‹ Lettres inédites des FeuquièresChapitre 25 sur 50 · DE LOUIS XIV A M. COLBERT DE CROISSY, AMBASSADEUR EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

DE LOUIS XIV A M. COLBERT DE CROISSY, AMBASSADEUR EN ANGLETERRE

Au camp de Nay, le 6 juillet 1673.

Monsieur Golbert, l'exacte communication que je garde avec le roy d'Angleterre dans les affaires qui nous sont communes autant par mon inclination propre que par l'obligation de nos t rainés , me porte à vous despécher ce courrier exprès pour vous mettre en estât de donner part au Prince de ce qui s'est passé dans le voyage que le comte Tott est venu faire auprez de moy. Il arriva il y a deux jours , et bien que j'eusse attribué d'abord cette course à la curiosité de voir le siège de Maëstricht , il me tesmoigna qu'il s'acquittoit de l'ordre qu'il avoit eu du Roy son maistre de me venir exposer

1 Antoine-Charles de Gramont, comte de Louvigny, frère du comte de Guiche II devint duc de Gramont , vice-roi de Navarre et de Béarn et gouverneur de Bayonne. Mort en 1720.

2 Cette lettre ayant un rapport direct à l'objet de la mission de M. le marquis de Feuquières en Suède, nous avons cru devoir l'insérer bien que la copie seule s'en trouve clans la collection de Madame la duchesse Decazes.

ses sentiments sur la conjoncture présente du traitté de paix. Il m'estahlit pour fondement que, bien que dans le traitté que la Suède avoit conclu avec moy et avec le roy d'Angleterre, elle eust envisagé la juste satisfaction que nous pouvions prétendre des Estats sur la manière si haute et si peu reconnoissante dont ils avoient agi en diverses rencontres avec nous, elle avoit bien pu donner les mains à voir celte république humiliée , mais non à la voir ruinée entièrement; que le commerce que la Suède entretenoit avec la Hollande faisoit sa plus grande subsistance; qu'elle perdroit autant que cette province mesme si elle estoit abbatue, et que le Roy son maistre n' estoit pas moins intéressé à sa conservation qu'à celle mesme de son Estât. Il adjousta qu'une des raisons qui avoient peut-estre autant contribué en Suède à faire conclure les traittés avec la France et l'Angleterre, avoit esté l'espérance dont on s' estoit flatté d'une utilité fort grande lorsque la France, l'Angleterre et la Hollande estant en guerre, le plus grand commerce de la Mecque se feroit par les vaisseaux suédois, comme neutre avec touttes les parties; mais que, bien loin d'avoir tiré cet advantage que les marchands suédois auroient eu raison de se proposer, ils se trouvoient ruinés parla guerre de la mer. Je ne puis assez dire combien il exagéra sur ce point ce qu'ils avoient souffert et ce qu'ils souflroient tous les jouis dans la prise

de leurs vaisseaux par les armateurs cl1 Angleterre et par ceux d'Ecosse. Il y mesla quelques plaintes, mais beaucoup moins des armateurs de France , et dit mesme qu'il ne se promettoit plus de remède à ce mal depuis que le roy de la Grande-Bretagne avoit tesmoigné aux ambassadeurs de Suède qui estoient à Londres, combien il soubaitteroit de pouvoir arresler entièrement ce désordre, mais que, ne pouvant aller contre les formes et les lois de son royaume , il ne pouvoit retrancher les longueurs dans les jugemens, qui faisoient un des principaux sujets de leurs plaintes. Il passa plus avant sur ce subjet, jusquesàdire que F Angleterre ne faisoit pas inoins la guerre à la Suède qu'à la Hollande, et que sans la considération que l'on a à Stockholm pour la France, on auroit peut-estre bien de la peine à ne pas prendre de plus fortes résolutions, à ne pas accorder des lettres de représailles aux marchands qui auroient souffert ces sortes de vexations, et à ne pas entrer dans les liaisons qui estoient offertes avec de très-grands avantages à la Suède pour secourir ouvertement les Estats.

Ce fut sur le mesme fondement que le salut de la Suède estoit attaché à celuy de la Hollande et que cette couronne ne pouvoit voir cette république entièrement ruinée , qu'il s'estendit extrêmement sur le besoin et sur le désir du Roy son maistre de luy procurer une prompte paix. 11 con-

vint qu'après les avantages que la guerre avoit portés dans nostre party, il estoit juste qu'il nous en clemeurast de considérables par un traitté. Il voulut sur cela m1 exhorter à diminuer quelque chose des conditions desquelles je me suis confié depuis longtemps à la Suède, et dont vous donnastes part en ce temps au roy d'Angleterre; mais il s'estenclit incomparablement plus sur celles dont les plénipotentiaires d'Angleterre se sont ouverts à Cologne. Comme elles contiennent des places de seureté en Hollande ou Zélande , il tesmoigna que les ambassadeurs des Estats généraux s' estaient désclarés qu'ils ne mettroient point de différence entre accorder ces conditions et la chute entière de leur république. 11 entroit avec grande force dans ce mesme sentiment, et ne dissimuloit pas que le Roy son maistre ne pouvoit y donner les mains. 11 représentoit qu'il importoit à touttes les puissances du Nord que les costes de la mer d'Angleterre et celles des Pays-Bas ne passassent pas sous une mesme domination , et alléguoit l'exemple mesme de l'Angleterre, qui, dans les guerres de la Suède et du Danemark, s'estoit desclarée au feu Roy son maistre qu'elle ne pouvoit souffrir pour l'intérest et la seureté du commerce que les deux cosles du Sund demeurassent en son pouvoir. H s'expliqua que le Danemark avoit le mesme intérest et que c'esloit sur ce sujet qu'il avoit despesché le baron

Iwl à Stockholm pour porter la Suède à une jonction qui en empescheroit l'effect.

Pour remède à tous ces incon\ éniens que le Roy son maistre dèsiroit d'arrester par une paix avantageuse à la France et à Y Angleterre , il proposoil une suspension d'armes de cinq semaines et disoit avoir ordre exprès de la demander. Le principe mesme sur lequel il insistoit tousjours du besoin que le Roy son maistre avoit d'empescher la chute de la Hollande, le porta à répondre plus froidement sur la demande qui luy fut faite si le Roy son maistre n'exécuteroit pas le traittè qu'il a avec moy en cas que l'Empereur marchât avec son armée au secours de la Hollande. Ce n'est pas qu'il ne tesmoignast ne point doutter que le Roy son maistre n'accomplist fidellement ses promesses; mais il représenta en mesme temps de quelle manière il le pouvoit faire, si, lorsqu'il vouloit empescher la chute de la Hollande, il la privait de l'unique ressource qui luy r es toit.

Je ne sçais pas trop de quelle manière je dois expliquer ce discours; mais il est certain qu'il eut assez l'air d'une protestation pour justifier le dessein de la Suède de favoriser la Hollande.

Je me contentay de respondre au comte Toit que je fondois toujours une assurance entière sur l'amitié du Roy son maistre et sur l'exécution des traittés que nous avons ensemble ; que sur la pro-

position qu'il me faisoit d'une tresve , je ne me trouvois guère en estât d'y respondre , parce nonseulement que la proposition n'en venoit point des Estats généraux et qu'après l'usage qu'ils avoient fait de celle que la Suède avoit négociée cet hiver, on pouvoit les soupçonner de ne se rendre pas plus raisonnables sur celle que la Suède tascheroit encore de mesnager en leur faveur, mais que, quand bien mesme il auroit esté prié par les Hollandois de m'en faire la proposition, je ne pouvois luy rendre aucune response , mais le remettre seulement à en communiquer avec le roy d'Angleterre ; que pour ce qu'il me tesmoignoit que la répugnance ne seroit pas moins en Suède qu'en Hollande à voir passer des places maritimes entre les mains du roy d'Angleterre , lintérest que je prenois à la satisfaction de ce prince et l'estroitte liaison que nous avions ensemble ne me laissoit que le party d'appuyer ses prétentions dans le traitté de paix et de voir avec plaisir les avantages qu'il en tireroit ; que pour les plaintes qu'il faisoit de la prise de leurs vaisseaux et de la longueur que l'on apportoit à les juger dans les admirautés d'Angleterre , je m'employerois avec d'autant plus de facilité auprès du roy de la Grande-Bretagne pour l'inviter à faire cesser ces désordres, s'ils étoient véritables, que je cognoissois davantage combien il estoit porté par luy-mesme à contribuer à tout ce qui pouvoit en-

tretenir et affermir davantage son union avec le roy de Suède.

J'ay voulu que vous fussiez informé exactement de tous ces détails, afin que vous puissiez faire cognoistre esgallement au roy d'Angleterre les sentiments de la Suède et de la Hollande sur les places qu'il prétend , et ma fermeté pour ne point séparer mes intérests des siens et les appuyer avec la mesme force. J'en ay parlé moy-mesme au sieur Lokart. Je ne désire point que vous ayez par vousmesme d'autre part à faire entrer le royaume d'Angleterre ou ses ministres dans la considération de l'obstacle peut-estre invincible que sa prétention sur les places maritimes peut mettre au traitté de paix , qu'en luy exposant ce qui m'a esté dit sur ce sujet par le comte Tott et ce qu'il dit avoir tesmoigné avec la mesme force aux plénipotentiaires d'An-

gleterre.

Signé LOUIS.

DE M. L'ABBÉ DE GRAVELLE A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQt IÈRES.

À Maycnce , le 7 juillet 1G73.

.Pay peu de chose à adjouster à ce que je me suis donné l'honneur de mander à Vostre Excellence par ma précédente.

il 13

Quand je dis que j'ay peu de chose à mander, ce n'est pas qu'il n'y ait maintenant assez de matière d'escrire , quand il n'y auroit que la capitulation de Maëstricht. Mais comme je sçais que vous en estes informé directement, je ne tous en parleray icy que pour me resjouir avec Vostre Excellence d'un si glorieux succès des armes triomphantes de Sa Majesté, auxquelles un chacun et les plus passionnés mesmes pour le party contraire advouent que rien ne peut plus résister pendant qu'elles se trouveront animées parla présence de ce grand monarque, à qui il n'y a qu'à souhaiter qu'il plaise à Dieu de continuer ses bénédictions.

On a fait icy courir' un bruit que deux régimens lorrains avoient forcé un passage sur le Rhin, qu'ils ont trouvé foiblement gardé , et qu'ils gagnoient la Franche-Comté le plus diligemment qu'il leur estoit possible, de crainte d'estre poussés. Mais les dernières lettres de M. le vicomte de l'Escouet, du Vv de ce mois, n'en parlent point; elles portent au contraire que , sur les obstacles que lesdites troupes ont rencontrés dans le canton et dans l'évesché de Basle , elles sont retournées chercher des quartiers en Souabe ; que M. le duc de Navailles1 partoit de Nancy le mesme jour, 1er du courant, pour venir

1 Philippe de Moutaud de Bénac, duc de Navailles, maréchal de France en 1675, mort en 168i,

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visiter Brisach , Philisbourg et le camp d'Altorf sur la Sarre, commandé par M. de Bissy. Je me recommande à la continuation de vostre bienveil. lance , et suis , avec le zèle et le respect que je dois, Monsieur, vostre très-humble et très-obéissant serviteur,

l'abbé de Gbavelle.

DE M. LE MARQUIS ARNAULD DE POMPONNE A M. LE MARQUIS ISAAC DE FE[JQUDËRES. *

Au camp de Nay, par Wiset, le 7 juillet 1673.

Je ne vous ay point escrit, Monsieur, depuis le 29 du mois passé. Si ma lettre fust partie quelques heures plus tard , j'aurois pu vous mander la prise de Maëstricht, qui capitula le 30, et dont la garnison sortit le 2 de ce mois. Je ne vous mande pas le destail de la fin du siège , sinon qu'après la perte de T ouvrage à corne , Festonnement se mit dans la garnison , qui sans doute pouvoit encore disputer Maëstricht quelques jours et se retirer ensuite dans W ic, où il àuroit fallu commencer un nouveau siège, bien que de peu de durée ; mais tout cède à la force, à la conduite et à la bonne fortune de Sa Majesté. Ce gouvernement si Important a esté donné à M. d'Estrades.

Je n'ay pas eu la satisfaction de réussir dans la prière que j'avois faite au Roy pour M. de Kébenac,

et le chevalier d'Estoges a emporté cette charge pour dix mille escus qu'il en a donnés. L'Abbé vous mandera sans doute que M. de Rébenac, que sa contusion n'a retenu que deux jours au lit, est présentement à Maëstricht pour quelques accès de fièvre tierce dont il est presque guéry. v

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