteau , et à terrasser la fausse braye. Voilà ce que je puis faire présentement pour les fortifications.
Pour ce qui est des troupes , outre le bataillon du Royal-Comtois, qui n'est que sur le pied de 40, je n'ay icv que 6 compagnies de cavalerie du régiment du Roy , fort délabrées et qui ne peuvent
' A peine établi à Heilbron, M. le marquis de Feuquières enleva la garnison de Creilsheim. Partant de là à la tète de 1 000 dragons, il pénétra en Allemagne jusqu'aux portes de Wurtzbourg , de Rottembourg, de Nuremberg , d'Aichstadt; se repliant sur le Danube, il vint tout à coup à Ulm , força sur le Danube le pont de Dilingben , gardé par 500 hommes, et partout fît preuve d'une telle audace pendant cette course, qui n'avait duré que 35 jours, que M. de Monclar, commandant l'armée en second , en conçut de l'inquiétude et obligea M. de Feuquières de revenir plus tôt qu'il n'avait intention de le faire. C'est au retour de cette course qu'il établ't son quartier à Pfortzheim. (Voir la Vie de M. de Feuquières , en tète de ses Mémoires militaires.)
* Joseph Pons de Guiméra, baron de Monclar, lieutenant général des armées du Roi, né en 1625, mort en 1690.
fournir au plus que 20 maistres, et G compagnies de Peissonnel, qui en fourniront bien 22 ou 23. Au surplus, ordre avec cela de ne point toucher à 1 1 escadrons qui sont à 3 et 4 lieues d icy, mais de faire valoir et payer par le duché de Wirtemberg un mémoire de plus de 100 000 francs, que les régiments qui y estoient ont perdus à la levée des quartiers, tant en cavaliers qu'en argent et équipages. J'ay représenté à M. de Monclar la difficulté qu il y avoit à exécuter cet ordre , y ayant des trouppes ennemies, et jusques dans Waihingen , a 3 lieues d'icy, où il entra hyer 4 compagnies , avec le peu que j'en avois , et luy avois demandé de me servir de la cavalerie inutile qui est à Durlach ? Bade, Ettingen et autres lieux, tant pour enlever ces 4 compagnies , chose fort aisée par le peu que vaut Waihingen, que pour enlever un quartier de 2 à 300 maistres, qui sont impudemment dans un village nommé Entzwaihingen , 1 lieue plus loin que Waihingen , ce qui auroit esté fort aisé ; mais il vient de me mander de ne point sortir de cette place pour aucune raison1 ; et que pour ce qui est de me
1 M. le marquis Antoine de Feuquières ne tarda pas à obtenir l'autorisation qu'il souhaitait. On lit dans sa Vie que les quartiers qui le resserraient trop furent enlevés par lui à deux jours d'intervalle l'un de l'autre, et que les garnisons furent passées au fil de l'épée par le soldat furieux de ce que, peu de jours auparavant, les Impériaux avaient massacré un lieutenant et 30 maistres du régiment de Villeroi , quelques heures après les avoir pris et leur avoir donné quartier.
servir de la cavallerie du dehors, les gouverneurs en France n'ont pas la permission de lever des quartiers ; je ne demandois pas à les lever, mais bien à m'en servir. Voilà , Monseigneur, comme je suis icy fort inutile el hors d'estat de pouvoir rien faire de bien, ensuite d estre maréchal de camp.
PU MÊME AU MEME
A Bordeaux, le 28 juillet 1689.
M. le maréchal de Lorge1 me fit hier voir un plan de Bordeaux8 que M. de Seignelay3 luy a envoyé , sur lequel il y a quelques ouvrages tracés pour estre faits à la ville, auquel sujet je ne puis me dispenser de vous dire qu'ils sont d'une despense absolument inutile par plusieurs raisons; la première, qu'ils sont trop petits; la seconde, qu'ils sont trop esloignés les uns des autres, la plupart ne se voyant seulement pas et ne se pouvant mesme pas voir, et la troisième, que, la paix faite,
4 Guy-Aldonse de Durfort-Duras , duc de Lorge , né en 1 630 , maréchal de France en 1676, mort en 1702. En 1689, il commandait en Guyenne, avec les honneurs de gouverneur, pendant la minorité de M. le comte de Toulouse, qui avait le gouvernement de cette province.
2 « En 1689, le parti que la cour prit d'une défensive, qui nous « fit perdre Bonn et Mayence , et la crainte d'une descente des Ance glais , firent envoyer M. de Feuquières à Bordeaux pour y coince mander. » (Fie de M. Antoine de Feuquières .)
* M. de Seignelay proposait alors de fortifier la ville de Bordeaux.
3*20 LEfTHES INÉDITES
le premier soin qu'il faudrait avoir seroit de mettre
Bordeaux hors d'estat de valoir rien par luy-mesnie.
Je tiens donc que les seules choses qu'il y ait à faire icy, sont de continuer la réparation des murs de la ville, de faire des empallemens aux deux endroits par où la Devèse 1 entre dans la ville , qui sont aux deux costés du jardin de l'Àrchevesché , afin de soustenir ces eaux-là et mettre ce costé hors d'estat de pouvoir estre attaqué , et puis de faire un escoulement à ces eaux dans le fossé de la ville , en les faisant tourner par devant les portes Dijeaux, Dauphine et Saint-Germain , et de là par le pied du glacis du chasteau Trompette dans la Garonne. Cette despense des eaux n'est pas de 400 escus 2.
L'argent qu'on veut employer à ces ouvrages proposés seroit beaucoup plus utilement employé à haster la construction du fort du Médoc3 et à celle des gallères, qui seront les deux seules choses qui mettront Bordeaux en estât de ne pouvoir estre regardé ni tenté par les ennemis du dehors.
1 La Devèse , ruisseau prenant sa source dans des landes , à l'ouest de Bordeaux , traverse les terrains appelés autrefois Marais de l'archevêché , et vient déboucher en face de l'hôtel des Douanes , en se dirigeant vers la Garonne.
2 Les travaux conseillés par M. de Feuquières ne furent point exécutés.
3 Le fort situé sur la rive gauche de la Gironde , en face de la citadelle de Blaye.
DES RELIGIEUSES DU MONASTERE DE LA VISITATION DE TURIN A M. LE MARQUIS ANT. DE FEUQUIÈRES.
A Turin, le 11 janvier 1691 '.
Le monastère de la Visitation de Sainte-Marie de Turin possède des cassines quelle supplie trèshumblement M. le marquis de Feuquières d'honorer de sa protection , afin qu'elles ne soient plus bruslées ni ruinées par les troupes de Sa Majesté , qui a accordé à la reine d'Angleterre la grâce qu'on ne touchast point à nos biens et qu'on ne fist aucun mal à nos monastères de Savoye et de Turin . Comme M. le marquis de Catinat2 doit être informé de la
1 A la fin de 1689, M. le marquis Antoine de Feuquières reçut l'ordre de quitter Bordeaux où il commandait , et de se rendre en Piémont , pour y servir sous Catinat. Il remporta plusieurs avantages sur les Vaudois ou Barbets , et contribua , en 1 690 , au gain de la bataille de Staffarde, où il commandait l'infanterie. Après la campagne , il reçut le commandement de Pignerol , et, avec une faible garnison, il put éloigner des environs de cette place les Barbets et les Religionnaires, les allant chercher et attaquer partout , alors qu'ils s'y attendaient le moins. Il répandit la terreur sur les montagnes et dans les plaines du Piémont , quoiqu'il n'eût que peu d'infanterie et de cavalerie , et se signala en plusieurs endroits par des actes d'une intrépide bravoure. M. de Louvois disait que M. de Feuquières ne trouvait rien difficile , qu'il exécutait au delà de ce qu'il avait promis , et les Barbets publiaient qu'il était sorcier.
* Nicolas, marquis de Catinat, né en 1637, maréchal de France en 1693, mort en 1712. — «Catinat commandait en Italie (1691). v. 21
faveur obtenue du Roy qu'on ait quelque esgard pour notre ordre, nous espérons de la bonté et piété de l'un et de l'autre que l'on donnera les ordres nécessaires pour notre deffense à l'avenir.
A seavoir :
Deux cassines sur le finage de Quiers nommées du Rat ;
Une sur le finage de Pianesse;
Une sur le finage de Turin, nommée le Lingot, que MM. les François ont bruslée ces jours passés , qui autrement se nomme la Campagne ;
Une cassine sur le finage de Roulet, vers Pignerol ;
Une cassine, avec quelques journées de terre, à Moncaglier ;
Une cassine au Villaret , sur les confins de Turin.
L'on trouvera à l'entrée de toutes ces cassines le nom de la Visitation écrit.
« Il avait en tête le duc de Savoie , Victor-Amédée , prince alors sage, « politique et encore plus malheureux; guerrier plein de courage, « conduisant lui-même ses armées , s'exposant en soldat , entendant « aussi bien que personne cette guerre de chicane qui se fait sur des « terrains coupés et montagneux . tels que son pays; actif, vigilant, « aimant l'ordre , mais faisant des fautes et comme prince et comme « général. » (Voltaire.)