DE M. DE BULONDE1 A M. DE POMPONNE
A la citadelle de Pignerol , le in août 1691.
Monseigneur, je me donne l'honneur de vous lesmoigner la joye que j'ay eue d'apprendre que le Roy ait fait choix dune personne de vostre mérite pour ministre de son Estât2. Je vous supplie
1 Vivien Labbé de Bulonde , lieutenant général des armées du Roi.
* « Le Roi a fait rentrer dans le conseil M. de Pomponne. Il avoit « conservé la pension de ministre, qui est de 20 000 francs; mais il « n'en avoit fait aucune fonction depuis l'année 1679, qu'il reçut un « ordre de se défaire de sa charge de secrétaire d'État entre les « mains de M. de Croissy. » [Journal de Dangeau , 24 juillet 1691. ) « — J'ai bien envie de savoir , écrivait alors Madame de Sévigné à « M. de Coulange, comment vous aurez trouvé le retour de M. de « Pomponne dans le ministère ; nous en avons ici (à Grignan) une « très-sensible joie ; M. et Madame de Grignan n'en doutoient point, « par un esprit tout prophétique; pour moi, je le désirois trop pour « vouloir seulement les écouter ; et , quand Madame de Vins manda « cette nouvelle à ma fille , j'en fus si surprise et si transportée , que « je ne savois ce que j'entendois ; je compris enfin que c'étoit une « vérité très-agréable pour moi et pour tout le monde ; car vous ne a pouvez croire l'approbation générale de ce retour.» — Comme le Roi avait bien voulu exprimer à M. de Pomponne la crainte qu'il ne vît pas sans peine M. de Croissy occuper un poste qu'il avait si dignement occupé lui-même, «Pomponne, dit Saint-Simon, toujours modeste, « doux, homme de bien, répondit au Roi que, puisqu'il le vouloit « attacher à son service, et qu'il s'étoit engagé d'y rentrer, il ne son- « geoit qu'à le bien servir, et que, pour bien commencer et ôter « toute occasion de sa jalousie, il alloit voir Croissy, lui apprendre les « bontés du Roi et lui donner son amitié. »
très-humblement, Monseigneur, de me faire la grâce de m'honorer de vostre protection auprès de Sa Majesté. Il y a cinq ans que jay eu l'honneur de la servir avec l'approbation unanime de MM. les généraux. J'ose bien vous asseurer, Monseigneur, que jay remply mon debvoir à la levée du siège de Coni1, et que j'aurois ruiné les affaires de Sa Majesté en Italie si j'avois tardé deux heures de plus à me retirer, les ennemis estant arrivés dans le temps que le dernier canon a passé la Sture. Ce qu'il y avoit d'honnestes gens justifieront assez ma conduitte. Il y avoit quatre heures que M. le prince
' « On a eu nouvelle que M. de Bulonde leva le siège de Coni le « 29 du mois dernier, sur un avis qu'il eut que le prince Eugène ve- « noit avec 4 000 chevaux au secours de la place. Il a laissé une pièce « de canon, beaucoup de farine et des blessés qui étoient dans le « camp. M. de Bulonde s'est retiré sans les ordres de M. de Catinat, « et on croit que le Roi le fera arrêter , tant il est malcontent de sa « conduite.» (Journal de Dangeau, 9 juillet 1691). — « Chargé en chef, « dit l'auteur de la Chronologie militaire, t. IV, de faire le siège de « Coni , sur un faux avis que le prince Eugène marchoit au secours « de cette place, et malgré l'ordre qu'il avoit reçu de M. de Catinat « de ne point interrompre ce siège, il le leva et se retira avec tant de « précipitation, qu'il laissa dans les tranchées l'artillerie et plusieurs « officiers et soldats blessés. Le Roi envoya à M. de Catinat un ordre, « du 10 juillet , pour le faire arrêter. Il fut conduit à la citadelle de « Pignerol, et peu après à la Bastille. »
M. de Feuquières commandait en second au siège de Coni. M. le maréchal de Catinat , prévenu sans doute contre lui par la fâcheuse inimitié qui s'était élevée entre eux , lui attribue , dans ses Mémoires , autant qu'à M. de Bulonde , l'insuccès de cette expédition,
Eugène estoit arrivé à 5 lieues de Coni, avec 4000 chevaux, où il s estoit assemblé TOOOli. de pied, Barbets et Monde vis, lorsque j'en ay eu la nouvelle. S il eust marché la nuit comme il le devoit, la retraitte ne se fust pas failte sans perte, n'ayant que 5 000 hommes de pied et 1 4 à 1 500 chevaux. Je ne doutte pas, Monseigneur, que vous ne soyez informé de la vérité sur ce qui s est passé dans cette occasion. Il est bien fascheux à un homme qui a bien servi le Roy de se voir traité sans raison de criminel. Le secours dont me parle M. de Gatinat dans sa lettre ne pou voit arriver à temps , quand mesme il seroit arrivé avant les ennemis. N'ayant que de la cavallerie, la tranchée ne pouvoit se soutenir, y ayant dans la place 3 000 hommes de pied choisis et 2 000 bourgeois ou gens reffugiés , bien aguerris et portant des armes. J'espère , Monseigneur, que vous aurez la bonté destre mon protecteur dans la justice que je demande à Sa Majesté , et que vous me ferez l'honneur de me croire, avec un très-profond respect, etc.
Certificat joint à la lettre de M. de Bulonde.
Nous soussignés , majors des régiments de Bretagne d'infanterie et de Gramont de dragons, ayant fait les charges de major-général de l'infanterie et
de maréchal des logis de la cavallerie au siège de Coni , certifions à tons qu'il appartiendra que , sur l'advis que M. de Bulonde receut de M. de Catinat, sur les six heures du soir, le vingt-huitième de juin dernier, que M. le prince Eugène avoit marché avec 2 000 chevaux pour secourir la place, il auroit proposé à M. de Feuquières de garder la tranchée, et que luy marcheroit avec le reste des trouppes au devant des ennemis pour les combattre ; que M. de Feuquières luy ayant représenté qu'il estoit absolument nécessaire qu'il ne s'éloignast point de la tranchée, il fut résolu de faire joindre M. de Molac qui estoit de l'autre costé de la Gésia, sur le chemin du Mondevis. M. de Feuquières partit ensuitte avec le sieur de la Para i pour aller à la tranchée où il y avoit 600 travailleurs commandés. A la nuit fermée, M. de Bulonde receut une seconde lettre de M. de Catinat, qui luy marquoit que les ennemis estoient forts de 4000 chevaux, et qu'il prist ses mesures pour prendre un poste où les trouppes qu'il commandoit pussent estre en seureté, et que la tranchée ne le contraignist pas, mondit sieur de Bulonde envoya aussitost à la tranchée chercher M. de Feuquières, auquel il donna la lettre qu'il venoit de recevoir de M. de Catinat. 11 fut résolu surle-champ, ne pouvant empescher un pareil secours,
1 Chef des ingénieurs.
les ennemis estant arrivés au Mondevis, on il sestoit assemblé quelqu infanterie, les Barbets et la milice du pays, de retirer la tranchée et de passer la Sture. M. de Feuquières escrivit luy-mesme Tordre de la marche pour la retraitte, et nous le donna pour le faire exécuter. Il partit ensuite pour aller à la tranchée faire retirer le canon et les troupes. La retraite s'est faite avec beaucoup d'ordre, et M. de Bulonde a esté à l'arrière-garde jusqu'à ce que le dernier canon eust passé la Sture. M. de Bulonde a fait transporter tous les blessés à Savillan, à la réserve de ceux qui ne l'ont pu estre à raison de leurs grandes blessures. Les commis des vivres ayant abandonné leur maison , et M. de Bulonde ayant appris qu'il y avoit du pain, ordonna aux troupes de le prendre, ce qui fut exécuté. La cavallerie fut six heures en bataille, la droitte à la maison des vivres , et la gauche à la Sture , en attendant que tous les esquipages d'artillerie et des vivres eussent passé la Sture.
M. de Bulonde n'eut advis de la marche de M. de Saint-Silvestre * que sur les sept heures du matin, le 29. Il avoit envoyé sçavoir des nouvelles
1 Louis de Faur de Satilieu , marquis de Saint-Sylvestre , lieutenant général des armées du Roi, mort en 1719. M. de Saint-Sylvestre avait été envoyé par M. de Câlinât avec un corps de 2 000 chevaux et 300 grenadiers, pour soutenir M. de Rulonde contre le prince Eugène.
et attendent la réponse à trois lieues de la Sture. M. de Bulonde fit mettre les troupes en bataille sur la hauteur, de l'autre costé de la rivière , où M. de Saint-Silvestre le joignit sur les six à sept heures du soir.
Signé de Laja.vye, major-général de la cavallerie, et de Russez, major-général de l'infanterie, au siège de Coni.
Ordre de marche pour la retraicte de devant Coni,
Envoyer 300 chevaux par troupes de 50 maistres, lesquels marchant jusques à Vignolles se posteront de manière qu'ils couvriront la marche de tous nos bagages, lesquels se retireront par le chemin par lequel ils sont venus, et s'allongeront sur le chemin de Villefallet. Quand ils seront sur ce chemin , les 300 chevaux couvriront leur marche en teste et en flanc, et les feront marcher à Villefallet. Le gros canon descendra par le chemin qui est à la queue de la tranchée , et passant la Sture auprès du pont, remontera par le grand chemin à la Chapelle , d'où il se mettra en marche pour se rendre à Villefallet. Il sera, pour cet effect, commandé présentement deux bataillons qui iront à la Chapelle, de l'autre costé de la Sture, d'où ils s1 allongeront en marche quand le canon se sera retiré et sera monté. On laissera à la tranchée le v. 25
bataillon qui y est et trois autres, lesquels feront Tanière-garde de tout, et on tâchera à estre en estât qu'ils soient passés à la pointe du jour.
DE M. LE MARQUIS ANTOINE DE FEUQUIÈRES A M. GÉRARD 1 (A VERDUN )
Au camp de Vignamont 2, le 17 août 1684
Je responds à vostre lettre du 9 que je viens de recevoir; vous trouverez cy-joincts les deux billets que je vous renvoyé endossés. Je vous répète encore que vous ne sçauriez me faire un plus sensible plaisir que celuy de me les convertir promptement en argent, parce que nous ne sommes pas payés, et que j'en ay un besoin très-pressant. Vous n'avez qu'à adresser cette somme à mon frère l'abbé, qui est instruict par moy du moyen de me la faire passer icy sans qu'il m'en couste; ny perdez point de temps , je vous prie.
M. de Caumartin3 m'a mandé que M. de Pont-
1 Homme d'affaires de M. le marquis Antoine de Feuquières.
* En 1694, M. le marquis Antoine de Feuquières servait en Flandre sous M. le maréchal de Luxembourg. Il participa à la belle marche que celui-ci exécuta depuis Vignamont et Huy jusqu'à Courtrni.
* Louis-Urbain Lefèvre de Caumartin , conseiller d'Etat , intendant des finances; né en 1653, mort en 1720. Il fut l'élève deFléchier. Son éloge se trouve renfermé dans ces deux vers de Boileau :
« Chacun de l'équité rie fuit |>;is son flambeau :
« Tout n'est pi.Ciinii.irt.il), Mignon ni (Y A ptn-ssiMti. »
chartrain1 luy avoit dit qu'on ne pouvoit me remettre ma taxe2, à cause des conséquences ; que cependant il ne se tient pas encore pour rebutté , et qu'il reviendra à la charge sur les raisons que je luy ay alléguées. En tout cas , je ne veux ni ne puis payer cette taxe, et acquérir cette rente qui ne me convient en aucune manière. Informez-vous comment ont fait les baillifs de Toul, de Metz et de Sainte-Menehould , qui sont les villes les plus proches: pressentez ces maudits partisans sur la diminution qu'ils feroient, et après que vous m'aurez esclaircy sur tout cela , je prendray le party qui me conviendra , soit en vendant la charge à quelqu'un qui payera la taxe, soit par quelqu'autre expédient.
Vous avez eu tort de ne pas faire faire les réparations aux greniers et portes des escuriesque j'avois prestées à M. d'Antin3, car il n'y a pas moyen de
1 Louis Phélypeaux , comte de Pontchartrain , ministre secrétaire d'Etat des finances, chancelier de France en 1699; né en 1643, mort en 1727. Il encouragea les savants et les artistes, et fut l'ami de Boileau , qu'il visitait souven ta Auteuil.
8 Les ressources financières de la France étant épuisées par la guerre et le luxe de la cour , le gouvernement , pour se procurer de l'argent , avait recours à des expédients oppressifs. Il multipliait les emprunts, les impôts , les taxes de toutes sortes. M. de Feuquières, qui était bailli de Verdun , hésite s'il ne vendra pas sa charge plutôt que de payer une taxe qui lui en devait ôter tout l'avantage.
5 Antoine-Louis de Pardaillan , marquis puis duc d'Antin , né en 166b, lieutenant général en 1702 , mort en 1736.
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luy parler nun-mesme de ces fiais, .le nie plaindiay pourtant à luy du manque de régulai ité de ses gens. Ne vous basiez pas de faire les réparations, car si son régiment retournoit à Verdun, et qu'il nie redemandast mes escuries, en ce cas là on luy en feroit faire les réparations. Je suis tout à vous.
DU MÊME AU MÊME
Au camp de Rousselaer', le 28 juillet 1695.
Je responds à vostre lettre du 1 8 que je reçus hyer. Je suis bien aise que vous ayez envoyé à madame de Feuquières l'argent du sieur de la Renaye , auquel il a esté juste de rabattre les 222 livres 4 sols dont vous me parlez.
Vous me ferez plaisir de vous servir de tout 1 argent que vous aurez, provenant de mes petits revenus, pour payer tant cette veuve Paire que les autres créanciers qui restent; il n'importe de quel fond ils soient satisfaits; ce que je vous demande
1 & Pendant la campagne de 1695, M. de Feuquières sertit en « Flandre et fut détaché par le maréchal de Villeroy, pour investir « Deynse, avec un corps de cavalerie. Cette place étoit hors d'insulte. • Quoiqu'il n'eût point d'infanterie , il entreprit cependant de s'en « rendre maître par les voies de négociation. Il s'y prit si adroitement « qu'il engagea le gouverneur et les deux bataillons dont sa garnison « étoit composée, à se rendre prisonniers de guerre. » ( Vie de M. If marquis Antoine de Feuquières , par M. le comte Jules de Feuquières.)
seulement , est de payer les derniers ceux qui auront signé la requeste à M. l'intendant.
M. de Montai1 fait le siège de Dixmude avec 40 bataillons détachés de cette armée. Je ne crois pas que cette place fasse une longue résistance. Bonjour, Monsieur, tout à vous.
P. S. En fermant ma lettre , on vient me dire que Dixmude capitule.