DE M. DE CATINAT AU MEME
A Suze , le 12 janvier 1691 .
Jay reçu la lettre du 1 0 janvier que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire, par laquelle vous me mandez que vous faites partir ce mesme jour nos prisonniers pour estre eschangés; à la fin ces pauvres gens auront leur liberté. Je suis bien fasché des 94 qu'ils nous ont escamotés par la peur que des officiers leur ont faite qu'ils ne seroient point eschangés de tout l'hiver.
Il m'est revenu ce matin un homme de Turin et un de Rivole. Il y a toujours dans Rivole 4 bataillons, scavoir les 2 des Gardes Saluées et Monferrat, et les 4 compagnies de dragons de Macel, et dans Veillane ce que je vous ay mandé, scavoir 500 Allemands de Lorraine, la Croix- Blanche, et les autres 4 compagnies du régiment de Macel. Je ne sçais dans Turin que le régiment de fusiliers , les gendarmes à Pianesse , les dragons verts toujours à Saint-Gille, à moins qu'ils n'en soient partis aujourd'huy. Le déserteur qui vous avoit dit que ce régiment estoit du costé de Queyras s'est trompé; les Gardes du corps sont à Quiers. Vous m'aviez mandé par vostre précédente que les Allemands avoient laissé 600 chevaux du costé de
Moncaglier; 1 on n'a pas pu vous parler bien seulement là-dessus, le tout ensemble peut faire 12 ou 1 400 cbevaux ; ce qui mérite attention sur l'entreprise qu'on voudroit faire sur Veillane , qui n'est point une affaire d'un coup de main, et qui peut obliger à quelque séjour en campagne avec canon , et autres moyens d'ouvrir un lieu fermé.
Ce que nous avons d'infanterie icy est si diminué, par maladies et convalescens renvoyés dans les quartiers, qu il y a 3 régimens sur lesquels je n'ay pas pu tirer 1 00 hommes pour envoyer dans les postes. Je fais partir demain ceux de la vallée de Pragelas pour relever ceux du régiment de La Carte. Je vous en envoyé un mémoire afin que vous en soyez informé. Je vous enverray aussi ceux de la vallée de Cbaumont lorsqu'ils seront réglés.
Je vois par vostre lettre que vous croyez pouvoir compter sur 1 200 hommes de vostre garnison et 700 chevaux. Suze pourroit bien fournir 8 à 900 hommes , et les détachemens de nos vallées sont à portée, soubs quelque prétexte de convoy, de vous joindre ou de se joindre à Suze, le tout ou partie pour agir selon les desseins que l'on voudroit prendre, ou pour enlever Rivole, ou pour attaquer haut à la main Veillane. C'est une affaire qui ne périt pas pour y songer meurement.
Vous aurez pu voir par ma dernière lettre que je ne scavois plus quand vous auriez les deux ba-
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taillons dont je vous avois donné advis ; ce sont deux vieux bataillons de garnison , fort bons , de quinze compagnies, et sans piques. Je vois par tout ce que vous me proposez, que vous n'estes pas embarrassé de les placer.
Je ne trouverois les quartiers de Saluées et de Carignan en seureté que par la confiance où l'on peut estre que les ennemis ne sont pas entreprenans. Les quartiers sont dans une disposition , y compris ceuxduMonferrat, à pouvoir très-aisément mettre 1 500 chevaux ou dragons ensemble , avec lesquels ils pourroient mettre Saluées derrière eux ; vous connoissez , pour y arriver de vostre part , la plaine qu'il faut passer devant qu'on soit au Pô, et M. le duc de Savoy e pourroit fort bien rassembler, pour une pareille entreprise, 8 à 9 bataillons, et tirer du canon de Carmagnole. Ilsauroient deux ou trois mois à réfléchir sur ce qu'ils peuvent faire ou ne pas faire sur ce subjet. Les mesmes raisons que dessus me paroissent estre pour Carignan. A l'égard deschasteaux , comme l'on bazarde peu , et que l'on tient par là le pays, on s'élargiroit, et cela ne pourroit estre que bon.
Je comprends comme vous, Monsieur, que, si le Roy pouvoit pousser beaucoup de troupes présentement en Piémont, il embarrasseroit fort le pays; mais touttes les troupes du Roy travaillent à leur restablissement , comme celles des ennemis; un
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mouvement à contretemps pourroit beaucoup nuire
à Testai où il faut qu elles soient pour entier en
campagne.
Il m'est venu ce matin une nouvelle par l'homme qui m'est venu de Turin , où j'appréhende bien qu'il n'y ait quelque vérité , qui est qu un courrier de la part de M. le princeEugène ' est arrivé mardi, à portes ouvrantes, à Turin, qui a apporté la nouvelle qu'il y avoit eu 400 hommes de la garnison de Casai entièrement défaits. Comme vous ne m'en mandez rien du tout , cela me laisse quelque espérance que cette nouvelle est fausse ou fort exagérée.
Je vous assure que j'ay esté bien aise de voir vostre lettre escrite d'une autre main que de la vostre. Il me faisoit de la peine de voir les lettres que vous me faites l'honneur de rn'escrire d'un si long détail, toutt.es escrites de vostre main.
J'ay fait M. de Cray porteur de cette lettre , qui a
1 François de Savoie, connu sous le nom de Prince Eugène, fils d'Eugène-Maurice, comte de Soissons, né à Paris en 1663, mort à Vienne en 1736; l'un des plus grands généraux de son époque et des plus funestes aux armes de Louis XIV, qui eût pu se l'attacher en lui accordant un régiment qu'il sollicitait lorsqu'il quitta la carrière ecclésiastique, à laquelle il se destinait d'abord. Mais Louis XIV ne pouvait prévoir quel devait être cet homme auquel il refusait une si mince faveur À l'époque dont il s'agit ici (1691), le prince Eugène commandait l'armée impériale d'Italie.
reçu des ordres qui l'obligent daller pour quelques jours à Pignerol ; il a beau faire l'entendu, il n'est pas fasché des affaires qui le conduisent de ce côtélà. Je suis, Monsieur, vostre très-humble et trèsobéissant serviteur.
DU MÊME AU MÊME
A Suze , le 19 janvier 1691.
Mémoire pour V entreprise de Veillane.
Suivant le jour qu'il sera donné , M. le marquis de Feuquières partira le soir de Pignerol, avec toutte sa cavalerie et ses dragons, et avec 1 200 hommes de pied , détachés de sa garnison , lequel nombre il a mandé pouvoir fournir.
Le rendez-vous de M. de Feuquières avec ses troupes devra estre à la teste des estangs de Veillane.
Il y a deux chemins à tenir pour se rendre audit rendez-vous, sçavoir : l'un passant par Gumiane et Javan , et l'autre par Trane. Le premier est de quelque chose plus court , mais il est difficile , montueux et plein de défilés. Le second , par Trane, est bien plus beau et plus commode, passant la Ghisole au pied de la montagne de Piosasque.
De Trane il y a encore un chemin très-praticable , laissant Javan environ une demy-lieuesur la gauche. Ce chemin mène droit à Veillane; il est aisé de
tomber au rendez- vous susdit, qui met à portée de se saisir des Capucins et du faubourg. Ce chemin de Pignerol à Veillane estceluy qui estoit tenu par les caissons, lorsqu'ils y apportaient du pain de Pignerol.
Comme l'on ne connoist pas précisément le temps que durera cette expédition, il sera à propos qu'il fasse prendre pour quatre jours de vivres aux troupes, et de l'avoine pour la cavalerie.
Comme M. le marquis de Feuquières peut avoir quelque poste à occuper, quelques maisons ou quelques faubourgs à emporter, il convient aussi , outre la distribution de poudre qu'il fera, qu'il ait encore trois chevaux de bast ou mulets composés , qui ayent quelques outils et haches dans la quantité qu'il jugera à propos.
Comme l'on ignore grande partie des moyens dont on pourra se servir pour se donner entrée dans la ville, il est à propos qu'il ait la précaution de chercher dans sa garnison quelques officiers, sergens et soldats qui ayent quelque connoissance des mines, et qu'il porte à cet effet des outils à mineurs, lesquels il pourra trouver dans les maga/ins de Pignerol. Si par hazard il n'y en avoit point , il seroit à propos qu'il en fist faire incessamment. M. Ferrand sçait fort bien de quelle qualité il faut qu'ils soient.
Il conviendra aussi qu'il faut au moins porter une centaine de grenades.
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Mémoire de ce qui regarde Suze pour cette expédition.
Il sera détaché de la garnison de Suze 600 hommes , 400 hommes des détachés des régimens qui ont passé en Savoye, qui sont dans la vallée de Chaurnont , 600 hommes tirés de la vallée de Pragelas et des régimens de Cambrésis et de la Sarre. Laissant 1 0 hommes à chaque poste du Prajelas , il n'en pourra estre tiré tout au plus que 400 , de sorte qu'il faudra tirer encore 200 hommes des régimens de Cambrésis et de la Sarre.
Détail pour le rendez- cous desdites troupes.
Les postes de la Chartrousière , de Chasteau-du- Bois , du Villaret du Chambon , de Mantoul et de Fenestrelle se rendroientà Uxeau, ce qui fait le rendez-vous des détachés des régimens de Vexin et de Clérambault.
Les postes du Leau, des Souchères-Basses , de la Rua des Traverses, de Jossau et de Sestrières, au village de Balboutet, qui sera le rendez-vous des détachés des régimens de Cambrésis et de la Sarre.
Desdits deux rendez-vous dUxeau et de Balboutet, ils se rendront dans un seul jour à Méane, passant par le col de la Fenestre. 11 faudra leur ordonner de prendre pour trois jours de pain, et autres vivres pour quatre jours.
Il faudra prendre les mesures pour qu il leur soit
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portéàMéane le jour où ils y arriveront, pour quatre jours de pain , et que quelques gens y portent du vin pour estre vendu au prix de la quantine.
Comme lesdits détachés auront marché deux grandes journées, il faudra qu'ils séjournent un jour à Meane.
80 hommes détachés de Cambrésis, partant de Briançon, viendront à Cézanne, Salbertrand et Jalas, où ils séjourneront un jour, prendront pour quatre jours de pain, et autres vivres pour plusieurs jours.
80 hommes de la Sarre, partant de la vallée de Bardonesche, viendront à Salbertrand, le jour daprès à Jalas , où ils séjourneront un jour, prendront du pain pour trois jours en leurs quartiers, et autres vivres pour quatre ou cinq jours.
Les détachés de Grancey, qui sont à Exille , laissant 10 hommes dans leurs quartiers, viendront à la Renaudière, oùil séjourneront un jour, et prendront pour deux jours de pain en leurs quartiers, et autres vivres pour quatre ou cinq jours.
Artois qui est à Oulx et dépendances , laissant 1 0 hommes en leurs quartiers , viendront à la Renaudière, où ils séjourneront un jour, prendront du pain pour deux jours , et autres vivres pour quatre ou cinq jours.
Bourbon $ qui est à Saoulx et dépendances , laissant 10 hommes dans leurs quartiers, viendront à Chaumont et de là à la Renaudière, où ils séjour-
neront un jour, prendront du pain pour trois jours, et autres vivres pour cinq ou six jours.
Périgord, partant de Fenil , laisseront 1 0 hommes en leurs quartiers, iront à Salbertrand, de là à la Renaudière, où ils séjourneront un jour, et prendront du pain pour trois jours, et d'autres vivres pour quatre ou cinq jours,
Robec, qui est à Sauze , Saint-Maury et Jouvenceaux , laissant 1 0 hommes en leurs quartiers , iront à Salbertrand, de là à la Renaudière, où ils séjourneront un jour, et prendront du pain pour trois jours, et d'autres vivres pour quatre ou cinq jours.
Il sera préparé à Suze du pain pour tous lesdits détachemens, tant delà garnison que de Briançon, Vallée d'Oulx et Pragelas, pour quatre jours.
Ce pain sera porté à ceux de Prajelas , à Méane , où seront leurs quartiers ; et ceux de Briançon et Vallée d'Oulx , leurs quartiers estant à Jalas et à la Renaudière, enverront au pain à Suze dans le jour de jour.
Le régiment de dragons de Bretagne fournira 30 dragons par compagnie; on leur fera prendre du pain etdel'avoine pour quatre jours, et autres vivres.
Deux pièces de canon tirées de la citadelle. Voir si on trouvera des affûts dont on se puisse servir en prenant 2 pièces du plus gros calibre; sinon on prendra 2 pièces de huit, aux armes de France.
Prendre 1 00 boulets pour chaque pièce , ce qui fait 200 boulets.
Pour tirer lesdits boulets, 1 000 livres de poudre.
100 grenades.
70 pics à boyau, 70 bescbes, 30 boyaux et 30 pics à roc.
24 haches et 24 serpes, des outils à mineurs dans la quantité qu'on jugera nécessaire.
4 bombes.
Sera distribué aux troupes d'infanterie et de dragons demy-livre de poudre et de plomb , la moitié pesant de mesche de ce qu'il sera distribué de poudre.
Mémoire des voitures nécessaires .
Pour les deux pièces de canon , 20 chevaux , qui seront demandés à M. le marquis de Feuquières, qui en a 20 entretenus à Pignerol. . 20
200 boulets pour lesdites pièces , portés par les dragons dans un double sac à terre.
1 00 outils portés par les mesmes dragons. . 100 autres outils portés par 3 mulets. ... 3 Pour 24 serpes et 24 haches, 1 mulet. . . 1 Pour tirer les boulets, un millier de poudre ,
5 mulets 5
800 livres de poudre pour les troupes et
800 livres de balles, 8 mulets 8
Pour porter 400 livres de mesche , 2 mulets. 2 Pour porter six vingt grenades, moitié verre et moitié fer, 2 mulets 2
Deux mulets haut le pied 2
En total, 20 chevaux1 et 23 mulets. . . . 431
1 « Au mois de janvier 4691, M. de Catinat , qui dans ce tempsce là étoit à Suze , voulut surprendre et enlever le poste de Veillane, « où M. de Savoie tenoit une garnison d'infanterie dans le château, « qui étoit assez bon pour sa situation , et un régiment de dragons « dans la ville , qui n'étoit pas hors d'insulte. Ce poste est dans la « vallée de Suze , et pouvoit être attaqué en même temps par le côté « de Suze et par celui de Rivoli. M. de Catinat se chargea d'y marcher « par le côté de Suze , avec un nombre de troupes et deux pièces de « canon de campagne , et m'ordonna d'y marcher par le côté de Ri- « voli , avec un nombre de troupes et deux pièces de canon.
a Pour que cette entreprise pût avoir une réussite heureuse, il fal- « loit qu'elle fût exécutée avec beaucoup de diligence et de justesse « dans les mesures prises, parce que M. de Savoie pouvoit en peu « d'heures rassembler beaucoup plus de troupes pour venir secourir k Veillane , qu'on ne pouvoit y en avoir mené pour l'attaquer. Ainsi « ce fut le manque de justesse dans le moment de l'exécution qui fut « cause que l'entreprise ne réussit pas.
« La disposition de M. de Catinat étoit telle que je vais le dire. Les « deux corps qui partoient de Suze et de Pignerol , marchoient par « deux côtés si différens , que , ne pouvant se communiquer ni dans « leur marche ni sur le point de commencer leur attaque , ils dece voient tous deux et en même temps attaquer Veillane à la pointe « du jour, parce qu'il ne falloit pas donner le temps , par une atta- « que successive, à ce régiment de dragons qu'on vouloit enlever dans ce la ville, de se retirer dans le château.
ce Je me rendis à l'heure qui m'avoit été marquée. J'attaquai et ce emportai la ville de Veillane de mon côté, qui étoit celui de Turin ce et le plus éloigné du château. Mais M. de Catinat s'étant amusé en ee chemin à faire relever une de ses pièces de canon , qui avoit versé , « et ne s'étant pas trouvé à l'heure marquée pour attaquer par le ce côté de Suze , une partie des dragons logés du côté du château eu- « rent le temps d'y entrer avec leurs chevaux , et la garnison du châ-