‹ Lettres inédites des Feuquières (volume 2)Chapitre 9 sur 48 · DE M. DE TOURMONT A M. DE FEUQUIÈRES · texte numérisé non relu

DE M. DE TOURMONT A M. DE FEUQUIÈRES

A Villers-Cotterets , le \A mars 1680.

Après tout ce que je me suis donné l'honneur de vous escrire, Monsieur, au sujet de la charge de

M. vostre fils, j'avois cru vous avoir bien fait connoistre le véritable estât où est présentement cette affaire ; mais je vois par la lettre dont vous m'avez honoré le 1 0 février, ou que je me suis mal expliqué ou qu'enfin vous ne voulez pas voir tout à fait les choses comme elles sont. Vous avez dû poser pour principe que M. vostre fils n'estoit nullement en estât de payer la récompense de cette charge, lorsqu'elle luy a été donnée, et que M. le comte de Gramontne vouloit point absolument qu'il l'eiist. Toute la somme que M. de Rébenac pou voit payer d'abord estoit 1 3 000 livres, et le comte deGramont en vouloit 1 20 000 comptant. Il falloit donc trouver quelqu'un qui m'aidast; j'ay trouvé Catillon, qui l'a fait avec toute l'honnesteté1 que l'on peut trouver en un homme qui fait valoir son argent. Toutes les conditions qu'il a voulu exiger de moy ont esté que l'on luy payeroit l'intérest de son argent au denier huit , et que je fusse la caution de M. de Rébenac pour les 69 000 livres qu'il payoit pour luy à M. le comte de Gramont. Sur la première condition, je luy ay assez fait connoistre que je ne luy payerois point de si forts intérests, mais qu'en fin de compte je pouvois l'assurer que je luy donnerois satisfaction . À l'égard de la seconde, comme j'estois desjà engagé pour 17 000 livres que javois fournies sur

* Voir la note de la page 01 .

mon crédit, je ne voyais pas qu'il me fust possible dem'engager pour autres 69 000 livres» Sur ce refus, Calillon ne vouloit plus payer M. le comte de (iramont , et , après bien des allées et des venues , je lengageay à le faire, à condition que je luy donnerois mon billet par lequel je luy promis de ne me point dessaisir du brevet de retenue et des provi* sions que de son consentement. Véritablement vous voulez tous que cet homme ait grand tort d'avoir exigé cette condition qui fait toute la sûreté de 69 000 livres qu'il apayées comptant* etmoy je trouve qu'il a esté de bien légère créance de s'estre laissé persuader par moy sur une assurance aussy peu fondée que celle-là. Cet homme ne conçoit que trop présentement la sottise qu'il a faite , et j ay à essuyer un peu trop souvent sa mauvaise humeur. Ainsy je suis hors d'estat présentement de le persuader de se dessaisir du seul gage qu'il peut avoir, et il ne peut assez me tesmoigner sa surprise que, dans toute la famille de M. de Rébenac , il ne se puisse trouver une seule personne qui depuis cinq mois ait voulu respondre que Catillon, en se dessaisissant des provisions et du brevet de retenue, sera payé dans deux, dans trois ou dans six mois. En cela, il a raison, je ne le puis condamner, mais en mesme temps je ne puis m empescher de m eslever contre l'injustice avec laquelle on veut qu'il remette le seul gage qu'il a entre les mains. Vous dites qu'en

le retenant il oste le moyen de tirer les 40 000 livres; cela n'est pas tout à fait ainsy, car madame de Rébenac en aune copie collationnée qui luy peut servir à lever de l'argent ; mais, quand cela seroit , pourquoy ne fait-on pas parler quelqu'un de la famille qui s'engage à Catillon , par-devant notaire , qu'en remettant le brevet, on l'assure que dans deux mois il touchera les 40000 livres provenant du brevet ? Voilà ce qu'il demande ; mais au lieu de le luy accorder, on crie au tyran* à l usurier et au juif. J'avoue qu'en mon petit particulier je suis navré de tout ce procédé, qui ne respond nullement aux espérances que j'avois données à un homme qui ne s'est engagé que sur ma parole* et que d ailleurs je vois que l'on a eu une opiniastreté qui passe l'imagination à ne vouloir pas suivre mon projet lorsque l'on a vu l'affaire embarquée, quoique d'abord on m'en eust donné toutes les assurances possibles. On veut avoir trois charges à la fois, sans se soucier de tirer de la nasse ceux qui s'y sont embarqués.

Je continue toujours à travailler dans mon employ , quoique je n'aye point encore d'assurances positives pour l'avenir. Au nom de Dieu , Monsieur, faites que je sorte d'affaire avec Catillon , et je regarderay cela comme le plus grand bien que toute vostre famille puisse me faire , et qui me sera assurément considérable, car il est fascheux que je sois exposé comme je le suis.

Page 1