‹ Lettres inédites des Feuquières (volume 2)Chapitre 36 sur 48 · DU MÊME A M. DE SAINT-THOMAS · texte numérisé non relu

DU MÊME A M. DE SAINT-THOMAS

A Pignerol, le 19 mai 1691.

Monsieur, je reçois dans le moment la lettre que vous me faites l'honneur de m'escrire du 18, touchant un maréchal des logis et 22 cavaliers arrestés hier par un de nos partis , sur lequel fait je vois bien que MM. vos commissaires ne vous ont pas rendu un compte tout à fait juste. Vous avez raison de dire que rien ne pourroit me faire plus de tort que de retenir contre la bonne foy des gens munis d'un de mes passeports ; mais aussy, Monsieur, cela ▼• 24

n'esl point, et voicj le fait, que je vais vous dé-

duire.

Nos commissaires réciproques sonl assemblés a Cumiane pour les affaires du cartel; ils les terminent à cinq heures du soir; ceux du Roy s en reviennent : pourquoy ceux de S. A. R. croyent-ils, après les affaires finies, pouvoir demeurer dans le voisinage de cette place , sans au moins prendre une sûreté par écrit de nos commissaires? Gela ne seroit rien et ne pourroit estre regardé que comme un manque de formalité si cette prétendue escorte esloit auprès des commissaires , en estât de les garder effectivement, puisqu elle est destinée à cet usage, ou que l'officier qui la commande fust au moins muny de mon passeport. Mais un party de 1 00 grenadiers que j'envoyay cette nuit tuer des gens de Cumiane, qui volent sur les grands chemins, après avoir exécuté leurs ordres, apprennent qu'il y a dans une cassine 23 cavaliers ennemis. Ils les investissent et les prennent. Ceux-cy n'ont pas de passeport de moy ; ils ne sont point avec les commissaires qu'ils doivent escorter. Les grenadiers n ont point eu tort de les arrester et de les conduire icy, ni moy, Monsieur, de les garder, puisqu'ils sont hors de toutes les règles qui peuvent les faire regarder comme estant l'escorte des commissaires de S. A. R. 1° Ils excèdent le nombre porté par mon passeport; 2° ils n'ont pas mon passeport; 3° ils

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ne gardent point les commissaires à l'escorte desquels ils sont venus, et sont mesme à une distance qui ne peut convenir à une escorte destinée à garder des gens ; 4° ils séjournent dans un lieu où la sûreté pour eux ne peut durer que tant que dure l'affaire pour laquelle ils ont esté envoyés, estant dans les règles à eux de se retirer avec MM. vos commissaires en mesme temps que les nostres se sont retirés , ou d'en avoir au moins pris une assurance par escrit.

Car n'est-il pas vray, Monsieur, que ce party auroit pu, s'il en avoit trouvé l'occasion, entreprendre sur nous, sans que je pusse m'en prendre à l'escorte des commissaires, puisqu'ils ne sont pas avec eux, ni dans le lieu, ni dans le chemin où ils doivent estre ? Mon passeport porte sûreté pour l'aller et le retour, j'en conviens; mais c'est en compagnie des commissaires de S. A. R. et non pas séparés desdits commissaires , qui seuls font la sûreté de cette escorte-, car s'il estoit vray que vos gens fussent mal arrestés , il seroit vray que j'aurois donné un passeport à un de vos partisans pour venir à la guerre sur nous, encore avec cette circonstance qu'il ne seroit pas de prise , parce que M. Courageux auroit un passeport dans sa poche, qui porteroit sûreté pour un nombre auquel ce party arresté respond à peu près.

J'ay déduit tout ce fait à M. deCatinat et en mesme

temps à M. de Louvois. J'attends leurs ordres pour faire ce qui me sera présenta cet esgard. En attendant , Monsieur, ces gens-là sont ensemble , et les chevaux demeureront en nature commis à leurs soins.

Permettez-moy, Monsieur, de vous faire ressouvenir des 8 547 livres 14 sous, monnoye de Piedmont, que vous nous redevez, et que je vous en demande le payement. Il est d'autant plus juste que, comptant sur la compensation qui se devoit faire des prisonniers delà garnison de Casai, je trouve qu'on en a exigé la rançon, pendant que vous nous devez beaucoup d'argent d'un autre costé. Je vous prie donc de me faire justice sur cet article. J'ai 1 honneur d'estre, etc.

DU MÊME AU MÊME

A Pignerol, le 21 mai 1691.

Monsieur, M. de Catinat m'ayant mandé que , quoique l'escorte de MM. vos commissaires fust de bonne prise par les raisons que je vous ay déduites dans ma dernière, je ne laissasse pas de la renvoyer, pour vous marquer que, mesme dans les choses douteuses , il vouloit s'en rapporter absolument à la bonne foy, je vous envoyé ce trompette pour vous donner advis que je fais partir aujourd'huy ladite escorte pour la renvoyer à son

quartier de Montcallier. Elle seroit mesme desjà partie sans qu'A i se trouve quelque chose d'égaré de leurs équipages que je fais rechercher ; je vous enverray le prix de ce qui manquera.

J'attends toujours de vos nouvelles pour ce qui nous est dû , et suis très-véritablement, etc.

DE M. DE SAINT-THOMAS A M. LE MARQUIS ANTOINE DE FEUQUIÈRES

A Turin, le 23 mai 1691.

Monsieur, une chose qui est toujours la mesme en soy, paroist néantmoins fort différente selon les yeux avec lesquels on la regarde , les uns se la figurant soutenable, les autres la trouvant i <juste, selon les différentes connoissances et disposions des personnes, sans quoy il n'y auroit jamais rien à dire. Je vous remercie cependant d'avoir renvoyé l'escorte qui avoit accompagné les ce imissaires de S. A. R. à Cumiane sur la foy de vostre passeport, et que vous n'ayez pas souffert que les soldats qui la composoient ayent rien perdu.

M. Julien , qui commande un bataillon qui estoit du costé de la vallée de Barcellonne, souhaite de recouvrer 9 prisonniers , moyennant rançon ; je vous prie de vouloir bien donner ordre qu'on les

1 Cette locution se trouve assez fréquemment dans les lettres de Madame de Sévigné.

conduise à Pignérol pour nous 1rs remettre, en retirant l'argent qui vous est dû des rançons, que les niesmes commissaires délivreront aux vostres dans le lieu que vous me marquerez. Les susdits prisonniers le furent par le fait des troupes de M. le marquis de Vins1, quand M. Julien se retira de la vallée de Barcellonne.

.f ay l'honneur d'estre , Monsieur, vostre trèshumble et très-obéissant serviteur.

DE ftf. LE MARQUIS ANTOINE DE FEUQUIERES A M. DE

SAINT-THOMAS

A Pignerol, le 26 mai 1691.

Monsieur, j'ay reçu par le retour de mon trompette la lettre que vous avez pris la peine de m'escrire du 23, par laquelle vous répétez pour M. Julien 9 prisonniers faits par M. le marquis de Vins. C'est un fait qui ne me regarde point , mais qui est pourtant sans difficulté j et comme M. de Vins commande en Provence où il aura apparemment gardé ces prisonniers, il faudroit que M. Julien luy escrivist et les luy redemandast. Cela ne doit pas, Mon-

1 Jean de Garde d'Agoult, chevalier, puis marquis de Vins, lieutenant général des armées du Roi, né en 1642, mort en 1732. Il avait épousé la sœur de Madame la marquise de Pomponne , cette marquise de Vins tant célébrée par Madame de Sévigné et qui portait une si vive amitié à la famille des Feuquières.

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sieur , retarder le payement que vous avez à nous faire , que je vous supplie de vouloir bien finir au plus tost, et, par la réponse à cette lettre, m'envoyerun passeport, dans nostre manière ordinaire, pour nos commissaires, me marquant le jour où vous voudrez faire trouver ceux de S. A. R. à Cumiane , affin que je vous envoyé un passeport de mon costé. Je seray fort aise que messieurs vos commissaires fassent à F advenir réflexion sur le sérieux et la régularité des passeports , et qu'ils ne s'exposent plus à des inconvéniens. J'ay l'honneur d'estre, etc.

DU MÊME AU MÊME

A Pignerol, le 29 mai 1691.

Monsieur, je vous ay fait sçavoir par ma dernière que c'estoit à M. le marquis de Vins, qui commande en Provence , qu'il falloit que M. Julien s'adressast pour les 9 hommes qu'il répète. Je vous ay aussy demandé, Monsieur, le payement de ce que vous nous redevez des rançons des gens que je vous ay rendus. Vous ne me faites aucune response sur ce sujet. Cependant on a fait payer la rançon aux prisonniers de la garnison de Casai dans le temps que vous nous devez de l'argent. Vous sçavez bien que cela n'est point juste, et je m'attends à une prompte satisfaction sur cet article.

Il se présente aujourd'huy une autre affaire qui n'est pas plus juste que celle dont je viens de vous parler. Le sieur Brunetta , doyen du conseil souverain de Pignerol, avoit un fils capitaine dans le régiment des fusilliers de S. A. R. Il a, depuis peu de jours, demandé son congé pour se retirer, aiïin d'éviter à son père l'exécution des ordres du Roy, pour avoir à sortir du royaume et ses biens confisqués , à cause de la faute de son fils qui, pour obéir à son père, ayant demandé son congé, a pour response esté arresté. Ce n'est pas là , comme vous me l'avez souvent marqué, ne vouloir estre servy que du bon gré des gens qui servent. Je vous prie, Monsieur, de me renvoyer le sieur Brunetta, ou bien je vous advertis que je feray emprisonner tout ce que je pourray prendre des sujets de S. A. R. , mesme qui ne sont point dans le service, lesquels demeureront en prison jusqu'à ce que vous m'ayez rendu le sieur Brunetta que je ne puis plus regarder, depuis qu'il a demandé son congé, que comme un sujet du Roy que vous retenez injustement, et pour la liberté duquel je suis obligé de faire des représailles.

J'ay l'honneur d'être, etc.

DE M. DE SAINT-THOMAS A M. LE MARQUIS ANTOINE DE FEUQUIÈRES

A Turin, le 31 mai 1691.

Monsieur, je responds par cette lettre aux deux dernières que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire. Elles concernent deux articles : le premier, le payement de la rançon ; le second , le congé que M. Brunetta, capitaine dans le régiment des fusilliers, a demandé à S. A. R. Je vous diray sur celuy-cy qu'il est très-vray que S. A. R. n'a contraint aucun François de la servir, quelle a traitlé fort honnestement et donné une permissiou libre de se retirer à ceux qui Font désirée , dans les premiers mois de la campagne passée et mesme avant Fhyver. Mais le sieur Brunetta , après avoir passé Fliyver icy, y avoir esté regardé sans aucune réserve comme un officier fidèle, n'est pas excusable de demander son congé à l'entrée de la campagne pour se rendre à Pignerol, dans une conjoncture d'ailleurs qui peut donner un juste soupçon de la netteté de son intention. C'est pourquoy je* crois que vous ne trouverez pas étrange qu'on le retienne icy ou qu'on l'oblige à servir au moins durant la campagne. Vous sçavez comme les officiers des trois régimens que S. A. R. avoit envoyés en France ont esté retenus par un pareil principe,

nonobstant ce qui avoit esté expressément convenu. Je vous supplie d'appeller vostre équité pour examiner ce fait, et vous trouverez sans doute que M. Brunetta en a mal usé en demandant son congé présentement, et qu'il est fort raisonnable de le retenir.

Pour ce qui est du payement de la rançon , je vous envoyé un passeport pour messieurs vos commissaires, pour se rendre après-demain samedy a Cumiane, où les nostres se trouveront le mesme jour à midy.

J'ay l'honneur d'être , etc.

DE M. LE MARQUIS ANTOINE DE FEUQUIERES A M. DE SAINT- THOMAS

A Pignerol, le 1er juin 1691.

Monsieur, j'ay reçu la lettre du 31e may, que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire, et, pour vous respondre à l'article qui concerne le sieur Brunetta, je vous diray que, puisque vous m'avez refusé de me rendre, contre tout droit, les nommés Dubuisson et le Romain , dragons de la compagnie de Saltun, et qu'à présent vous avez fait arrester le sieur Brunetta, parce qu'il a demandé son congé pour éviter la ruine entière de sa famille que j ay ordre de faire sortir du royaume et d en confisquer les biens, à cause de la faute dudit sieur Brunetta,

il faudra que nous prenions des mesures pour faire une représaille au centuple de ces deux chefs sur lesquels je n'ay pas pu avoir raison de vous. Ainsy, Monsieur , vous pouvez compter que vous ne recevrez aucun de vos prisonniers, que vous n'ayez commencé par me rendre les miens , et que j'arresteray et feray emprisonner tout ce qu'il me tombera de Piémontois sous la main, jusqu'à ce que le sieur Brunetta revienne. Je ne scav point d'autre moyen pour vous sortir des préjugés où vous ont mis messieurs vos officiers si éclairés, sur la décision desquels vous appuyez l'injuste détention de ces trois personnes que je vous demande1.

Je ne vous parle point de l'article des rançons ? puisque messieurs les commissaires seront demain à Cumiane et que ce sera par eux que vous recevrez ma lettre.

J'ay l'honneur d'estre, etc.

1 La suite de la correspondance entre M. de Feuquières et M. de Saint-Thomas, relativement aux trois prisonniers répétés, ne se trouve pas dans la collection de Madame la duchesse Decazes. Il est probable que M. de Saint-Thomas restitua ces prisonniers.

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