X. de Pas
DE MADAME LA MARQUISE DE SAINT-CHAMOND A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES.
A Séméac , le 29 avril 1673.
Vous ne sçauriez croire quelle consolation et combien de joye je reçois de vos lettres, mon cher frère. Celle du 18 de mars est la dernière; j'y vois vostre bonne santé, que je prie Notre Seigneur de vous conserver. La mienne est tousjours languissante ; à quoy je crois que la vivacité de l'air de ce pays contribue. Cela me donne, je vous l'advoue, quelque désir d'en sortir. Mais, où aller, n'ayant ni feu ni lieu? et comment choisir, n'ayant rien qui m'attache ailleurs qu'à Paris, qui est le lieu de tout le monde et celuy particulièrement des seules affaires que j'aye, où sont mes meubles et tout ce que j'ay vaillant? Je vous dis donc, mon frère, que je souhaitte fort qu'il me soit libre d'y aller choisir une petite maison au fauxhoui g Saint-Germain, d'où je promettray avec joye de n'avoir aucune démangeaison de me faire voir au Louvre ni au Palais-Royal. Je renonce volontiers à tout ce qui s'appelle monde,
\kh LETTRES INÉDITES
pour ne m' attacher qu'à mon salut et à passer doucement ma vie. Je voudrois bien qu'on pût entendre cela, et que vous le fissiez comprendre au plus tost. Vous sçavez, je crois, présentement que c'est M. de Toulongeon 1 qui vient tenir les estats de Béarn et de Navarre, et que le Roy a retenu M. le Mareschal 2 .
Pour ce que vous voulez sçavoir du mesnage de vostre belle-fille, je vous diray qu'elle a un appartement très-beau et très-honneste au cbasteau de Pau. Son train est une femme de chambre, une servante qui fait sa soupe, quand elle en demande, et un petit laquais. Elle mange quelquefois avec M. le Séneschal3 et quasi toujours avec nous, où elle se
1 M. le comte de Toulongeon , lieutenant général au gouvernement de Béarn et Navarre.
9 M. le maréchal de Gramont, gouverneur de Béarn et de Navarre. Il était depuis longtemps et il demeura l'un des courtisans les plus agréables à Louis XIV. « Bien qu'il fut d'un âge beaucoup plus « avancé que celui du Roi, et qu'un homme qui frise déjà la soixantaine « n'est guère à la mode ni de mise auprès de celui qui n'en a que vingt- « trois (en 1661), cependant M. le maréchal de Gramont, qui avoit un « esprit jeune et de tous les temps, ne laissa pas que de plaire infîni- « ment au Roi, et il se rendit si assidu et si agréable auprès de sa « personne, qu'il ne pouvoit plus se passer de lui, et il falloit que le « maréchal de Gramont fût de tous ses plaisirs. La manière honorable « et distinguée dont il vivoit à la cour lui donnoit un grand relief; et « il n'étoit question, tant pour le courtisan que pour les étrangers, « que de sa maison, de sa bonne chère et de tout l'honneur qu'il faite soit à son maître. » [Mémoires du maréchal de Gramont. ) 5 M. le vicomte de Rébenôc, sénéchal de Béarn.
DES FEUQU1ÈRES. 145
plaist et où je suis fort aise qu'elle soit. C'est un esprit doux, sociable et qui a estably sa réputation d'une sagesse admirable, ,1e l'amenay icy avec moy, où nous sommes depuis dix jours ; nous y en resterons encore dix, et retournerons ensuite à Pau trouver mon frère , qui doit y estre le 1 5 de may. Ma sœur ira cependant se baigner à Bagnères ; sa santé est tousjours très-mauvaise, et son envie fort grande de se descharger du fardeau de son abbaye : Dieu veuille que cela se puisse à son contentement. Je ne sais ce que vous escrit la Pimbesche , mais je vous assure que c'est de son cru. Je suis bien faschée que Rébenac n'ait pas mieux réussy à sa députation; l'on advoue qu'il n'a pas tenu à luy, et que la chose estoit très-difficile. Adieu, mon cher frère; en voilà assez pour cette fois.
DE M. DE CHASSAN A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEU-
QllIÈRES.
A Leipsick, le 6 mai 1673.
M. l'électeur de Saxe s'estoit rendu en cette ville dès la semaine passée , croyant s'y aboucher avec M. l'électeur de Brandebourg; mais celuy-cy s'en estant excusé à cause d'une petite indisposition qui luy estoit survenue , Son Altesse Électorale en IL 10
partit derechef lrmdy dernier , pour s'en retourner à Dresde, après avoir dépesché un gentilhomme à M. Félecteur de Mayence pour luy proposer une entrevue entre Leipsick et Erfurt. L'on a observé que ce prince paroissoit un peu piqué de ce que M. Félecteur de Brandebourg avoit négligé de se rendre icy comme il le luy avoit fait espérer, ce qui me donne lieu de croire que c'est cette cour-cy qui souhaittoit le plus cet abouchement, quoyqu'on eût lesmoigné le contraire, selon que je l'ay desjà mandé à Vostre Excellence.
Les troupes impériales doivent estre à présent hors des terres de Saxe ; pour celles de Brandebourg, elles restent dans leurs mesmes quartiers, et l'archevesché de Magdebourg se trouve encore chargé de trois régiments. Il me semble que tout se dispose à la paix entre Sa Majesté et M. l'électeur de Brandebourg ; je ne doute pas que Vostre Excellence n'en soit plus particulièrement informée d'ailleurs. Je suis avec respect, Monseigneur, de Vostre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur,
Chassan.
DE M. l'aBBÉ DE GRAVELLE A M. LE MARQUIS
A Aschaffembourg, le 10 mai 1673.
Je suis party de Mayence le 20 du passé pour venir joindre M. l'Électeur en celte ville, et, comme je le trouvay sur le point de se mettre en chemin pour aller visiter les principales villes de son archev esche, à dessein d'y recevoir en personne F hommage de ses sujects, je l'accompagnay en ce voyage, dont nous ne sommes de retour que d'hier au soir. J'ay reçu dans la marche le billet dont il a plu à Vostre Excellence de m' honorer du 1 1 du passé, où je suis bien aise de voir la continuation des bonnes intentions de Messieurs les Suédois. M. l'Électeur semble avoir tousjours les mesmes que j'ay marquées en mes précédentes : nous en pourrons juger par la conduite que tiendront ses députés à Vienne, où nous n'avons pas encore nouvelle qu'ils soient arrivés.
Nous avons appris pendant nostre voyage que les trouppes du cercle de Franconie se sont vigoureusement opposées à Centrée des Lorrains dans leurs provinces. Ils en ont tué une centaine, et les paysans autant, et pris plusieurs prisonniers qu'ils ont renvoyés ensuite. On dit que M. le marquis de Ba-
reyth, qui commandoit la cavalierie à cette petite expédition, a fort bien fait, et que sa conduite n'a point paru estre d'un prince parent de M. F électeur de Brandebourg. Peut-estre a-t-il scu dès-lors que cet Électeur travailloit à faire la paix avec le Roy. Les trouppes impériales songent sérieusement maintenant, à ce qu'on croit, à rentrer en Bohême; les derniers ad vis que j'en ay eus portent qu'elles ont eu, le 3 et le 4 du courant, leur quartier-général à HofTe, qui est la capitale de la province de Yoitland, la plus voisine du royaume de Bohême. On n'est pas encore assuré que les Lorrains les suivent jusqu'en ce pays-là ; c'est pointant ce que je sçauray dans peu de jours.
On est icy fort allarmé de l'approche des trouppes de M. de Turenne, qu'on dit venir assiéger Fridberg en Wettéravie. C'est une terreur panique qui leur passera bientost.
M. l'Électeur fait estât d' estre de retour à Mayence samedy prochain, 13 du courant. Je suis tousjours, Monsieur, vostre très humble et très-obéissant serviteur,
l'abbé de Gravelle.
DES FEUQUIERES. H9
DE M. DE SAINT-ROMAIN , RESIDENT DE FRANCE EN SUISSE, A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIERES.
Le 11 mai 1673.
Vous êtes heureux, Monsieur, parmy vos Suédois : il y a du mérite, de la raison et du scavoir parmy eux, enfin de très-honnestes gens et de grands hommes, comme M. le Chancelier; mais icy ce n'est que crasse et basse avarice, et on n'y sent que cette trisle passion. Le chagrin des Suisses est, comme vous sçavez, un mal invétéré, et il ne s'adoucit guères, faute de bon appareil. Sans doute, il y a un remède spécifique ; mais comme il est propre et bon à tout, on l'applique à d'autres choses ou plus nécessaires ou plus agréables, et il en vient peu en Suisse. Cependant il ne purge pas les grossières humeurs s'il est donné en petite quantité, et si l'on n'en donne point, il prend des convulsions, des fureurs à mes malades, qui font peur. J'espère en la paix, qui me délivrera, et en nos gros bataillons et escadrons qui l'avanceront et forceront les opiniâtres et téméraires Hollandois. Si le traitté d'accommodement qu'on a signé à Paris pour l'électeur de Brandebourg tient, ils ne sçauroient s'en dédire et il faut qu'ils s'y rendent; la meilleure voye pour uoslre commerce, est celle de M. Bidal à Hambourg, qui m'envoyera vos
lettres directement, et je les recevray plus tost de là qu'on ne les recevroit à Paris. Conservez-moy Fhonneur de vos bonnes grâces, et me croyez tout à vous et de tout mon cœur,
Saint-Romain.
DE M. PERSODE DE MAÏZERY , RESIDENT DE FRANCE A FRANCFORT, A M. LE MARQUIS ISA AC DE FEUQTTIKRES.
A Francfort, le 16 mai 1673.
Monseigneur, voicy une petite lettre de M. F abbé de Dangeau1, que F un de ses hommes qui estoit resté à Kreuzenach, m'a envoyée pour la faire tenir à Votre Excellence. Depuis j'ay eu Fhonneur de la vostre du 1 5 du mois passé de Stockholm , où j'ay esté ravy d'apprendre la continuation de vostre chère santé et des bons succès de vos labeurs pour le service du Roy. L'on est en doubte par tout le F Allemagne si les Suédois seront tout à fait dans les intérests de Sa Majesté, vu qu'ils ont obtenu tout ce qu'ils ont désiré des Hollandois, et que le roy de Danemark a renouvelle l'alliance avec eux et les Estats. L'approche des trois brigades de cavallerie de l'armée de M. de Turenne, qui se sont approchées
1 Louis de C^urcillon, abbé de Dangeau, né en 1643, mort en 1723. Il fut de l'Académie française et chargé de plusieurs missions diplomatiques.
de cette ville de quatre heures, soubs la conduitte de M. de Beauvezé, F un des maréchaux de camp de son armée, sçavoir dans les comtés de Nassau, Tillenbourg, Husingen , Siégen, et les comtés de Braunsfelt et de GreifTenstein, ont tellement donné l'alarme à M. de Bournonville, qui commandoit les trouppes impériales de Montécucully et des Lorrains, qui avoient dessein de passer par la Franconie dans le Brisgau, qu'elles ont rebroussé leur chemin pour entrer en Bohême; et, les Lorrains ayant voulu loger à toute force dans l'un des bailliages de la principauté de Cobbourg avec trois régimens, les trouppes du cercle de Franconie les ont environnés, avec menace que , s'ils ne suivoient les trouppes impériales en Bohême , elles les hacheroient plus menu que chair de pâté; ce qui a obligé ces furieux d'entrer en Bohême et de suivre le corps de M. de Bournonville. M. l'électeur de Bavière et les cercles de la Franconie, sont en si bonne posture à présent, aussy bien que les maisons de Saxe Dresden etWeymar, qu'il sera bien difficile à l'Empereur, autant qu'a M. de Brandebourg, de faire promener à leur gré leurs armées par les provinces d'Allemagne, si ce n'est dans leurs pays et propres provinces; et M. de ïurenne ne quittera plus le poste du Mayn et du Rhin, si ces Messieurs prenoient la fantaisie de s'y rendre encore une fois. Touttes ces choses me font espérer un accommode-
nient avec M. de Brandebourg et les Hollandois, à l'advantage des armées du Roy, et que Messieurs les Espagnols pourront fort bien payer la folle enchère , s'ils ne s'humilient , voyant notre monarque si fort approcher Gand et Anvers. Bien loin , Monseigneur, de songer à des nopces ou festins dans ma petite famille , à présent tout y est en deuil par le décès de M. Jennez, mon beau-frère, mort, il y a quinze jours, entre mes bras. 11 estoit grand amy de mon frère, qui a l'honneur d'estre à la suitte de Vostre Excellence , et estoit homme de probité et d'honneur, et encore très-nécessaire à sa femme et à ses enfants : il faut néantmoins vouloir ce qu'il plaist à Dieu de nous envoyer. De plus, je puis vous assurer, Monseigneur, que le négoce est, presque comme tout1, esteint et perdu par toutte l'Europe, depuis les dernières guerres avec les Hollandois , et presque touttes les meilleures maisons de commerce succombent les unes après les autres; depuis quatre mois, l'on en a vu périr quatre très-considérables, sçavoir celles de David Malapert, beau-frère
1 Pendant tout le printemps de 1673 , Turenne poursuivit l'Elec- « teur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume, de ville en ville, de pro- « vince en province. Cette campagne ne fut marquée par aucun grand « fait d'armes, mais elle n'en répandit pas moins la désolation dans « l'Allemagne, où les armées de Turenne, de Montécuculli et de l'E- « lecteur vivoient à discrétion sur le pauvre paysan. »
( Sismondi , Hist. des Français.)
du pensionnaire Hubert qui est en Zéelande, de Jacob de Famars, l'un des plus fameux banquiers d'icy et des plus renommées maisons d'Allemagne, de Jean-Philippe Fort et de Sébastien Schweifer, qui ont fait grand tort à plusieurs négociants d'honneur, mais avec lesquelles je ne suis pas intéressé d'une maille, mais seulement M. Jennez deffunct, de six cents escus. Ces banqueroutes ont tellement jeté de la méfiance sur nostre place et dans nostre ville , qu'on n'ose plus négocier librement conmme par le passé ; c'est pourquoy tout le monde prie ardemment qu'il plaise à Dieu d'inspirer au cœur des roys et princes chrétiens qu'ils donnent la paix à leurs peuples au lieu de la guerre. C'est ce que je souhaitte de toulte la puissance de mon âme, et de me pouvoir dire jusques au tombeau, Monseigneur, le plus humble , plus obéissant et très-obligé serviteur,
Pebsode de Maizery.
DE M. L'ABBÉ DE GRAVELLE A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈBES
A Mayence, le 19 mai 1673.
J'avois résolu de faire aujourd'hui une plus ample response que je ne feray, à la dernière lettre de Vostre Excellence du 29 du passé. J'en ay esté empesché par des courriers que j'ay cru devoir dépes-
cher cet après-midy à M. le comte de Saint-Géran, à Andernach, et à M. de Beauvezé * , pour leur donner advis de la sortie de Fridberg de la garnison impériale qui y estoit et qui a aujourd'huy couché dans des villages du comte de Nassau-ldstein , à trois lieues d'icy, pour aller à Coblentz, vers où elle marche avec toute la diligence possible, c' est-à-dire celle que peut faire de l'infanterie. C'est à M. de Saint-Géran à observer si, sous prétexte d'entrer à Coblentz, elle ne passeroit pas à Cologne le long du Rhin ou sur le Rhin mesme, sur des batteaux qui descendent tous les jours par la mesme voye. C'est une estrange résolution de l'électeur de Hesse, s'il est assez mal conseillé de les recevoir dans Hermenstein, et cela nous fera de la peine si la guerre continue. Les Lorrains n'ont pas suivi les Impériaux en Franconie; ils marchent vers Nuremberg; on ne dit pas où ils vont, mais il y a beaucoup d'apparence qu'ils prétendent passer par la Franconie et la Souabe vers les villes forestières, et de là en Bourgogne.
l'abbé de Gravelle.
' MM. de Saint-Géran et de Beauvezé servaient en qualité de maréchaux de camp dans l'armée de Turenne.
DE M. DE CHASSAN A M. LE MARQUIS ISAAC DE FETJQUIÈRES
A Dresde, le 19 mai 1673.
Monseigneur, je suis de retour icy depuis lundy dernier; j'y ay reçu aujourd'hui la lettre qu'il a plu à Vostre Excellence de m'honorer du 29 du passé. Jay bien cru que le roy de Suède n'abandonneroit pas M. l'administrateur de Magdebourg; il reste toutefois encore trois régiments des troupes de Brandebourg dans cet archevesché, ce qui suffit pour consommer les revenus de ce prince. Pour les troupes impériales, elles sont rentrées en Bohême; les Lorrains qui ne sçavent où donner de la teste eussent bien souhaitté de s y aller aussy rafraischir, mais l'Empereur a mieux aimé leur donner de l'argent pour se conduire que de les admettre dans ses Estats; ils ont pris la route de Nuremberg. C'est tout ce que j'ay à mander pour le moment à Vostre Excellence , l'assurant que je suis tousjours avec beaucoup de respect , Monseigneur , de Vostre Excellence, le très -humble et très -obéissant serviteur,
Ghassan.