DE M. DE PEUQUIERES \ M. COLBERT
A Afalmoë, 1< 15 décembre Hi79.
Monsieur, j inclinois à aller vers Stockholm à cause du bruit qui couroit du prochain départ du roy de Suède, .le vois présentement que ce départ se diffère et qu on parle d un rendez-vous à Lunden, où je me dois, ce me semble, trouver, ce qui me fait changer d avis. Je vous supplie, Monsieur, de ne me pas blasmer de lincertitude du lieu de mon séjour, non plus que de plusieurs autres que vous pourrez voir dans mes lettres, la nature du pays et du conseil du roy de Suède le voulant ainsi. Ce conseil est composé d un seul homme1 qui parle beaucoup et si diversement, qu'il y a toujours à deviner si la cour ira à Stockholm. Si je pouvois tenir le sieur de La Fiquetière, j'aurois peut-estre des avis qui m aideroient à descouvrir la vérité et je trouverois un soulagement à ma despense, qui m est fort nécessaire ; mais je vois bien que ce n est pas le dessein du ministre, non plus que 1 inclination du maistre.
Si voussçaviez, Monsieur, la part que je prends à ce qui vous touche et M. vostre frère'2, je crois
1 J. Guldeiistiern.
* Colberl de Ooiss\ , secrétaire d'Étal des ^.flaires étrangères, en remplacement de M. de Pomponne.
que vous auriez eu la bonté de me mander sa nomination à la charge de secrétaire d'État et que vous ne douteriez pas de la joie que j'en ai. Outre cette raison, Monsieur, j'en ai une particulière, croyant avoir part à son amitié ; je m'estimerois bien heureux s'il m'en pouvoit procurer une dans la vostre ; mais au moins je vous supplie d estre persuadé de la vérité avec laquelle je suis , Monsieur, vostre trèshumble et très-obéissant serviteur.
DE M. DE TOIJRMONT A M. DE FEUQUÏÈRES.
A Saint-Germain, le 29 décembre 1679.
La lettre, Monsieur, que vous m'avez fait l'honneur de m escrire le 8 de ce mois sur la disgrâce de Monseigneur de Pomponne m'a esté d une fort grande consolation, puisqu'elle ma fait voir toute la fermeté avec laquelle vous avez reçu cette fascheuse nouvelle. Il est vray qu'en de pareilles occasions il faut suivre la volonté de Dieu et s'accommoder à la nécessité en honneste homme. C'est ce que fait Monseigneur de Pomponne avec toute la vertu que vousluy connoissez, et ce me fut, il y a deux jours, un grand sujet de joie de le trouver à Paris dans sa famille avec la mesme gaieté et la mesme tranquillité d esprit qu'il avoit dans le temps de sa plus grande fortune.
Vos appointements ne doivent plus vous inquié-
LETTRES INÉDTTES
1er, Madame de Pompooœ en ■ reçu deux quartiers, e( clic tn a acquitté la pluspart des Lettres de change que voue a\ie/. tirées. Pour vœtre congé ,
le partv que \ous prenez ne peu; e*tre meilleur, et assurément il auroit paru du chagrin, si vousl a\iez demandé présentement.
\ ous avez vu par mes dernières qu il n y aura point de changement à laffaire de M. de Kébenac, parce que jay expédié son brevet de retenue et ses provisions, mais il faut payer Catillon1, à qui il est du encore 21 000 escus , sans les intérests. 11 ne veut point du tout entendre parler d aucun escrit de AI . de Rébenac ni de Madame de Rébenac mesme, parce qu il sçaitqu ils ne sont pasen estât de s engager pour 420 000 livres, et en cela il a raison , car le testament du sénéchal y a pourvu2. Il voudroit que je m engageasse; je ne le puis, et il sulïit d avoir fait ce que jay fait. .Jay beau représente]' tout cela, Ion ne me respond de tous costes qu'en termes généraux, que tout ira bien, que 1 on enverra de l'argent, et que ce que j ay fait est le plus honneste du monde; mais cependant ces sommes considérables que 1 on m a fait espérer ne viennent point , pas un
1 Catillon, joaillier, faisait aussi le métier d'usurier. 11 avait prête, à la sollicitation de M. de Tourmont, niais a gros intérêts, une grande partie des fonds nécessaires pour payera M. de Grainonl la charge de lieutenant général de Béarn, que celui-ci avait vendue a M. de Rébenac.
2 Voir la lettre de M. de Rébenac du 4 mars M»79,t. I\
DES FEUQUÏÈRES. 31
de la famille ne vient au secours; d ailleurs Catillon me presse, le comte de Gramont veut absolument être paye des 1 7 000 livres pour lesquelles jay donné mon billet , et le tout roulle sur mon seul crédit. En vérité il est surprenant que Ton me laisse dans cette situation , car jusques icy il n est venu que 1 5 000 livres de Béarn , tout le reste est des appointements de M. de Rébenac et des emprunts que j'ay faits pour luy dans ma famille.
Je croyois vous avoir desjà marqué de ne plus mettre vos lettres particulières , pas mesme celles dont vous m'honorez , dans les paquets du Roy ; il faut les addresser à quelqu'un à Hambourg.
Je continue tousjours à servir dans mon employ, mais je ne seray sûr de ma destinée qu'après le retour de M. le président Colbert. Je suis avec respect, Monsieur, absolument à vous,
P. S. M. de Rébenac sera sensiblement touché de la perte qu il a faite de M. son fils, et je prends part à la peine que vous en aurez.
DE M. LE MARQUIS DE PAS A M. DE FElïQllIF.RES.
A Paris, le 8 janvier 1680.
Jay reçu, Monsieur, vostre lettre du 8 de décembre, par laquelle vous me parlez de l'affaire de M. de Pomponne. Je conçois aisément qu'elle dérange entièrement vos affaires et ne connois que
trop bien le tort qu'elle nous lait à tous, d'autant plus que pendant tout le temps que ce n eust pas esté une affaire de nie (aire donner la survivance de vostre gouvernement , ce qui m eust au moins assuré du pain, vous ne lavez pas voulu faire, et présentement on nous le comptera a tous deux. Cependant, comme c est présentement M. de Eouvois qui a les Trois-É\ esches, si enfin vonsgoustiez cette proposition et que vous voulussiez en escrire pour moy, je crois que l'affaire pourroit réussir, .le vous supplie, Monsieur, de considérer Tàge que j ay , que jenay nul establishment et que le manque de celuy-là me met à Fhospital. \ ous me direz peutestre que cela ne me manquera pas dans la suitte , mais, Monsieur, considérez qu il vaut mieux avoir une chose sûre que de courir après son esteuf; d ailleurs, quand vous parlez de me marier, il ne faut pas compter que cela soit possible sans cet article, et, comme on ne me voit point reçu en survivance , et vous loin , cela retient de s embarquer. Enfin, Monsieur, mon cadet est grand seigneur1 et fort bien establi , et moy, je ne vois encore rien de sur pour moy que Thospital des Invalides; faites, je vous
* M. le comte de Rébenac avait fait un mariage assez avantageux ; en outre il cumulait plusieurs charges : il était à la fois sénéchal de Béarn , lieutenaut général de Béarn et basse Navarre, lieutenant au présidial de Toul et ministre plénipotentiaire du Roi , ce qui ne l'empêchait pas d'être fort souvent gêné dans ses affaires.
supplie , un peu de réflexion à Testât auquel je me trouve, et en considérez les désagréments pour moy ; car que peut-il paroistre aux yeux de tout le monde et à moy-mesme, qu'un peu de sécheresse pour moy qui ne demande de vous qu'une sûreté de ne pas mourir de faim ?
D'ailleurs, du costé de Feuquières , Vuhert fait fort mal vos affaires , et cela parce que vous le voulez ainsy ; vous n'avez jamais voulu qu on afïeimast les terres à l'argent, qui est le seul moyen de l'empescher de faire des profits illicites ; elles le sont au bled ; vous n'en avez quasi point dans vos greniers, à ce qu'il mande luy-mesme à Madame de Pomponne , et si il n'a point d'argent ; je ne suis jamais à Feuquières , parce que j y suis comme un estranger; quand mesme j'y serois quelques jours, comment puis-je scavoir ceux auxquels Aubert aura vendu du bled? Vous ne voulustes pas qu'on en vendist l'année passée, pendant qu'il estoit cher; je suis sûr, de ladveu a" Aubert mesme, que vous avez perdu plus de 2 000 escus sur ce qui estoit en ce temps-là dans vos greniers. Je ne vois point de ce costé-cy qu'il y ait apparence que vous deviez sitost revenir, ainsy, Monsieur, réfléchissez , je vous supplie, sur tout ce que je vous mande; comptez, comme je vous l'ay desjà dit, que je ne soubaitte que d'estre sûr de n'aller point à l'hospital, et mettez-vous à ma place sur le désagrément dont il m'est v. 3
d estre sans nulle apparence d'ostabKssement a mon âge, et lorsqu il vous est si aisé de m'en assurer un. .le suis tousjours pour vous, Monsieur, comme j'y dois estre.
DE JM. JULES DE PAS A M. DJ FEl Ql IERES.
A Paris, le 11 janvier 1680.
.1 ay reçu vostre lettre du 17 décembre qui ne m'apprend rien des mesures que vous preniez pomma subsistance, bors que vous me mandez de couler le temps, peut-estre jusqu'à vostre retour que vous me paroissez croire estre dans peu; ce n est pourtant pas ce que 1 on dit icy et il ne me paroist pas pouvoir estre sitost , suivant les pensées que vous avez pour Rébenac. Elles sont d assez grande conséquence, et aussy vos affaires que je ne sçais pas, pour que vous puissiez négliger pour cela tout ce qui me touche ; mais ne pourriez-vous point, d où vous estes, prendre des mesures pour obtenir une bonne abbaye sur laquelle on meltroit des pensions pour Morcourt et pour moy? On la demancieroit icy quand il s'en trouveroit, ou bien moy je demanderois une pension sur le premier bénéfice vacquant. Car, pour couler le temps, on le coule, et aussy une vie fort chagrine et mélancholique; vous la comprenez bien, je crois, sans que je vous en fasse le fascheux détail. De bonne foy, on ne
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peut pas vivre icy à moins de cinq ou six mille livres de rente ; et il faut aussy que vous sçacbiez que, quand je seray sous-lieulenant1, j'en auray 300 escus, lieutenant 1 100 livres, et capitaine environ \ 000 escus, suivant les bonnes années ; mais j'en suis encore bien loin. Songez donc, je vous prie, à cela. Outre le risque, je souhailterois fort encore de mespargner deux ou trois ans de misères et qui me feroient peut-estre tort pour toute ma vie, n'estant pas en estât, comme je suis, de me mettre dans le monde ainsi que je devrois, ce qui souvent fait passer les gens pour autres qu'ils ne sont. Jay fait parler par mon frère à M. de La Feuillade2 qui a respondu comme me regardant avec distinction; c'est à moy à cette heure de luy faire ma cour , pour tascber de monter aux premières occasions. Il y a pourtant encore trois sous - lieutenants formés avant moy , mais le tout despend de luy. Adieu , je vous soubaitte bonne et heureuse année et ne m'attends plus de vous voir sitost. En faisant vos affaires, songez je vous prie un peu à moy, veuillez m establir de quoy vivre , et après cela le reste ira tout seul.
Post sci'iptum de M. l'abbé de Pas. J attendois avec assez de patience vostre retour, que je regar-
1 M. Jules de Pas était alors enseigne au régiment des Gardes, * Colonel du régiment des Gardes.
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dois comme fort proche; mais présentement qu'il paroist plus esloigné . je pense qu'il n est plus nécessaire de remettre ;i ce temps-là pour demander une seconde abbaye, qui me mette en estât de faire ma licence, pour laquelle, jusqu au bonnet de docteur, il faut compter près de 6 000 francs en deux ans et demy, et sans estre trop splendide. Cela ne paroist qu'une bagatelle et ne laisse pas d embarrasser.
DE M. DE POMPONNE A M. DE FEl QLIERES.
A Paris, le 18 janvier 1680.
.le vois , par vostre lettre du '2'2 , que vous aviez vu M. de Rébenac. Je prends part à la joie que vous en aurez eue, qui aura, je m'assure, esté une des plus glandes que vous ayez ressenties depuis que vous estes en Suède. Par ce que vous me mandez, je le vois artant touché du désir de servir à sa charge que de continuer dans les emplois eslrangers. De quelque eosté qu'il penche, il ne sçauroil mal tombe)1. Jl est presque, à cette heure, le seul que la fortune ait regardé favorablement dans \ostre famille, mais il luy faut rendre honneur, elle ne pou voit guères mieux faire.
Comme elle n agit pas tout à fait de mesme pour vous, je ne sçais guères que vous dire sur le party
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que vous pouvez prendre ou de demeurer ou de revenir. A ne regarder que moy , je souhaitterois extresmementvostre retour, par le plaisir de passer une partie de nostre vie ensemble; par vostre intérest, je ne sçais qu'en juger , à cette heure principalement que, ne voyant plus clair dans les affaires, je ne puis juger si elles peuvent vous arrester agréablement en Suède.
J'ay vu la lettre que vous m'avez envoyée de M. de Tourmont et la response que vous y avez faitte. J'ay vu le commencement de son inquiétude, et les lettres d1 Estât me firent peur aussy bien qu'à luy. Ce que je vous puis dire est que, sans luy et sans la manière si extraordinairement obligeante dont il s'engagea aux créanciers de M. le comte de Gramont et presta mesme son argent, l'affaire de la charge estoit entièrement manquée. Tout cela va bien, du moins les paiements se font; ainsy il n en faut plus parler que pour vous dire seulement que jamais homme n'en a obligé un autre de meilleure grâce qu'il n'a fait. C'est un témoignage que je luy dois.
Pour mes affaires, elles sont si mauvaises de toutes manières, que je n'ay pas la force de vous en parler. Elles augmenteroient la* peine que vous en avez. Je tasche d'en faire un bon usage et de comprendre que les hommes ignorent ce qui leur est bon , qu'ils donnent souvent le nom de maux à ce
qu ils devroient appeler des biens, tant Tordre de la Providence esl différent de leurs pensées et de leurs désirs. Adieu, je suis tout ;i nous.
DE M. DE FECTQUIERES A LOI IS XIV
A Stockholm, le 17 janvier 1680.
Sire , je me suis rendu icy en relais avec la plus grande diligence qu'il m'a esté possible , et si je n'ai pas laissé de marcher treize jours, ayant eu à souffrir un dégel et une gelée avec neiges, sans les autres incommodités d'un pays ruiné, qui m'ont bien fait connoisti e que le dedans de la Suède n'a- \ oit pas moins besoin de la paix que les frontières.
Je me trouvois, Sire, inutile à vostre service à Lunden , à cause de la séparation de l'assemblée et de l'arrivée de M. de Martangis à Copenhague. Je ne sçais pas ce que je feray ici; mais les esprits y sont si remplis de leurs propres pensées , que j'y vo s peu de lieu pour celles des autres. Et j'y apprends aussi que le roy de Suède n'est pas disposé à rien résoudre d'important, si ce n'est par les avis de Gnldensliern. Et ce ministre, de son costé, ou occupé de ses projets , ou sous couleur de ne se vouloir mesler de rie» et de laisser faire son maistre , néglige toutes les affaires qui ne vont pas directement a ses fins, ce qui les tient toutes en suspens; de sorte, Sire, que je ne sçais pas trop bien encore à
DUS FEUQUiÙHtiS. 59
qui m' adresser, et que je ne seaurois me promettre de résolutions ni promptes ni assurées.
Depuis quatre jours que je suis arrivé , j'ai vu , Sire , la pluspart des sénateurs , qui se sont empressés de me visiter pour se descliarger le cœur. Ils m'ont tous paru bien intentionnés et très-reconnoissants (îe ce que Vostre Majesté a fait pour la Suède , de quoi, Sire, je les ai lousjours soigneusement informés. Et si quelqu'un a des sentiments contraires, il n'oseroit le tesmoigner, estant trop establi pour fondement que vostre alliance et vos bonnes grâces ont esté salutaires à la Suède et lui sont absolument nécessaires. Du reste , Sire, on fait sur la conduite de Guldenstiern toutes les réflexions que j'avois prévues. L'indépendance du gouvernement de trois provinces maritimes , la flotte et le grand nombre de troupes qu'il veut avoir en sa disposition , ses parents et amis qu'il place partout, son plein pouvoir pour agir avec le Danemark, tout cela, Sire, est pris en si mauvaise part, que le moins qu'on en dise, est qu'il donne des vues à son maistre pour establir par la force , et a l'aide du Danemark , une autorité absolue. Et comme cette autorité seroit encore plus impraticable par la situation des pays qui composent cet Estât que par les anciennes constitutions , et qu'en cela elle ne conviendroit point du tout au roy de Danemark , on va jusqu'à dire que ce ministre ne songe qu'à se cantonner, par une
intelligence particulière avec le Danemark. L animosité des grands contre lui se répand parmi le peuple, non sans péril quelle ne retombe sur la personne du roy; à quoy ce prince contribue par l'aversion qu'il tesrnoigne pour la ville de Stokholm, où il ne veut point venir et qu'il fatigue par- des logements de gens de guerre , par une affectation à se rendre inaccessible, faute de logement, dans les lieux où il se tient, par la froide réception qu'il fait à ceux qui le vont voir, par une occupation continuelle à la chasse, sans vouloir entendre parler d'aucunes affaires publiques ni particulières qui ont esté remises à son retour. Tout cela, dis-je, Sire, diminue un peu le mérite que ce prince avoit acquis dans la guerre; et on commence à attribuer son assiduité précédente dans l'armée à une humeur solitaire et quasi farouche , plus qu'à une humeur guerrière ou à de l'affection pour son peuple. C'est ainsi qu'on commence à parler de lui.
Le Chancelier ne parle point de venir. Le roy l'attendoit pourtant, et le sénat l'en avoit prié : on ne sçait si c'est timidité ou fierté, parce qu'il se croit recherché, ou faute d'argent. Cependant le Grand Trésorier fait la figure de chancelier.
Le résident de Hollande ne se plaint point du traittement que les marchands de sa nation reçoivent icy. Tant s'en faut, il se loue de ce qu'à présent les vaisseaux arrivent sans estre arrestés aux Dales
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comme ilsl 'estaient auparavant, et leur commerce se restablit bien . Il a reçu les ratifications de cinq traittés qu'Olive-Kranz a faits avec ses maistres, et ne prévoit point de difficultés à rechange d icelles , qui n'escheoit que dans quatre ou cinq jours. Il ne les avoit pas encore lues , et ne se souvenoit pas bien de la teneur des traittés. Tout cela est bien esloigné de ce que disoit Guldenstiern. On ne peut pas, Sire, s'arrester beaucoup au discours d'un homme qui ne s'attache pas à la vérité , et qui a divers desseins; mais aussi, comme il est le maistre, il n'y a pas davantage de sûreté à ce que disent les autres ; ce qui rend icy toutes choses fort incertaines.
Guldenstiern, Sire, ne pouvoit rien faire de plus avantageux pour vostre gloire et pour vostre service en Suède que son traitté de paix avec le Danemark. Et il en est arrivé ce que j'avois pensé, qui est que ce ministre , en condamnant par là les plaintes qu il avoit faites des traittés de Zell et de Brandebourg, s'est fait imputer à crime d'avoir sans nécessité diminué les avantages que Vostre Majesté avoit procurés à la Suède.
J'ai vu, Sire, Hoghusen. Il y a trois semaines qu'il a quitté le roy de Suède , et depuis ce temps-là il n y a personne du tout pour les affaires auprès de ce prince; par où Vostre Majesté peut juger de la facilité qu'il y a à négocier en cette cour. Je l'ai prié de faire connoistre au roy de Suède, quand il
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retournera, que j av esté un peuestonné de ce qu'après avoir allendu un mois sur la frontière, ainsi qu'il l'avoit désiré , il en avoil laissé passer un autre sans me faire sçavoir le lieu où je devois aller, encore qu'il me l'eust promis , et que mesme Guldenstiern estoit revenu sans me lien dire du tout de sa part , ni sur ce sujet ni sur les affaires desquelles cependant j'avois escrit. Hoghusen ma parlé làdessus comme de choses qui ne l'étonnoient pas, estant assez ordinaires à ( iuldenstiern ; mais pourtant il m'a promis d'en parler. 11 m'a promis aussi de parler des ratifications des traittés que Vostre Majesté a faits , et de l'affaire de la religion. Mais cela ne mempescbera pas d en presser aussi le Grand Trésorier, et tous autres que je pourray, et d'en reparler au roy de Suède. Et encore avec cela , Sire , je ne me promets pas de pouvoir surmonter la négligence qu'on a icy pour toutes les affaires. Il m'a confirmé ce que Guldenstiern m'avoit dit, que Bielke a ordre et pouvoir de traitter. Il ne sçait point qui sera envoyé à Ratisbonne. Le temps et le lieu du mariage1 lui sont inconnus, et il n'avoit
1 Le traité de paix de Lunden , conclu entre la Suède et le Danemark , par la médiation de la France , et qui mit fin à la guerre du Nord , fut cimenté par le traité suivant de mariage entre la princesse Ulrkjiie-Éléonore et le roi de Suède , promis l'un à l'autre depuis cinq ans.
Traite de mariage , conclu le 26 septembre 1679.
« Le très-puissant prince Charles, roy de Suède, etc., ne désirant
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point encore entendu parler de la proposition de la vente de Deux-Ponts, que le sieur de La Piquelière avoit faite, il y a six semaines, à Guldenstiern , pendant qu'il estoit auprès du roy.
rien plus que de rendre la paix qui a esté par la grâce divine faitte et conclue avec le très puissant prince Christian V, roy de Danemark, etc., ferme et indissoluble , et qu'une correspondance et durable amitié entre Leurs Majestés , leurs royaumes et provinces, soient dorénavant entretenues, ledit seigneur roy a , à cette fin, voulu qu'en considération de l'avantage que les maisons et les royaumes de Leurs Majestés pourroient tirer de l'alliance de mariage qui fut commencée avant la guerre, nous soubsignés, ambassadeurs extraordinaires et plénipotentiaires de Sa Majesté au traitté de Lunden, Jean Guldenstiern et Joel-Frantz Ornested, en vertu de pouvoir spécial à nous donné, entrassions en conférence avec les ambassadeurs extraordinaires et plénipotentiaires du roy de Danemark au traitté de Lunden, les trèsexcellents seigneurs , le seigneur Ànthoine , comte du Saint-Empire , le seigneur Jons Juell et le seigneur Conrad Bierman , avec qui nous avons arresté ce qui s'en suit :
« Puisque le mariage a esté conclu entre le très-puissant prince Charles, roy de Suède , avec la sérénissime princesse Ulrique-Eléonore , princesse de Danemark , et que l'exécution n'en a esté retardée que par la guerre qui est survenue entre les deux rois , présentement que, par la grâce de Dieu, une bonne paix a succédé en sa place, ledit seigneur roy a trouvé bon que le traitté de mariage avec la sérénissime princesse Ulrique-Eléonore se recommence. En vertu de quoi il a esté arresté entre les seigneurs rois que le mariage se fera et sera accompty et consommé avant le mois de febvrier qui vient, ou plus tost si faire se peut. Les ambassadeurs extraordinaires et plénipotentiaires des seigneurs rois feront et signeront un traitté particulieriey (à Lunden), sur les conditions dudit mariage , lequel aura la mesme force et vigueur que s'il estoit inséré de mot à mot dans le présent traitté (le traitté de Lunden), qui sera ratifié dans le temps de quinze jours. »
Uh LETTRES INÉDITES
Si le mariage se fait à llalmstadt, je supplie trèsliumhlement Vostre Majesté de nie mander si Elle veut que je retourne en ce pays-là, pour ne faire qu'aller et venir, avec des despenses qui me sont desjà insupportables.
On dit icy que Vostre Majesté aura bientost la guerre en Italie. Je suis , Sire , etc.
F)l MÊME AU MÊME.
A Stockholm , le 24 janvier 1680.
Sire , j'ai reçu le 20 de ce mois la lettre du 22 du passé , dont il a plus à Votre Majesté de mhonorer, en response à la mienne du 1er. Selon mon calcul , je devrois avoir reçu en mesme temps vos ordres de la semaine suivante. Pour respondre , Sire, en la forme que Vostre Majesté a prescrite, j'aurai l'honneur de lui dire sur le premier article qu'avant que de partir de Schone, javois satisfait auprès des ambassadeurs de Danemark à tout ce que Vostre Majesté avoit eu agréable de mordonner en faveur de M. de Gottorp, et que je trou vois 1 affaire en bon estât par le voyage du comte de Rébenac à Copenhague, où il faisoil venir les commissaires de ce prince. Je la crois, à cette heure, consommée par M. de Martangis; et je lai, Sire, fait valoir selon vostre intention au roy, à la reine et à tout le royaume de Suède ; et, par des extraits que
DES FEUOUIÈRES. d5
j'ai donnés de mes instructions et de celles de mon fils, et par les entretiens que j ai eus avec diverses personnes , mais principalement avec la reine , qui en est assurément fort touchée , et s'est fort appliquée à me le tesmoigner , je ne doute pas. Sire, que Vostre Majesté ne s^en aperçoive par les ordres que l'ambassadeur aura. Je puis aussi, Sire, assurer Vostre Majesté que sa charité, qui lui acquiert en cette occasion un grand mérite en Suède , n est pas moins estimée en Danemark , où elle est d'autant plus remarquée qu elle se passe à leurs dépens. C'est, Sire, ce que j'en puis dire de positif, ne doutant point que vostre gloire ne s'en respande dans tout le monde , au grand avantage de vostre service. Par le second article de vostre dernière lettre , Sire, Vostre Majesté tesmoigne que son service demande que mon fils se rende , sans perte de temps, à Berlin ; en quoi, s'il m est permis de le dire trèsrespectueusement, il semblerait que Vostre Majesté m'aurait cru capable de le détourner de son devoir, par l'envie que j'aurais eue de le voir. Mais, Sire, c'est une vérité très-constante que lui et moi nous attachons religieusement à vos ordres, et qu'à t'esgard de vostre service , j'ai tellement renoncé à l'autorité paternelle, que nous n agissons jamais ensemble que comme vos autres serviteurs en pareil emploi doivent agir. Je ne m'attendois pas trop, Sire, à le voir, et je n'en ai pas demeuré un jour
/i6 LETTRES [NUDITES
davantage en Schone que j'eusse fait sans cela, hp m'estant réglé que par les raisons de voslre service, qui m v ont retenu onze jours après avoir vu mon fils. lit lui, de son costc, Sire, se trouvant pour la seconde fois à ma vue fear, il y a trois ans qu estant en pareille dislance , nous ne pusmes nous joindre, à cause du siège de Malmoé;, après avoir donné deux jours à faire ses propositions au roy et au conseil de Danemark, en attendant la response et l'arrivée des commissaires de Gottorp , sans lesquels il ne pouvoit rien faire, il est venu passer avec moi deux joins et cinq heures précisément. Je m assure que Vostre Majesté ne trouvera pas que lui ni moi ayons trop donné aux sentiments de la nature. C'est, Sire, le seul de mes enfants qui me soit \enu voir en près de huit années, durant lesquelles j ai toujours esté tellement emporté de vostre service . que je lai souffert quasi sans réflexion, non plus que sur mes affaires qui sont empirées de 50 000 escus ; ce que je commence à ressentir à cette heure que voslre service n est plus si pressant. Vostre Majesté y aura esgard et à tout le reste , quand il lui plaira. C est de quoi je me repose sur sa seule bonté, reconnoissant que, quoi que je puisse faire, je serai toujours serviteur inutile, puisque je dois tout à Vostre Majesté.
Le troisième article, Sire, touche la vente du duché de Deux-Ponts. J ai eu l'honneur d'en parler
DES FEUQMÈRES. kl
à Vostre Majesté dans nia dernière lettre. Le sieur Hoghusen, à qui j'en avois parié , et le Grand Trésorier , qui fait la figure de chancelier, m'ont promis depuis qu'ils m'en rendroient davantage de raison que n'a fait Guldenstiern ; et cependant ils mont dit d'eux-mesmes que ce marché sera difficile à faire , à cause de l'intérest que toute la maison Palatine y a; à quoi, Sire, j'ai respondu que Vostre Majesté, estant seigneur de fief, démeslera bien cela; essayant ainsi, et par quelques autres mots, de leur faire venir dans l'esprit qu'il suffira au roy de Suède de tirer une somme d'argent dont il a grand besoin, sauf à ses héritiers collatéraux, s il n'a point d enfants, de se pourvoir comme ils aviseront bon estre. Si cette pensée, Sire, est bien prise et suivie, l'affaire pourra réussir. Guldenstiern y pourroit avoir deux vues : Tune, qu'il m'a tesmoignée autrefois, de considérer le gouvernement de ce duché comme une retraite pour luy en certains cas; l'autre le besoin d argent, et le plaisir particulier qu il se proposerait à embarrasser le prince Adolphe qu il n'aime pas; car un de ses motifs ordinaires est de faire mal à quelqu'un. Et selon , Sire , la première de ces deux vues, il a pu supprimer la proposition que le sieur de La Piquetière lui a voit faite à Christianstadt , ^t taschera de l'anéantir ; et selon l'autre , il pourra y tesmoigner de la froideur, affin seulement de faire augmenter la somme; mais
UH LETTAES INÉDITES
je ne crois pas qu il se résolve rien icy sans son avis.
Je n'ai , Sire , rien à ajouster sur le renouvellement et le lieu des traittés1, qui l'ont le quatrième article de vostre lettre, .le crois que Yostre Majesté aura vu dans mes précédentes que , sans tesmoigner d empressement pour le lieu , je n'ai pas laissé de disposer les deux couronnes à envoyer en France. Et pour ce qui est , Sire , en général de traitter, j'ai toujours gardé et garde encore un tempérament, pour éviter qu'on ne croie que Votre Majesté en ait besoin, ni aussi qu Elle y soit trop indifférente, parce que j'ai également appréhendé qu'on ne prist des mesures pour exiger des conditions trop dures de Vostre Majesté, ou pour se jetter d un autre costé. Et sur ce sujet, Sire, j'ai présentement quelque conjecture que vos ennemis essaient de tirer avantage du temps qui se passe sans conclure.
Par le cinquième article, Vostre Majesté approuve que je déclare en son nom , sans affectation pourtant, que l'alliance des deux couronnes entre elles lui est agréable, et les raisons pourquoi. Je 1 ai fait, Sire, plusieurs fois, et je confesse que je l'ai affecté, ne pouvant souffrir que Guldenstiern se vantast d'avoir fait une chose dont Vostre Majesté daignast estre en peine. Vostre Majesté aura vu aussi dans le
1 M. de Feuquières négociait alors un triple traité d'alliance entre la France , la Suéde et le Danemark
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compte que j ai eu l'honneur de lui rendre, le 1 0 novembre , de la manière dont l'affaire s'est passée, que je n avois pas esté fasché de voir que Vostre Majesté eust lieu dans la suite, selon qu Elle le trouveroit à propos, de reprocher à la Suède une démarche si considérable sans sa participation. Le reproche pourtant, Sire, ne sçauroit tomber avec justice que sur Guldenstiern seulement , pas mesme sur Ornestet son collègue, qui n'a esté qu un zéro, puisque le roy de Suède en est très-innocent, et que tout le monde généralement blasme ce procédé. Mais j ai , Sire , de plus un avis sur ce sujet , qui me paroist digne de réflexion : c'est, Sire, que Guldenstiern , dans la chaleur de son prétendu chefd'œuvre, et s'imaginant que les Danois le favoriseroieut en tout, a fait \M\e apologie qu'on croit qu il a envoyée à ielke pour la publier, ou au moins pour lui servir d'instruction ; et les discours que cet ambassadeur a tenus en vostre cour, ne s \ rapportent pas mal. Les traits qu'on m en a rapportés sont, Sire, que par le traitté renouvelle en 1675, Vostre Majesté est obligée de secourir la Suède par mer et par terre, et de ne faire aucun traitté avec les ennemis communs sans sa participation, que cela n'a pas esté exécuté, et que, quoi qu'on puisse dire contre la Suède , elle a occupé durant la guerre cinquante mille de vos ennemis. Je sçais bien , Sire , que la contre apologie ne seroit pas v. U
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difficile à faire, et je n ai pas oublié la peine que j ai eue à engager la Suède, contre son intention et contre son opinion, à exécuter le traitté; mais ce» altercations ne récbaufferoient pas l'amitié, et il v auroil toujours danger que les Danois, ou en favorisant la fantaisie de Guldensliern sur la publication de i apologie , ne fissent un grand pas pour acbeminer les deux couronnes dans un parti contraire au vostre, ou que, ne la favorisant pas, ce ne fust un commencement de division entre elles, qui ne seroit pas avantageux à vostre service, estant constant que, quand elles sont divisées, elles ne font que sempescber lune l'autre. L'apologie, Sire, est signée par Guldenstiern et par Ornestet ; et la pensée en est venue des avis que Bielke donnoit, qu'à vostre cour on blasmoit bautement la conduite du rovde Suède. Sur quoi Guldensliern secbargea de la justifier ? et, selon son bumeur et ses desseins, il y a employé ce qu'il a trouvé de plus aigre.
Le sixième article, Sire, est un commandement de me tenir continuellement auprès de la personne du rovde Suède, à quoi la paix me doit donner de la facilité. J'obéirai, Sire, de tout mon possible; mais j'ai sur cela quelques représentations à faire Vostre Majesté, sans parler de la despense qui m'est desjà insupportable. Premièrement, Sire, la paix n'augmente pas la facilité; au contraire, elle la diminue , parce qu'auparavant le roy de Suède
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régloit sa demeure à peu près par la raison de la guerre, et à présent il la change quand il lui plaist; et, comme il craint les affaires et n'aime pas trop le monde, il lui plaist de la changer toutes les fois que les affaires et le monde le vont chercher. Il a fait ce tour à des sénateurs et à des députés d'Allemagne qui prétendoient F aller voir ; tellement, que depuis un mois qu'il tourne autour de celte ville, c'est-à-dire pourtant à vingt-cinq et trente lieues de France, il n'a pu eslre joint que par deux députés du sénat , et par le comte Gustave de La Gardie, son cousin germain, qui en fut reçu très-froidement. Mais personne, à cette heure, n'y veut aller, et la reine, sa mère, mesme en est lassée. Il a donné charge de me dire qu'il viendra à Jacohsdal pour Famour de moi. Je suis assuré que ce n'est que pour m empescher delui demander un rendez-vous, qu'il ne pourroit pas me refuser. 11 n'entre jamais dans les villes, et se tient dans des maisons séparées, comme elles sont toutes en Suède , où il n'y a de place que pour sa cour. 11 n'a personne de la chancellerie avec lui par qui je me puisse expliquer. Un autre embarras , Sire , qui vient de la petitesse de la cour, et du peu de fréquentation qu'il y a dans le pays, est qu'à un quart de lieue on ne sçait pas où est le roy, et qu il faut faire tout le chemin dans l'incertitude de le trouver. Les voyages sont aussi présentement très-dilhciles par la rareté des chevaux
e( du fourrage; en sotte qu'on ne peut pas relayer comme autrefois, et «pion ne sçauroit nourrir <es propres chevaux. Onditque le ro\ de Suéde a promis à Guldenstiern de ne se communiquera personne en
son absence : i! y a de la vraisemblance en la sécurité de ce ministre ; mais sans cela , il suffirait bien de L'humeur du maistre pour lui faire choisir ce genre de vie; ei il l'a bien montré les deux derniers hivers, par son séjour à Liungby, à une lieue de Christianstadt, où il pouvoit loger commodément. On lui faisoit la guene, en ce temps-là, de l'amour de la fille d'un prestre, mais on sçait à cette heure qu'il n v en avoit point ni rien d'approchant. Or, Sire, quelque confiance qui paroisse entre (iuldenstiern et moi, il est certain, toutefois, et je lai bien observé , qu'il ne craint rien tant que moi auprès de son maistre, parce qu il sçait que j'ai remarqué toute sa conduite, que ses ennemis, qui est quasi tout le monde, ont confiance en moi , et que je ne manquerai pas de hardiesse pour l'entreprendre quand Vostre Majesté le voudra. Pour toutes ces raisons, Sire, et pour me tromper, (ùildensliern se ménage personnellement avec moi; mais, par précaution, il est capable de me faire faire une brusquerie par son maistre, au hasard de le brouiller avec Vostre Majesté; et en cela il viendrait à deux de ses fins, les plus apparentes qu on lui attribue, qui sont de quitter 1 alliance de la France , et de dé-
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crier son maistre. Je parle en ceci selon l'opinion commune, dont je n ai que le soupçon. Pour ce qui est donc, Sire, de l'apparence qu il y a que je ne puisse rien découvrir ni traitter présentement auprès de la personne du roy de Suède, Vostre Majeslé sçaura, s'il lui plaist, qu'outre ce que je n'ai pas la langue, et que ce prince n entre pas volontiers en affaires sans Guldenstiern , sa cour n'est composée que de vingt-cinq ou trente personnes, tous jeunes gens , desquels le plus considérable n est que colonel, il y a seulement Rosenham, maréchal de la cour, qui est homme de bon sens; mais à cause de cela , aussi , il ne se mesle de rien et n'y seroit pas reçu. Il y a un valet de chambre qui se promène souvent, et, en son absence, un page unique fait toutes les charges de la chambre et de la garde-robe. Les autres offices sont à proportion. Les ordinaires divertissements sont la chasse et les jeux de main. Ce prince est toujours bien monté et déterminé cavalier. Il saute de grands fossés, et les fait sauter aux au 1res, qui quelquefois se cassent un bras ou une jambe, et quelquefois aussi courent hasard de se noyer. Quand il se trouve un cavalier devant lui en beau début , il pousse son cheval de grande force, et en passant il met sa jambe sous celle de l'autre, et lui donne un grand coup de poing dans l'estomac, qui le fait ordinairement tomber rudement à terre; et puis de rire. Les af-
faires, Sire, se passant ainsi a la cour de Suède, je doute fort que \ oslre Majesté trouve à propos que son ambassadeur se commette à fatiguer le roy par une présence continuelle, ni mesme à 1 aller chercher, sans affaires expresses et sans avoir pris des précautions pour le joindre et en estre entendu. Dans la vérité, Sire, s il n arrive un changement, je ne sçais pas où il me faut estre pour m assurer de pouvoir servir Yoslre Majesté. J'ai essayé de Guidenstiern; mais, quand il seroit bienséant à vostre ambassadeur de s'attacher à un ministre qui a véritablement tout le pouvoir, celui-là en use trop mal. C'est un homme impénétrable par un mélange continuel de vérités et de mensonges, qui, sous le prétexte de son absence de la cour et de l'incapacité de ceux qui y sont, qui l'empeschent , à ce qu'il dit, quand il veut, de pouvoir répondre de rien, élude tout ce qu'on lui propose qui n'est pas selon son intention présente. Vostre Majesté voit par ce que dessus ce que c'est que la cour. Le sénat n'a point de crédit et affecte de le dire. Néanmoins, Sire, tout considéré, je trouve que Stockholm est le lieu le plus raisonnable pour ma demeure ordinaire. La figure du conseil y est; les secrétaires Ornestet et Hoghusen, qui ont le département des étrangers n'en bougent; le Grand Thrésorier fait la charge du Chancelier; j'y puis de temps en temps, et pour des affaires expresses, demander
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des audiences et des rendez-vous au roy de Suède, et il y a lieu d'espérer que la considération de la reine y attirera à la fin ce prince ou au moins à Jacobsdal. 11 y aura, Sire, le voyage du mariage. On dit que ce sera en mars ou avril , et qu'on ne fera qu'aller et revenir, sans mélange d'affaires. Vostre Majeslé ordonnera sur le tout ce qu'il lui plaira; je ne crains pas la fatigue, et si j'appréhende la despense, Vostre Majesté me peut rassurer.
Je vois, Sire , dans le septième article, que Vostre Majesté veut que je rende mes despesches plus amples, et estre informée de diverses particularités , afin de cormoistre l'usage qu'Eileen peut faire pour son service. Il est vrai , Sire , que je me suis souvent retranché aux faits , sans trop de raisonnements ni de pronostics , à cause que je connois mon insuffisance, qui m'a fait appréhender un mauvais effet pour vostre service des sentiments que j au rois insinués à vostre conseil. Mais pour ce qui est, Sire , des particularités, j'ai fousjours cru y satisfaire suffisamment. Néanmoins, puisque Vostre Majesté le veut, je m'y étendrai désormais davantage, sans m' attribuer le discernement de ce qui importera à vostre service, espérant que Vostre Majeslé excusera la superfluité qui se trouvera. Et puisqiTElle me fait l'honneur de me confier son dessein, qui est de connoistrel'usagequ' Elleen peutfaire, je prendrai encore la hardiesse, sous la mesme condition, s'il lui plaist.
de lui exposer mou foible sentiment. ( '. est, Sire, que, quoi qu'il paroisse présentement de mauvais dans le gouvernement de Suède et dans le mécontentement général, qui approche fort de la haine, néanmoins je crois que, quand Guldenstiern voudra, les choses se mettront bientost en estât de porter la guerre au dehors, puisque c est 1 inclination du roy, que le sénat et les estats ne s'y opposeront [ ab , tant ils ont envie d'estre défaits de lun et de l'autre, et que F alliance de Danemark mettra le dedans en sûreté. Mais de plus, Sire, il se prépare un grand moyen par les troupes nouvelles qu'on prétend entretenir aux dépends des fonds de terre qu'on réunit à la couronne , sans compter les vieilles qu'on appelle nationales, desquelles on tirera ce qu'on pourra , du consentement et aux dépends des estats. Pour ce qui est, Sire, du parti que la Suède prendra , je suis persuadé que le roy , le sénat et les estats donneront par leur inclination la préférence au vostre dans 1 égalité des raisons. On accuse Guldenstiern d'estre mauvais François, mais je le crois indifférent , et il n'est pas assez mal avisé pour se déclarer contre Vostre Majesté, à moins que de pouvoir supposer une offense que la nation auroit reçue, de quoi Vostre Majesté lempeschera bien, ou bien de pouvoir proposer un avantage bien apparent; et de celui-ci, Sire, Vostre Majesté en pourra juger par les dispositions qui seront en Al-
lemagne, où assurément le roy de Suède et ce ministre voudront profiter, el quelques uns des sénateurs aussi, car, pour ce qui est des estats, ils ne sont pas avides de conquestes.
On travaille aux ratifications pour le mariage , lesquelles Guldenstiern attend pour passer aussitost en Danemark Ce n'est pas que le mariage s'en accomplisse plustost, mais c'est que ce ministre veut avoir du temps pour pratiquer en cette cour-là. Selon, Sire, ce qu'il m'en a dit, ce ne seroit que pour prendre des mesures pour rendre les deux couronnes considérables avec l'alliance de Vostre Majesté, qui seroit le fondement de tout. Et il m'a fort prié de lui procurer pour cela la confiance de vostre ambassadeur. Ses ennemis veulent que ce soient des machinations dans le dessein de se cantonner. Pour moi, je crois qu'il s'appliquera particulièrement à gagner les bonnes grâces de la princesse , que, selon cela , le mariage se fera plus tost ou plus tard, et qu'il essaiera par ses offices de la rendre heureuse ou malheureuse. Cependant je remarque qu'il tient sur ce sujet l'esprit de son maistre en suspens; car, si d'un costé ce prince parle cavalièrement, disant qu'il ne considérera sa femme que pour en avoir des enfants, et que hors cela, il la laissera avec sa mère, de l'autre il s'absti ont de venir à Stockholm, comme pour se garantir de l'embuscade des belles personnes qu'on luy a dres-
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sée ; et tout cela a rapport à ce que Guldenstiern m'a dit . On attend icy la princesse comme le Messie ; et il est bien difficile quelle puisse répondre aux espérances si opposées qu'on conçoit de sa conduite.
Je ne manquerai pas, Sire , d'avertir M. de Martangis des complexions de Guldenstiern.
Je parle souvent, Sire, des ratifications que Vostre Majesté veut avoir des traittés qu'Elle a faits pour le restahlissement de la Suède. On ne m'y propose point de difficultés, et pourtant je n'en sçaurois venir à bout; ce que j'attribue en partie à la lenteur ordinaire , qui est augmentée par les nouveaux embarras de la paix. Et je crois bien aussi qu il y a un peu de l'affectation de Guldenstiern, qui n'a de ponctualité et de diligence que pour ce qui est purement de son invention.
On me traitte de mesme pour la déclaration que j'ai demandée sur le sujet de la religion , et le Grand Tbrésorier, qui m'en a porté parolle, il y a un an , conjointement avec J. Guldenstiern, paroist luimesme étonné de ce que je ne l'ai pas obtenue dès ce temps-là. Je crois, Sire, que, si ^ ostre Majesté avoit agréable de faire parler de ces deux affaires à l'ambassadeur, en y meslant quelques reprocbes de la lenteur de l'expédition , ce sei oit une correction profitable au roy de Suède, laquelle ne nuiroit pas à vostre service en d'autres occasions.
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J'avois, Sire, déclaré à Lunden, lorsque je pensois que le renouvellement d'alliance s'y feroit, que ces affaires et celles des armateurs seroient des préliminaires, et je trouvois que les ambassadeurs en estoient émus.
M. de Béthune1 m'a escrit une grande et excellente lettre, qui est l'histoire de l'expédition de Prusse. Elle servira pour achever d'esclaircir la vérité qui avoit esté un peu obscurcie. Mais, s'il arrivoit, Sire , dans celte conjoncture que le roy de Pologne demandast importunément le payement de ce qui luy est dû par le roy de Suède, je eraindrois que les esprits ne s'aigrissent. Et il me paroist plus à propos pour le présent, en retranchant tout sujet de quérimonie, de faire seulement en sorte que le roy de Suède seache gré à Vostre Majesté du crédit que le roy de Pologne luy fera. M. de Béthune et moi y pouvons travailler chacun de nostre costé.
Le roy s'attendoit à 400 000 escus pour le terme du subside, qui commençoit au mois de juillet dernier , et néanmoins, Sire, ou ne me dit rien du tout sur les 200 000 livres dont Vostre Majesté m'a commandé de parler, qui paroissent estie la fin du payement; Vostre Majesté jugera de la cause de ce silence, si c'est qu'on se fasse justice ou si c'est une espèce de fierté.
1 Ambassadeur de France en Pologne. (Voir la note de la page
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Il est venu un envoyé de Tartane qui a offert au poy de Suède une assistance de 50 000 hommes envers et contre tous. 11 passera en Danemark , et on dit qu il y en a plusieurs autres pour diverses cours, où ils feront le mesme compliment. La coutume de ce pays-là est de récompenser les services par ces sortes d'envois.
La reine de Suède est icy , el on dit quelle s y tiendra, ou à Jacobsdal, jusqu'au temps du mariage , pour lequel elle se prépare avec beaucoup de despense.
J'ai trouvé, Sire , la ville de Stockholm embellie de plusieurs bastiments qu'on a faits durant la guerre. Ce n'est pas tant un effet de richesse que du défaut de commerce, pour employer l'argent; ce qui paroist en ce que les louages sont diminués. Du reste on s'y réjouit, et il y a souvent des assemblées. Le divertissement de cette saison est 1 hostellerie ou Wirtschafft qu'ils appellent en leur langue. La manière est qu'on fait plusieurs billets pour un nombre égal d'hommes et de femmes , et on y écrit les noms de plusieurs nations, deux billets de chacune ; on les envoie cachetés , quelques jours auparavant, afin qu'on ait le temps de s'habiller à la mode de la nation , ce qui se fait secrètement ; et , le jour venu, on se trouve à 1 hostellerie, où on s'apparie selon sa nation ; chacun raconte les aventures de son voyage et de ses amours; et
puis on danse ; l'hostesse donne les violons et la collation , et elle a plusieurs garçons et servantes. [1 faut de l'esprit à tout cela, et il y a beaucoup de propreté et de magnificence.
Je ne fais point de mention , Sire , des traittés dont le résident d'Hollande a reçu il y a quinze jours la ratification de ses maistres, parce qu'ils sont connus à Vostre Majesté. 11 ne fait que commencer à demander les échanges, et je doute qu'il les obtienne aussi promptement et aussi aisément qu'il l'espère. Si je ne me trompe, on fera dépendre icy plusieurs affaires de celles qu'on a avec Vostre Majesté.
Les lettres de M. Bielke à ses amis le font appréhender que Vostre Majesté ne soit mécontente et lasse delà Suède, et vont mesme jusques à parler du mépris qu'on en fait en vostre cour. Je ne doute pas, Sire, que la continuation de ces avis ne fasse un effet dans vostre service, principalement s'ils vont jusques au roy de Suède. J'essaierai d'éviter le mal et de tirer le bien de ce que je ne puis empescher. Les mesmes gens me prient de faire tenir secrètement les lettres à cet ambassadeur , appréhendant que Guldenstiern ne les fasse intercepter ; ce que je leur accorde d'autant plus volontiers , Sire, que, se disant mes amis, j'aurai un moyen pour insinuer ce qui sera plus convenable à vostre service , et pour découvrir quelque chose des ordres qu'on
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envoie d'icy. Si Voslre Majesté avoil agréable que ces lettres et les responscs passassent avec les dépesches, on en reconnoislroit plus tosl l'effet. Je n'ose l'entreprendre sans sa permission, .le suis, Sire, etc.
DU MÊME A 31. Dli MARIAIS GIS.
À Stockholm , le 24 janvier 1C80.
Monsieur, on travaille icy aux ratifications du contrat de mariage, lesquelles Guldensliern attend pour partir. Ce n'est pas que le mariages en fasse plus tost, car on ne parle icy que de la fin du mois de mars; mais c'est qu'il veut avoir du temps pour Iraitter plusieurs affaires, et il m'a fait plusieurs instances pour avoir voslre confiance. Je la lui ai, Monsieur , d'autant plus volontiers fait espérer que je m'assure que vous le jugerez avantageux au service du Roy, et que vous sçaurez bien vous ménager.
Il ne manquera pas de vous dire, comme à moi , que l'alliance du Roy sera le fondement de tout ce qui se passera entre les deux couronnes, et plusieurs autres choses spécieuses, quelquefoissincères et souvent i:on, mais toujours avec un certain but présent, auquel il s'attache tellement, qu'il en néglige tout le l'esté; de quoi, l'ayant reconnu, vous tirerez avantage. Je suis, Monsieur, etc.
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DU MÊME A LOUIS XIV
A Stockholm, le 31 janvier 1680.
Sire, Hoghusei^est allé trouver le roy de Suède pour, à ce qu'on dit, une quantité infinie d'affaires, n'y ayant plus de canal pour aborder ce prince. Il m'a promis de retirer les ratifications que Yostre Majesté désire pour les trailtés qu'EIle a faiîs pour le restablissement de la Suède, et la déclaration, si longtemps promise, en faveur des catholiques de Poméranie et de Brème.
Après, Sire, ce qu'Olive-Kranz m'a dit, Guldensliern ne doit pas avoir de plus grand ennemi que lui au monde. Entre autres particularités qu'il m'a racontées, s'estant dernièrement rencontrés à Elsimbourg, Guldenstiern commença par le gourmander à cause des traittés d'Hollande, qu il a faits, disoit-il, sans ordre et sans raison, le menaçant qu'il seroit désavoué avec honte. Olive-Kranz répondit qu'il avoit suivi ses ordres et la raison , et qu'il le lui souliendroit partout; que véritablement il avoit reçu une lettre de lui, Guldenstiern, mais que ce n avoit esté que deux jours après la signature, et que, quand elle seroit arrivée plustost,ce nesloit pas un ordre suffisant pour sa décharge.
1 M. de Hogliusen , l'un des secrétaires d'Etat de Suède.
fi/4 LETTRES INÉDITES
Guldenstiern ayant demandé ce qu on disoit en Allemagne des traittés de Lunden , 01i\e-Kranz répondit: (( On s y moque de \ous, et les Danois vous font passer pour leur dupe, mais surtout on vous déshonore de ce qu'après avoir hazardé de nous faire perdre l'amitié de la France par des plaintes injustes que vous faisiez du traitté de Zell, qui estoit pourtant absolument nécessaire pour nostre restablissement , la \ anité vous ait porté à en faire un sans nécessité, qui diminue les avantages que la France nous a voit acquis. »
Ils se firent, Sire, plusieurs compliments de cette force, dont Guldenstiern ne s'est pas vanté à moi quand je l'ai vu , qui a esté deux jours après. 11 est pourtant arrivé que le roy de Suède a suivi les sentiments de Guldenstiern , quand Olive-Kranz s'est présenté devant lui; car il lui a dit : « Je vous remercie de tous les traittés que vous avez faits, hormis de ceux de Hollande, qui sont contre ma défense. » Il y eut sur celle défense un éclaircissement dans lequel ce prince fut surpris d'entendre la vérité ; car il pensoit que la défense avoit esté envoyée assez tost pour empesther la signature. 11 fut remarqué aussi que Guldenstiern affecte d'agir en son nom plustost qu'en celui du roy , et qu'en toutes choses il semble avoir pour but principal d'embarrasser les autres.
Olive-Kranz ma dit aussi, Sire, que, dès il y a
deux ans, lorsqu'il vint de Nimègue avec un passeport de Danemark, il avoit trouvé Guldenstiern beaucoup changé, mais qu il nauroit jamais pensé qu'il pust monter à un si haut degré d'orgueil et de fureur que celuy où il est présentement. Et il ma avoué que ce voyage duquel il parloit n'estoit pas pour le bien de vostre service, et que je n'avois pas esté mal averti quand on m'avoit dit qu'il s'y agissoit de quitter vostre alliance ; de quoi , Sire , il se fait encore un sujet de plainte contre Guldenstiern, qui l'abandonne après l'avoir commis.
Jusques icy , Sire , je n'ai pas entendu deux voix différentes sur l'humeur et la conduite de Guldenstiern : tous ceux qui m'en ont parlé m'en ont dit du mal. Et moi, Sire, encore qu'ils y aient mis beaucoup de traits qui marquent que ce ministre me hait très-fort, je n ai pas laissé de tout écouter sans tesmoigner de partialité , ne croyant pas de vostre service de me mettre hors de mesure avec personne, faisant pourtant des réflexions que Vostre Majesté trouvera peut-estre considérables , en ce qu'elles sont fondées sur le sentiment général et sur ce que je tiens en particulier de Guldenstiern mesme. Je la supplie aussi très-humblement de les recevoir plustost pour une représentation sincère de la disposition des esprits à 1 égard du gouvernement présent de la Suède , que pour mon propre jugement
Ce ministre, Sire, perd de gaieté de cœur tous ses v. 5
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amis, ej il emploie cela iiicsme pour persuader le roy son maistrequ il n'a d attachement qu'à sa personne. Mais quand on considère rengagement de Wismar sans nécessité, 1 estât où il se met en Schone, ce qu'il pratique en Danemark , il est difficile de ne pas entrer dans le soupçon qu'on a qu'il cherche un appui étranger et contre le roy et contre le royaume, en cas d'interrègne. On avoit pensé que ces pratiques , estant autorisées par le roy de Suède, avoient pour but de rendre ce prince absolu dans son royaume; mais, n'estant pas vraisemblable que le roy de Danemark voulust 1 y aider de bonne foi. on croit plustost qu il est trompé par Guldenstiern. Il y avoit de bonnes troupes , de celles qu'on appelle levées, à la différence des nationales; Guldenstiern lésa fait casser , sous prétexte de 1 épargne , et il en fait lever d'autres sous les noms de ses parents et de gens qu'on croit dépendre de lui. Il fait prendre de grands fonds de terre à quasi tous les seigneurs du royaume , disant qu il faut augmenter les revenus de la couronne ; et en mesme temps son frère gouverne tellement les finances, qu on dit que les revenus ordinaires ne vont pas à moitié de leur juste valeur, et que ce qu il y a de net se consomme pour la pluspart inutilement.
Ces contradictions, Sire, qui se trouvent dans la conduite de ce ministre , le font si généralement blasmer, qu il n'y a quasi plus personne qui la trouve
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équivoque entre la fidélité et la trahison , l'habileté et F extravagance. Et pour moi, Sire, j'avoue que je me confonds quand je F applique aux divers desseins qu'on lui peut attribuer, à pas un desquels je ne vois pas quelle ait un entier rapport. Ces desseins sont :
Ou de rendre son maistre absolu ; mais il 1 estoit desjà assez par F amour de ses sujets, qui ont fait durant la guerre au delà de ce qu'il a voulu, sans jamais murmurer ; et il le fait haïr , qui est un moyen, selon la disposition du pays, pour perdre bientost son autorité ;
Ou de faire haïr son maistre , jusqu'à le déposer comme on a fait le roy Eric; selon quoi Guldenstiern se proposerait de gouverner le royaume en qualité de régent, comme ont fait les deux Sture; mais pour cela il aurait besoin à lui-mesme d'amis, et il se fait haïr de tout le monde ;
Ou bien de se cantonner en Schone ; mais peut-il attendre assez de fidélité des gens de guerre pour le défendre contre deux rois qui attenteront continuellement sur lui?
Il dit, lui , qu'il est honneste homme, fidèle à son roy, bon patriote, et qu il le montrera. Ce serait encore , Sire, un autre dessein , auquel on pourrait appliquer sa conduite pour voir si elle y a du rapport.
Mais, quoi que ce soit, Sire, il semble qu'il y ait
lieu d appréhender une révolution, quand un ministre qui a le pouvoir fait parler si diversement et toujours mal de lui, quand le maistre perd l'affection de ses sujets, quand on ne discerne pas si c est par dessein, par habitude ou par négligence qu il s'attache aux conseils du ministre, et quand le sénat, qui est institué pour maintenir I ordre, ne sçait par où s y prendre.
L embarras des sénateurs est, Sire, que s ils font des remontrances fortes, ils appréhendent que le roy, qui tesmoigne estre mal disposé pour eux ne s irrite ; ce qui pourroit aller à une plus grande confusion, et mesme à une rupture, à cause de 1 intérest que les estats y prendront infailliblement ; et que, s'ils ne font point de remonstrances ou qu ils les fassent faiblement, il y aura danger que les estats, qui examineront rigoureusement le protocole , ne s'en prennent à eux , qui ainsi se trouveraient en mauvaise posture entre les deux. Et il y a ce malheur pour la pluspart des sénateurs qu'on les veut desjà rendre responsables de la mauvaise administration des affaires durant la minorité ; ce qui est un piège que Guldenstiern , qui n \ a point eu de part, leur dresse.
Je ne sçaurois pas, Sire, juger encore si les traittés d'Hollande seront ratifiés ou non ; je vois d'un costé l'inclination publique, et de l'autre l'aversion de Guldenstiern , qui est plus fort que tous les autres. Ke
sieur Rumpff1 s'attend que je l'aiderai au besoin, au nom de Vostre Majesté. Selon vos premiers ordres, Sire, il semble que je le doive faire; mais, comme j'ai vu depuis que Vostre Majesté a des mesures à prendre sur l'effet que l'alliance des deux couronnes du Nord fera en Hollande , et que je ne sçais pas mesme s'il convient présentement à vostre service que toutes ces nations se puissent rallier ensemble, je souhaitterois fort de pouvoir recevoir T honneur de vos commandements sur ce sujet, avant que je sois davantage pressé par ce résident. J'espère, Sire, que je le recevrai, y ayant desjà assez de temps que j'ai averti Vostre Majesté de la difficulté que je prévoyois à cette ratification, et de plus les affaires ne vont pas si viste en ce pays.
J'ai eu, Sire, des avis plus particuliers de l'apologie dont j'ai fait mention dans ma dernière. 11 sembleroit que Guldenstiern y auroit eu intention de me mettre mal auprès du roy de Suède et des sénateurs, car on m'a dit que le sens d'icelle est que la France est mal satisfaite de la Suède, à cause des mauvais offices que l'ambassadeur, à son ordinaire, lui a rendus , puisque du reste elle ne peut pas se plaindre ni du traitté de paix entre les deux couronnes, ni de leur alliance, ni du mariage. Et ensuite Guldenstiern s'eslend pour faire voir, ce qui lui est bien aisé , que la France n avoit jamais tesmoigné
• Ministre résident de Hollande en Suède.
d aversion pour ces trois choses. Far cet ordinaire de l'ambassadeur, il entend sans doute parler de ma lettre qui fut interceptée, il \ a deux ans, laquelle il au roi t fort envenimée auprès du roy de Suède si ce prince n avoit esté un peu éclairci. Mais pour les sénateurs, les officiers d'armée et tous autres, il y réussit si mal , qu encore à présent ma lettre est alléguée comme une conviction de ses mauvais desseins. Il ma souvent protesté qu il n en gardoit lien sur le cœur; mais il est grand fourbe et assez téméraire dans ses jugements pour s imaginer que, me trouvant icy au milieu de ses ennemis, je ne manquerai pas de lui rendre mauvais office; ce que je pourrois assurément autant que personne par la confiance qu'ils auroient en moi , et par les connoissances que j'ai de lui. Je n en ferai pourtant , Sire, ni plus ni moins , jusqu'à autre ordre de Vostre Majesté, estant assuré que cette pièce ne sçauroit faire aucun effect considérable , ni en Suède, où je serai autant cru que Guldenstiern , ni en Danemark, à cause qu'on y sçait d'original tout ce qui s'est passé à Lunden, ni mesme ailleurs, parce qu'on commence à connoistre cet homme. Je suis, Sire, etc.
DES EKUQUIÈRKS. 71
DE M. LE MARQUIS DE PAS \ M. DE FEUQUIERES
A Paris, le 29 janvier 1680.
Les nouvelles de cet ordinaire vous surprendront et effraieront tout à la fois. M. de Tourmont vous y aura desjà préparé par le précédent, cependant je ne laisseray pas de vous répéter de nouveau que mercredy dernier, par un décret de prise de corps de la Chambre des poisons1, M. de Luxembourg alla
1 « Les aveux de la Brinvilliers, condamnée en 1676, avoient ap- « pris à la France que le crime d'empoisonnement étoit bien plus « commun qu'on ne l'avoit supposé , que c'étoit dans les rangs les « plus élevés de la société qu'on trouvoit les personnes disposées à « acheter et à administrer ce que , par une odieuse plaisanterie , on a appeloit alors de la poudre de succession... . Les soupçons, pas plus que « les crimes, ne s'arrêtèrent point, ils se portèrent surtout sur quelques « femmes , La Voisin , La Vigoureux , dont les Espagnols cachent « le honteux métier sous le nom à'Alcaliuele. Comme en Espagne , « elles ne se conlentoient pas d'être les entremetteuses des amours illégi- « times et de la débauche, elles offroient des philtres aux amants et « aux amantes pour se faire aimer , des remèdes pour procurer des « avortements, pour rendre la virginité aux filles qui l'avoient per « due. Elles ne comptoient pas uniquement sur les drogues perni- « cieuses qu'elles administroient ; elles cachoient leur efficacité sous « une apparence de sorcellerie; elles furent sollicitées de prédire « l'avenir, et elles s'y prêtèrent. La Voisin commença aussi à vendre « des poudres de succession; l'affluence des personnes, même de la plus « haute classe, qui venoient la consulter étoit telle, qu'elle quitta bientôt « son chétif logement pour prendre une maison. Elle eut un suisse, « des laquais et toutes les commodités du luxe. Cette manie de briller « fut ce qui la perdit ; elle fut arrêtée en 1 679 , et enfermée à la Bas- « tille, avec quarante de ses complices , parmi lesquels on nomme La « Vigoureux , son frère Le Sage, et un prêtre nommé Etienne Gui-
se remettre à la Bastille , accusé de plusieurs crimes quon ne sçait pas encore; mais au moins puis-je vous dire qu'ils sont tous calomnieux et que je suis sûr que l'événement le justifiera ; et cependant jugez de quel désagrément il doit estre à un homme de son rang de se voir accusé de mille choses noires et infâmes. L'histoire de tout cecy contiendroit plusieurs mains de papier, mais en gros vous apprendrez , Monsieur . que quelques empoisonneurs et empoisonneuses de profession ont trouvé le moyen d'allonger leur vie en dénonçant de temps en temps un nombre de gens de considération qu'il faut arrester et dont il faut instruire les procès , ce qui leur donne du temps. Dans la dernière découverte, outre M. de Luxembourg, il se trouve en décret Madame la comtesse de Soissons1,
« bourg. Interrogée sur les personnes qui fréquentaient le plus sa « maison , elle nomma la duchesse de Bouillon , la comtesse de Sois- « sons et le maréchal de Luxembourg. Ce fut alors que le Roi, par « une ordonnance du 4 janvier 1680, établit à l'Arsenal une commis- « sion chargée de faire le procès aux empoisonneurs et aux magi- « ciens. Avec la comtesse de Soissons s'enfuit la marquise d'Alluye ; le « marquis de Cessac suivit leur exemple; le maréchal de Luxembourg « fut mis à la Bastille le 24 janvier ; Mesdames de Bouillon et de Tin- « gry furent interrogées; le marquis de Feuquières [M. le marquis « Antoine de Pas) , Mesdames de La Ferté et du Roure le furent en- « suite. Après tout , La Voisin , La Vigoureux et leurs associés obscurs « furent seuls punis du dernier supplice ; les gens de qualité en furent « quittes pour la prison ou l'exil ; aucun d'eux ne fut convaincu d'em- <i poisonnement. » (Sismodi, Hist. des Français.)
' Olvmpe Mancini , comtesse de Soissons, surintendante du palais
Madame la marquise cl Alluye1 ; ces deux-là, pour ne pas comparoistre devant des juges, se sont retirées; M. de Cessac2, Madame de Polignac3, Madame de Luzignan4, et M. de Vardes5, à ce qu'on dit ; en ajourne-
de la Reine. Décrétée d'accusation en France, elle se réfugia à Bruxelles , puis alla à Madrid, où elle obtint la confiance de la jeune reine , contre laquelle elle exerça, si l'on en croit Saint-Simon, cette science funeste des poisons, qui l'avait forcée de sortir de France. Aimée dans sa jeunesse par Louis XIV, elle se vit dans ses derniers jours méprisée et délaissée de tous, même de son fils, le célèbre prince Eugène,
* Mademoiselle de Fouilloux , marquise d'Alluye en 1667, auparavant demoiselle d'honneur delà Reine.
2 Louis-Guilhem de Clermont-Lodève, marquis de Cessac. Le Sage l'avait accusé de lui avoir demandé autrefois un secret pour gagner au jeu du Roi , et les moyens de se défaire du comte de Clermont, son frère , en même temps que de se concilier les favorables dispositions de sa belle-sœur. M. de Cessac jugea à propos de quitter la France , et n'y rentra que dix ans après.
1 « La vicomtesse de Polignac étoit sœur du comte de Roure et « mère du cardinal de Polignac : c'étoit une grande femme, belle et « bien faite , sentant fort sa grande dame , qu'elle étoit fort dans le a grand monde. Beaucoup d'esprit , encore plus d'intrigue, fort mêlée « avec la comtesse de Soissons et Madame de Bouillon dans l'affaire a de La Voisin , dont elle eut grand'peine à se tirer, et en fut exilée « au Puy et en Languedoc , d'où elle ne revint qu'après la mort du « Roi. » (Saint-Simon.)
* Madame la marquise deLusignan , née de Bueil. Le marquis de Lusignan , son mari , fut envoyé extraordinaire à Vienne , puis à Lunébourg.
a M. le marquis de Vardes, gouverneur d'Aigues-Mortes, beaupère de M. le duc de Rohan Ces accusations ne pesaient pas seulement sur les personnes qui habitaient Paris , ou bien elles remontaient fort loin dans le passé, car le marquis de Vardes était exilé de Paris depuis environ quinze ans, pour avoir été l'un des principaux
7'i L&TTASS INÉDITES
ments personnels, Madame de Bouillon ', M . de \ endosme2, Madame de Tingry3, Madame la maréchalle de La Fer té4, un nombre infiny d'autres personnes
auteurs de la lettre espagnole adressée à la reine Marie-Thérèse, afin de l'informer des amours du Roi avec Mademoiselle de La Vallière. Une tut rappelé à la cour qu'en 1682.
1 Marie- Anne Mancini, nièce du cardinal Mazarin , duchesse de Bouillon. « La duchesse de Rouillon alla demander à La Voisin un n peu de poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari qu'elle ( avoit, et une invention pour épouser un jeune homme qu'elle ai- ( moit. Ce jeune homme étoit M. de Vendôme. Quand une Mancini « ne fait qu'une folie comme celle-là, c'est donné, et ces sorcières « vous rendent cela sérieusement et font horreur à toute l'Europe « d'une hagatelle. Madame la comtesse de Soissons ( Olympe Man- « cini) demandoit si elle ne pourroit pas faire revenir un amant qui ( l'avoit quittée : cet amant étoit un grand prince ; et on assure qu'elle « dit que , s'il ne revenoit à elle , il s'en repentiroit : cela s'entend du « Roi , et tout e9t considérable sur un tel sujet. » (M"" de Sévigné.) On a vu que Madame la comtesse de Soissons prit prudemment la fuite ; Madame la duchesse de Bouillon , sa sœur , fut exilée à Nérac.
2 Louis-Joseph , duc de Vendôme , arrière-petit-fils de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées , l'un des plus grands généraux du règne de Louis XIV, né en 1651, mort en 1712.
3 Marie-Louise- Antoinette d'Albert de Luxembourg , princesse de Tingry, dame du palais de la Reine, belle-sœur du maréchal de Luxembourg , qui était accusé d'avoir employé des maléfices pour obtenir ses bonnes grâces.
* Madeleine d'Angennes de La Loupe , femme de M. le maréchal de La Ferté , l'une des femmes les plus galantes de cette époque. « La maréchale de La Ferté alla par complaisance chez La Voi- « sin avec Madame la comtesse de Soissons , et ne monta point : « M. de Langres étoit avec la maréchale ; voilà qui est bien noir : « cette affaire lui donne un plaisir qu'elle n'a pas ordinairement , « c'est d'entendre dire qu'elle est innocente. » (M"" de Sevigne.)
et moy-mesme , à ce qu'on dit. Cependant, quoiqu'on ait desjà signifié les adjournements aux autres, on ne m'a encore rien dit. Mais en tout cas ne vous en allarmez point. Cette affaire seroit d'un désagrément terrible si l'on estoit seul ; mais, outre que la compagnie diminue le désagrément, c'est que je ne comprends pas moy-mesme quel sujet je puis avoir donné à celte chambre de m'adjourner; enfin, Monsieur, pour vous le faire court, j'attends fort paisiblement pour moy tout ce qu'il leur plaira d'en ordonner. Je suis persuadé de l'innocence de M. de Luxembourg ; mais je suis outré de douleur quand je songe qu'un homme comme celui-là peut seule* ment avoir trouvé des calomniateurs assez noirs pour l'accuser, ce que je puis pénétrer de son affaire estant si faux, que l'enfer ne l'est pas davantage. Pour moy, Monsieur, je vous le répète encore, ne soyez point du tout en peine.
J'ay reçu vostre grande lettre du premier de l'an ; j'avois desjà pris quelques mesures pour vous aller voir, je les continueray à l'arrivée des gens. Bon soir , Monsieur ; je vous escris en petit caractère , pour espargner le port autant que je le puis.
1)1 MEME AL MÊME
A Paris, le 2 février 1680.
Je fus hier comparoistre à mon adjournement, où je fus interrogé sur une grande quantité d articles tout aussy peu considérables les uns que les autres. Quand je leur aurois répondu ouy à tout, il ny auroit pas encore de quoy fouetter un laquais. Enfin , Monsieur , pour tout ce qui peut me regarder, n'en soyez point en peine et n'en ayez aucune inquiétude. Je pars pour m1 en aller a Saint-Germain , et ne puis pas, pour cet ordinaire, vous en dire davantage
DE MADAME DE SAINT-CHAMOND A M. DE FEUQUIÈRES
A Pau, 9 février 1680.
S'il eust plu à ce bon Dieu , n aurions-nous pas eu assez de sujets d'affliction depuis quelque temps ? mais il est juste que nos péchés nous en attirent , et nous serons mesme heureux si cela peut nous servir à les expier. Je ne sçais que vous dire , mon cher frère, sur mon neveu le marquis ; les lettres qui viennent de Paris disent qu il entre fort dans cette misérable affaire de M. de Luxembourg; mais il veut fort me rassurer dans le mesme temps par les siennes, en me disant que je ne dois rien craindre pour luy, et qu'il n'a point encore eu cet adjourne-
ment personnel1 dont on le menaçoit , il y avoit quatre ou cinq joins; il a beau dire, tout cela ne me remet point de ma crainte et de mes inquiétudes, et je ne puis me flatter assez pour ne pas craindre que, quoy qu'il en arrive, cela ne fasse tousjours de méchants effects pour luy et pour sa fortune. Dieu veuille gouverner le tout à sa plus grande gloire, et surtout le faire revenir à luymesme pour son salut et pour 1 éternité. Vous serez, je m'assure, aussy touché que je le suis du malheur de M. de Luxembourg; on F accuse de tant de choses horribles, que je ne puis mimaginer que cela puisse estre2; voilà d'estranges révolutions, mon cher frère; Dieu veuille que cela luy serve pour l'autre monde, celuy-cy n'estant que folie.
Je crois vous avoir mandé la grossesse de vostre fille3, et que je suis fort du sentiment où vous estes que M. de Rébenac se maintienne dans les emplois qui luy sont et honorables et utiles, ces!
1 On a vu, par la lettre précédente de M. le marquis de Pas, qu'il avait comparu à son ajournement le 1er février.
8 Le principal crime du maréchal de Luxembourg fut , dit-on, et selon toute probabilité , de s'être attiré l'inimitié de Louvois en se rapprochant de Colbert et de Seignelai. Louvois ne put le lui pardonner, et contribua , autant qu'il fut en lui , à donner une apparence criminelle aux accusations portées contre le maréchal. J.l réussit à l'humilier, mais non à lui faire perdre la confiance et l'estime du Roi.
* Madame de La Vie.
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tousjours autant éviter des dégoûts qu on ne sçanroit sempesclier d'avoir en province; il est, Dieu mercy, assez jeune pour pouvoir y régner longtemps. Adieu, mon cher frère, je suis malade a mourir de mon grand rhume renouvelle sans sçavoir dire pourquoy.
DE M. DE FEUQI3IÈRES A LOUIS XIV. *
A Stockholm, le 7 février.
Sire, pour obéir à vos ordres, j ai à parler du sénat et de la constitution générale du royaume de Suède, sans pourtant venir à un détail , qui rempliroit un gros volume.
Vostre Majesté trouvera cy-j oints1 les noms des sé-
1 Liste des sénateurs de Suède.
Le comte Pehr, reixdrost ;
Le ... grand connestahle (charge vacante) ;
Le comte Gustave Otto Stenhock , grand admirai ;
Le comte Magnus-Gabriel de La Gardie, grand chancelier ;
Le baron Sten-Bielke , grand trésorier ;
Le baron Gustave Banier, maréchal ;
Le baron Jehan Guldenstiern Nils-Sohn ;
Le comte Bcnt-Oxenstiern, président au siège de Wismar;
Le comte Nils-Brahé, admirai;
Le baron Éric Horn , maréchal ;
Le baron Christer Horn , maréchal , gouverneur de Livonie ;
Le baron Knut Kourck , président du parlement de Stockholm ;
Le baron Gustave Kourk , du conseil de guerre ;
Le baron Ebba Ulfeldt , grand veneur ;
Le baron Clas Rolamb , président du parlement d'Ienkoeping;
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nateurs d'aujourd huy dans leur rang et avec leurs emplois particuliers. Je n'y ai pas mis les petites charges qu'ils ont, revenant la pluspart à celles de nos baillifs et sénéchaux , mais avec de plus grands revenus, parce qu'ils n'en prennent guère le titre. Ils ne dédaignent pourtant pas quelquefois de les exercer en personne et y mettent leur lieutenance.
Les sénateurs sont personnes comme sacrées par leurs privilèges. Ils font serment au roy et au royaume , sont conseillers nécessaires du roy, ayant droit de lui parler de toutes les affaires, et ils ne peuvent estre jugés criminellement que par les estats.
Le nombre n'en est pas limité. J en ai trouvé trente-neuf. Présentement ils ne sont que vingt-six et on dit qu'on les laissera réduire à vingt-quatre.
Le comte Pontus-Frédéric de La Gardie, du conseil de guerre ;
Le baron Gustave Sparre, du parlement de Stockholm ;
Le baron George Guldenstiern, de la chambre des comptes, gouverneur de Stockholm , gouverneur de la reine Christine ;
Le comte Jehan Gabriel Stenbock, grand maréchal du royaume, qui est comme grand maistre de la maison du roy;
Le baron Lars Fleming, de la chambre des comptes;
Le baron Guldenstiern , de la chancellerie , gouverneur-général de Schone , Hallandt et Bleking;
Le baron Tour Bonde ;
Le comte Gustave Oxenstiern ;
Le comte André Torstenson , gouverneur d'Esthonie ;
Le comte Gusta\ e-Adolphe de La Gardie, de la chancellerie;
Le baron Ernest Jehan Creutz , président de Finlande ;
Le comte Axel- Julius de La Gardie.
Il n'en faut pas moins aussi pour former le conseil , à cause des absents par maladie, ou qui sont dans les gouvernements de certaines provinces , dans les commandements des armées, dans les ambassades et dans les parlements où ils président; mais cetle dernière occupation nest que pour un mois ou six semaines en deux fois chaque année.
Parmi les sénateurs, il y a cinq régents, qui sont les principaux officiers de la couronne. Ils ont chacun leur collège composé d'un ou deux autres sénateurs, de leurs conseillers , assesseurs, secrétaires et autres moindres officiers. On leur adresse les affaires qui sont de leur juridiction ; ils en délibèrent, les rapportent, s il est nécessaire, au roy ou au sénat, reçoivent les ordres et font les expéditions.
Le premier collège est celui du reixdrost. Ce vice-roy, car c'est ce que signifie ce mot, préside au sénat, est chef de toute justice du royaume, et les causes reviennent à lui par révision , quand il y a lieu selon les lois.
Le second est celui du connestable , où sont les mareschaux. On y connoist, ordonne et expédie généralemement tout ce qui touche la guerre. Le maréchal Gustave Banier, sénateur , tient présentement la place du connestable, comme le plus ancien mareschal.
Le troisième collège est celui du grand amiral ,
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où assistent les six amiraux , six vice-amiraux , etc., Son emploi s'estend à tout ce qui touche la marine.
Le quatrième est la chancellerie. C'est le plus considérable de tous les collèges par les grandes affaires qui y passent, tant du dehors que du dedans du royaume ; en quoi les autres collèges despendent en quelque sorte de lui. À moins que le roy de Suède ne veuille proposer lui-mesme , c'est tousjours le chancelier qui propose dans le sénat , ou, à son défaut, un sénateur de la chancellerie. Les conseillers de la chancellerie ont entrée dans le sénat , sans toutefois estre assis , ce que n'ont pas ceux des autres collèges. Et les secrétaires sont proprement ceux qu'on appelle secrétaires d'Estat. C'est le chancelier qui convoque les sénateurs ; il n'y a point de jour réglé.
Le cinquième collège est celui du grand thrésorier , et c'est la chambre des comptes.
Le collège de commerce est maintenant réduit à un vice-président et à deux assesseurs.
Il y a encore celui des montagnes ou mines; mais ces deux compagnies ne sont pas du corps du sénat.
Durant les minorités et en l'absence du roy majeur , les opinions du sénat passent à la pluralité des voix. Mais quand le roy majeur est présent, il résout seul, et ne déclare point, s'il ne lui plaist, sa résolution.
r-s opinions sont toujours protocoles et les estats les examinent, ce qui n'est pas sans danger pour les sénateurs qui ne sont pas attachés aux constitutions du royaume, parmi lesquelles on compte toutes les délibérations des estats.
Quant à ce qui est , Sire, des inclinations des sénateurs, je crois que Vostre Majesté l'entend principalement à l'esgard de son service. En général ils se disent tous vos serviteurs , et je ne doute pas qu'en considérant les grandes choses que Vostre Majesté a fautes pour la Suède, ils ne comprennent bien le véritable intérest du rovaume. Plusieurs me parlent franchement des sentiments qu'ils ont eus autrefois contre vostre alliance, et principalement contre l'engagement de la guerre. Et pour ce dernier, véritablement, Sire, je les excuse, ne comprenant point du tout par quel bonheur j'ai pu les voir se déclarer, dans le mauvais estât où ils estaient. Je remarque pourtant en cela, Sire, un mauvais effet du protocole, qui est qu'un sénateur qui a une fois signalé son suffrage, qui demeure escrit, prend toujours plaisir à faire voir qu'il a eu raison, et par conséquent se console trop aisément, si mesme il n'a une secrelte joie, quand les affaires où son avis n'a pas esté suivi ne réussissent pas ; ce qui sans doute a esté fort nuisible durant la der-
nière guerre.
Vostre Majesté connoist si bien le chancelier et
J. Guldenstiern , qu'il est inutile d'en parler ici. Les plus considérés après eux et les plus appliqués aux affaires publiques sont Rolamb , président du parlement de Jenkœping , autrefois ami et maintenant grand ennemi de J. Guldenstiern, Knut-Kourck, président du parlement de Stockholm, de mesme que l'autre à lesgard de J. Guldenstiern, favorable aux Hollandois, et le comte de La Gardie, fils du chancelier, pour qui J. Guldensliern a une estime particulière , ce qui fait peut-estre qu'il n'en est pas mieux à la cour.
Les plus grands officiers, après les régents, sont le grand-maistre de la maison du roy, qui est présentement Jean Stenbock , sénateur très-honneste homme, le grand veneur, qui est Ebbe Ulfeldt , sénateur qui s'applique fort à cette charge, et le grand-maistre de l'artillerie, qui est le comte Pierre Sparre, duquel Vostre Majesté connoist par Ellemesme le mérite.
Les mareschaux sont Gustave Banier, sénateur, Éric - Horn , sénateur , Mardfeldt , Konigsmark et Aschemberg. Ils sont du collège du connestable, qui est celui de la guerre. Quand il s'en rencontre plusieurs au commandement d'une armée , ils partagent les troupes. Ils n'ont pas autorité sur la noblesse comme en France.
11 y a cinq parlements : Stockholm pour la Suède, Jenkœping pour la Golhie , Abo pour la Finlande ,
S/j il LTRES INÉDITES
Derp pour laLivonie, Lsthonie et Ingrie, elleprésidial de Wismar pour les provinces d'Allemagne. Les parlements ne se tiennent que deux fois Tan. 1 n sénateur y préside. Us jugent par appel souverainement, mais il y a des causes de révision, comme j ai dit cy-dessus.
Au-dessous des parlements il y a divers degrés de juridiction. Les gouverneurs- généraux des provinces ont toute autorité pour tenir chacun en son devoir et correspondent au sénat et aux collèges , selon la nature des affaires , mesme des revenus du rpy. Ils ont sous eux des gouverneurs particuliers, qu'on appelle Landshoffding, qui , quelquefois n'estant pas gens de guerre, ne commandent pas les troupes, si ce n'est en fait de justice, police et finances, comme à peu près nos intendants, et du reste correspondant à tous les collèges.
Pour l'église, 1 archevesque d'Upsal a sous lui les évesques de Linkœping, Westross, Stragnes , (^ottemhourg, Wexio, Lunden , Abo, Skara , Wihourg , Revel , plusieurs surintendants qui sont au mesme degré que les évesques, ayant sous eux des prévôts qui sont comme archidiacres, et sous ceuxcy les curés. Là noblesse ne se met guères dans Y église.
Les estât s sont composés de quatre corps : la noblesse , qui est assez nombreuse et s'augmente tous les jours par de nouvelles lettres, est le pre-
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mier corps; il y a de très-anciennes maisons, mais parmi tout on n'en compte que quatorze qui soient bien illustres par une perpétuité de sénateurs et régents. Le clergé, depuis le changement de religion , n'est que le second corps ; les bourgeois font le troisième et les paysans le quatrième.
Les estats ne s'assemblent jamais sans ordre du roy , et c'est ordinairement tous les trois ans.
Je suis, Sire, etc.
DE M. DE TOURMONT A M. DE FETJQUD2RES.
A Saint-Germain, le 8 février 1680.
Monsieur, M. de Luxembourg a esté interrogé plusieurs fois depuis huit jours. Bien des gens prétendent que la principale accusation faite contre lui est d'avoir fait acheter par un nommé Bonnart, chez La Voisin, deux bouteilles de vin empoisonné. Ce Bonnart, qui a esté son domestique et qui a esté arresté avant luy , a déclaré les avoir achetées par son ordre et pour empoisonner un nommé du Pin, contre lequel M. de Luxembourg avait un grand procès au sujet d'une vente de bois. Si cela est ainsy, on croit que M. de Luxembourg pourroit sortir d'affaires, car ce du Pin est encore en vie.
Monsieur vostre fils vous a mandé, il y a huit jours, qu'il a esté interrogé. Depuis ce temps, il ne s'est rien passé à son égard. Je suis avec respect, Monsieur, etc.
P. S. .roubliois à vous dire que M- de Pomponne eut lundy dernier une audience particulière du Roy, dans laquelle Sa Majesté lui promit qu'Elle feroit du bien à sa famille. Cela se passa de manière qu'il en a senty beaucoup de consolation.
DU MÊME AU MEME
A Saint -Germain, le 1G février 1680.
Il nous est défendu si expressément, Monsieur, de rien mettre dans les paquets du Roy , que vous ne devez pas estre surpris si vous ne recevez plus de mes lettres aussi régulièrement que par le passé.
Madame de Pomponne m'a fait sçavoir quelle vous fera connoistre elle-mesme Testât de vos affaires. Elle m'a dit qu'il ne vous est dû que trois mois de l'année passée et les trois qui courent. Elle vous aura mandé aussv qu'estant extresmement pressés pour le payement des 17 000 livres dernières , nous prismes tous ensemble la résolution de donner àCalillon,pour le déterminera les payer, les 6 000 livres que vous aviez destinées pour l'abbé Bidal. Nous les rembourserons du premier argent qui viendra de Béarn. Pour nioy, je n'eslois point en estât d'en avancer du mien. Il m'est encore dû 8 000 livres qui ne seront payées de longtemps. Et je vois avec douleur qu'on ne veut , en façon du monde, se défaire de la charge de sénéchal.
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On veut retenir toutes les charges, et on voudroit que je demeurasse toujours chargé de tout le crédit. Ma foy, cela ne se peut. Et, puisque l'on ne veut pas s'aider, il n'est pas juste que j'aye toute l'endosse; car enfin, de toute la famille, personne n'est venu à mon secours, ce qui est toutefois assez étrange. Toutes ces considérations du passé me font voir que Catillon n'a point trop de tort quand il ne veut point absolument se dessaisir des provisions qu'il ne soit payé. Il lui est encore dû près, de 48 000 escus. Cela en vaut assez la peine. Cependant ces provisions n'estant point envoyées, la gratification des estats de celte année courra grand risque , car ils ne la résoudront pas que les provisions n'ayent esté enregistrées au parlement de Navarre. Si je continue à travailler, comme j'en ay quelque espérance1, il faudra que j'aille au voyage de la cour2; ainsy, je seray hors d'estat de donner mon application à cette affaire.
* On verra plus bas que M. de Tourmont fut révoqué peu de temps aprvs de son emploi aux Affaires étrangères.
2 La cour ne tarda pas à aller en Champagne au-devant de Madame la Dauphine. Le Roi et Monseigneur le Dauphin allèrent jusqu'à Vitry-le-François ; le reste de la cour demeura à Châlons.
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