DE M. ARNAULD DE POMPONNE A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEIÏQTJIÈRES
A Versailles , le 10 mars \ 673.
Vous avez plus fait qu'aucun autre ambassadeur n'avoitosé tenter jusques à cette heure en Suède ; les autres n'estoient pas assez hardis pour aller chercher le Grand Chancelier à la campagne ' . Cependant je vois que vous luy avez escrit deux fois, et que vous le menaciez encore de Y y aller chercher. Je ne sçais si cette presse luy sera fort agréable et si elle ne nuiroit point à vostre négociation au lieu de la faciliter. A moins que le Roy de Suède vous conviast à le suivre, je ne sçais si vous ne F embarrasseriez point de l'aller trouver lorsqu'il ne s'y attendroit pas. Je vous ay dit, il y a longtemps, que vous alliez dans une coiir où une longue patience estoit fort nécessaire, et où il falloit souvent prendre le party de demeurer seul à Stockholm , lorsque tout ce qui compose la cour passoit dans les promenades un temps qu'un ambassadeur voudroit donner aux affaires. Je crois que vous devez fort mesnager si l'on avoit agréable que vous suivissiez.
1 Cette lettre est chiffrée en partie. Il en est de même de celles de Louis XIV à M. de Feuquières.
Vous voyez par la lettre du Roy1 que Ton nous parle aussy bien qu'à vous de porter les subsides au delà de ce qu'ils sont stipulez par le traitté ; c'est ce dont le Roy n'est pas fort d'advis, et il se contente de faire payer fort exactement ce qu'il a promis. M. le comte Tott ne cesse point toutesfois d'y insister auprès de moy, bien qu'il n'en ait pas parlé à Sa Majesté. Il s'est contenté de luy dire que le Roy son maistre exécuteroit fidellement ce qu'il luy a promis ; mais, bien qu'il me dise la mesme chose , il me fait connoistre qite , pour bien faire , il faudroit quelque plus grande somme. Il m'a parlé du subside, qui se doit augmenter pour l'action ; je l'ay asseuré que , selon les termes du traitté , ils seroient payez dans le temps que la Suède s'exposeroit à agir, et que l'on commenceroit à les compter de la fin de janvier, qui est le temps que vous avez fait la réquisition. De sorte que, en cas que la Suède se dispose à préparer l'armée avec laquelle elle doit agir en Allemagne, elle peut faire estât incessamment de cent premiers mille escus, et, dans le mois de juillet, de trois cent mille, qui est une demi-année du subside entier qui a esté promis pour l'action. Vous avez raison d'estre un peu scandalisé que , lorsque vous estes en droit de demander l'exécution d'un traitté qui est accompli si ponctuellement de la part de Sa Majesté , Ton vous
1 La lettre annoncée ici ne se trouve pas dans cette collection.
glisse de nouvelles prétentions sans aucun fondement. Fort iffiez- vous toutefois contre de telles manières d'agir que vous aurez quelquefois à essuyer, et allez, sans vous chagriner, à vostre but, qui doit estre de faire prendre les armes à la Suède en Allemagne , selon la parolle qu'elle en a donnée.
Il y eut aujourd'huy huit jours que le Roy tesmoigna à la Reyne qu'il a voit résolu de renvoyer en Espagne la signora Moline et quatre autres femmes espagnolles qui restoient auprès de Sa Majesté. Vous jugez sans doutle qu'il y en devoit avoir de justes raisons ; Sa Majesté les fit gouster à la Reyne, bien qu'elle eust d'abord quelque peine à se priver de la signora Moline qui estoit depuis longtemps auprès d'elle. Le Roy a donné ordre pour les faire conduire jusques à Madrid et les a touttes renvoyées avec des présens.
La mesme justice qui avoit porté le Roy à faire confisquer les biens qui se trouvent dans les terres de son obéissance, sur ceux qui avoient porté les armes contre SaMajesté en faveur des Hollandois, l'a obligé de mesme à faire lever la saisie de quelques-uns de ceux qui avoient esté compris dans cette loy généralle, et qui ont fait voir qu'ils n' avoient pas esté en Hollande. Je crois vous devoir instruire de ce particulier, parce que les Espagnols se plaignent assez injustement que le Roy avoit fait confisquer les biens des officiers qu'ils avoient envoyés au secours des
Estats généraux, et qu'il y en avoit de compris qui n' estaient pas dans ce service. Rien n'est plus légitime que le premier cas, et, si, par le traitté des Pyrénées, ceux qui se sont trouvés dans l'estendue des conquestes de Sa Majesté ont pu demeurer au service des Espagnols, il ne leur a pas esté libre de porter les armes pour les ennemis de la France. Pour le second cas , comme il est vray qu'il estoit arrivé sur quelques-uns par mégarde , la main levée a esté donnée aussytost que Ton en a eu connoissance.
Je parlay encore hier fortement à M. le comte Tott sur la nouveauté qui se commençoit avec vous à l'esgard du droit d'entrée pour le paiement de vos hardes. Il a continué à me tesmoigner qu'il en estoit fort surpris et qu'il escriroit pour y faire remédier. Si l'on tient celte rigueur aux ambassadeurs de Sa Majesté à Stockholm, on sera obligé d'en user de mesme pour les ministres de Suède à Paris.
Je vous escris de la Mesnagerie, où je suis restably depuis huit jours pour jusques à la semaine sainte. Le Roy passera tout ce temps à Versailles, et comme Sa Majesté fait estât de partir de fort bonne heure pour la campagne , peut-estre demeurera-t-elle à Saint-Germain jusques au départ.
Arnafld de Pomponne.