IM AT. DE CHASSVN A M. LE MARQUIS ISAAC
A Dresde, le 14 juillet 1673.
Monseigneur, j'ay reçu celle dont il a plu à Nostre Excellence de m'honorer du 10 du passé, par laquelle j'ay vu avec joye que les intentions de la cour où elle est sont tout autres qu'on le débite
en Allemagne , ce qui ne peut tourner qu'à l'ad-
vantage de la France. Il est à croire que la reddition
de Maéstricbt rallentira un peu l'ardeur de la cour
devienne.
Nous avons eu icy un envoyé de M. F électeur de Mayence. Comme il avoit demandé à sçavoir les sentiments de M. l'électeur de Saxe sur la présente conjoncture , il luy a esté respondu qu'on trouvoit à propos que les Estats de l'Empire sollicitassent Sa Majesté de rappeler ses troupes qui sont dans l'Empire, et ensuite de faire en sorte que celles de l'Empereur restassent dans les Pays héréditaires. L'on souhaitte icy plus passionnément qu'ailleurs ledit rappel, parce qu'on appréhendé, si les Impériaux rentrent dans l'Empire, qu'ils ne retournent en Saxe , n'y ayant guères d'autre porte ouverte. Ledit envoyé doit avoir fait cognoistre que son maistre n'estoit guères content du séjour que M. de Turenne faisoit en Allemagne; il m'en parla à peu près dans ces termes, en alléguant que ledit sieur électeur de Mayence avoit desjà fait remonstrer à Sa Majesté que le séjour de ses troupes ne pourroit produire que de meschants effects. Je suis avec respect , Monseigneur, de Vostre Excellence, le très -humble et très-obéissant serviteur,
Ghassan.
DE M. I^ABBÉ DE GBAVELLE A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES
A May en ce , le 14 juillet 1673.
Monsieur l'Electeur m'a assuré avoir escrit à A ienneeten d'autres cours où il Ta jugé nécessaire, pour tascher de disposer les esprits à donner au Roy des sûretés qui donnent lieu à Sa Majesté de faire repasser le Rhin à ses tro uppes. Mais il se trouve peu de gens qui veuillent s'expliquer. Peut-estre que la nouvelle marche de Sa Majesté le fera faire. M. rélecteur de Trêves en est fort allarmé. 11 arriva icy il y a quelques jours un gentilhomme de sa part pour demander conseil à celuy-cy de ce qu'il avoit à faire sur le bruit qui couroit de cette marche, et que nostre pont de batteaux et le pont volant remontaient de fionn vers le haut du Rhin, sans qu'on s'expliquât encore du lieu où on les feroit arrester. Je dis à M. l'Électeur, qui m'en parla, qu'il estoit assez inutile deluy donner des conseils , puisqu'il avoit si mal profitté de ceux que Son Altesse Electorale luy avoit donnés au sujet de la garnison de Fridberg. Les lettres qui vinrent hier de Trêves portent que ce qui y estoit de cette garnison a esté appelé en fort grande diligence pour le renfort de Coblentz et de Hermenstein , ou plustost pour ne
pas donner lieu à nos trouppes de les en faire desloger. M. Félecteur de Mayence a reçu depuis peu de jours des lettres de l'Empereur, qui luy ont esté escrittes comme à l'évesque de Worms, parce qu'en cette qualité il est directeur du cercle du Haut- Rhin avec le Prince palatin de Simmern. L'Empereur y presse extrêmement l'assemblée des trouppes de ce cercle et leur jonction avec le corps d'armée qu'il prétend envoyer dans l'Empire; mais je nay pas encore appris qu'on s'en remue pour cela beaucoup davantage dans le susdit cercle. Si j1 apprends qu'il s'y prenne quelque résolution, j'auray le soin de vous en faire part.
M. le chancelier Mertz partit samedy passé d'icv pour Heidelberg. Il me dit, en prenant congé de moy, qu'il espéroit estre de retour avant demain au soir. On ne m'a dit autre chose du sujet de son voyage sinon que M. l'Électeur palatin l'avoit fait prier fort instamment de le venir voir et qu'il ne faisoit ce voyage que pour entendre ce qu'on auroit à luy dire.
M. l'Électeur a de la peine à digérer la déclaration que je luy ay faite de lapait du Roy, qu'il seroit inutile qu'il envoyast ses députés à Cologne avant que tous les différends fussent entièrement terminés, s'estant persuadé qu'après l'accommodement de M. Félecteur de Brandebourg, luy et quelques autres princes non suspects à Sa Majesté pourroient
employer leur médiation pour raccommodement des affaires qui s'y trailtent. Il soutient au moins que, de quelque manière qu'on veuille recevoir sesdils députés audit lieu de Cologne , il ne peut pas, sans un grand préjudice à sa dignité et à sa réputation , s'empescher d'envoyer quelqu'un de sa part dans une assemblée de celte nature qui se tient dans l'Empire. Je me suis donné F honneur de mander au Roy les sentiments de Son Altesse Electorale.
Je viens d'apprendre que M. le comte de Holac est arrivé icy et qu'il vient d'avoir audience de M. l'Électeur; je pourray vous mander par le premier ordinaire quelque chose de ses propositions. Je suis toujours, Monsieur, le très-humble et trèsobéissant serviteur de \ ostre Excellence,
l'abbé de Gravelle.
DE M. PERSODE DE MAIZERY A M. LE MARQUIS
A Francfort, le lo juillet 1673.
Monseigneur, je n'ay point eu de sujet digne d'entretenir \ ostre Excellence depuis l'honneur de la sienne du 3 juin ; mais comme il est de mon devoir de 1'adverlir de l'arrivée de M. le prince de Turenne à Wetzlar, à une petite journée de cette ville, où est le quartier-général de l'armée, au-dessus et h. iU
au-dessous de la Lahne, j'ay cru que vous ne trouveriez pas mauvais , Monseigneur, que je vous en disse la certitude cejourd'huy, et la crainte que celte approche cause à MM. de Trêves et de Mayence, et aux autres places de dessus le Mayn, parce que, dans la crainte que tout ce voisinage a de la marche des trouppes de l'Empereur vers le Rhin, il est à appréhender que 1' armée du Roy ne se saisisse de quelque passage sur le Mayn et ne se poste icy aux environs, ce qui causeroit toute la ruine du commerce , qui n'est déjà plus en vogue ' . Le pauvre M. de Famars2 a reçu les tendresses de Vostre Excellence avec des larmes , et à la vérité ce jeune homme est à plaindre d'avoir esté filouté par deux fripons qui luy ont perdu plus de 50 000 escus par de mauvaises négociations. La perte de Maëstricht pour les Hollandois augmente la gloire de nostre grand monarque et dessille les yeux aux Estais ; ma patrie est bien glorieuse à présent d'y voir son Roy pour quelques sepmaines. J'ay tousjours l'honneur d'expédier les despésches des ministres du Roy qui sont à Vienne, Ralisbonne et Munich , et de les envoyer à Monseigneur de Pomponne, qui, jusques à présent, est satisfait de ma petite correspondance.
' Si M. Persode de Maizery, en sa qualité de résident français , avait à cœur le progrès du armes du Roi, il le redoutait bien autant comme négociant.
' Voir la page 153.
11 est bien vray que mes services sont encore trèsfoibles et de peu d'importance , mais ma fidélité et mon zèle supléeront à mes défauts. Il est bien vray aussy, Monseigneur, comme j'ose le déclarer à Yostre Excellence, que la petite cbarge que je possède a eu ses envieux parmy quelques-uns des négocians de mes concitoyens , mais ce n'est que parmy les émis^ saires des Hollandois ; et, s'il arrive jamais que les Estats rentrent en grâce auprès de Sa Majesté , tout se changera en bien. Cependant je m'armeray de patience et feray rouller mon petit négoce avec honneur le mieux possible , en attendant mon advancernent et le bonheur d'estre utille au service de Yostre Excellence et de sa très-noble et très-illustre famille, puisque je seray jusqu'au tombeau , Monseigneur, vostre plus humble, plus obéissant et trèsobligé serviteur,
Peesode de Maizery.
DE M. DE SAUNT-ROMAIN A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES
A Soleure, le 27 juillet 1673.
Monsieur, je n'ay pas laissé de gouverner assez bien les Suisses dans la dietle d'où je viens. On n'y a pas seullement rejette les demandes de l'ambassadeur d'Espagne et du ministre de l'Empereur,
mais on y a révoqué et annulé tacitement les résolutions prises, du temps de M. Mouslier, aux diettes de 1666, 68 et 69, qui servoient de fondement à toutes ces demandes des Autrichiens. Je ne leur a y encore rien donné, mais ils s1 attendent bien maintenant à recevoir. Vos Suédois dévoient se déclarer avant la paix de Brandebourg , qui , je l'espère , sera bientost suivie de celle de Hollande , et que leur grand armement ne servira qu'à leur réputation. Il faut avouer que vostre cour se divertit bien. Que de plaisirs dans sa promenade! Vous n'en aurez pas moins à Stockholm ; mais je suis bien vostre serviteur, Monsieur, et n' envie que le sort de ceux qui passent leur vie à Paris : Stockholm Soîeure, Soleure Stockholm, l'un vaut l'autre. Nous nous reverrons un jour en place marchande, et cependant je vous supplie de croire que je suis cordiallement tout à vous ,
Saint-Romain.
P. S. J'espargne mes yeux et j'espère, Monsieur, que vous ne le trouverez pas mauvais * .
1 La signature seule de cette lettre est de récriture de M. de Saint- Romain.
DE M. L'ABBÉ DE GRAVELLE A M. LE MARQUIS ISAAG DE FEUQUIÈRES
A Mayence, le 28 juillet 1673.
11 y a peu de changement aux affaires de celle cour depuis ma précédente. Les dernières lettres qu'on y a reçues de Vienne ne s'accordent pas avec celles que le courrier de Buisson a apportées de la part de M. de Gremonville, quoyqu' elles soient de mesme datte. Celles-cy portent qu'il a esté tout à fait arresté que les trouppes impériales dévoient commencer à se mettre en marche le 22 du courant, et l'Empereur en personne le 2 d'aoust. Mais les autres qui sont arrivées avant-hier el hier portent que l'Empereur ne sortira pas de Vienne, et que le bruit qu'on a fait courir de sa marche n'a esté que pour obliger les officiers à mettre leurs compagnies en un meilleur estai. Elles s'accordent seulement toutes au sujet de la marche desdiltes trouppes et du temps de la revue généralle , qui doit tousjours estre aux environs d'Egre le 1 0 ou 1 2 du mois prochain.
Messieurs les envoyés sont enfin revenus vendredj passé. Ils ont prétendu d'abord mettre dans l'esprit de M. l'Électeur que, si le Roy ne rappeloit ses trouppes en deçà du Rhin et n'accordoit un ar^
mislice universel, la paix seroit malaisément restablie dans l'Empire, et : l'Empereur ne pourroit s'empescher d'y entrer pour lascher de les en faire sortir, que c'estoil au moins la résolution de la cour de Vienne. Mais après avoir entendu nos raisons, ils reviennent tout doucement, et M. l'Electeur souhaiteroit assez que l'Empereur voulût donner au Roy les satisfactions que Sa Majesté désire ; mais il auroit de la peine à se joindre à d'autres , qui ne feroient peut-estre pas de difficulté de donner à Sa Majesté la garantie que le Roy demande, l'Empereur refusant de se déclarer. Il pourra estre que M. le prince Guillaume , qu'un de mes gens qui revient de la ville ma dit avoir vu arriver, achèvera de le persuader; mon opinion est que, si ledit Electeur ne s'explique pas comme on le désire , c'est plustost faute de vigueur et de fermeté que de bonnes intentions, qui , à ce que je puis juger, ne luy manquent pas.
L'armée de M. deTurenne est tousjours campée sur la Lahne, la plus grande partie en delà de cette petite rivière. L'artillerie et l'équipage des batteaux de cuivre sont en deçà avec le régiment de la Ferté pour leur garde ; le détaschement que le Roy a envoyé de son armée à celle-là l'a joint il y a trois ou quatre jours.
On va travailler à un pont de batteaux à Philisbourg. Le sieur de Saint-Hilaire , commissaire de
l'artillerie , qui en a les ordres, y est desjà arrivé. M. le duc de Navailles y a esté, mais il n'y est resté que deux jours , y ayant reçu des ordres de se rendre en diligence en Bourgogne.
Les affaires vont bien en Suisse par les soins de M. de Saint-Romain , l'ambassadeur d'Espagne et l'envoyé de l'Empereur n'ayant rien pu obtenir à la diette de Baden.
La cour devoit arriver à Metz le 23 du courant. On y faisoit cuire quantité de pains et bastir trois mille barraques dans Tlsle pour l'armée qui su i voit le Roy, une partie sous le commandement de M. de Rocbefort, et la gendarmerie sous celuy de M. de Vaubrun , qui se dévoient joindre ensemble sur la Moselle, vers rarcbevesché de Trêves, qui est fort menacé. On dit cependant que cet Electeur est entré dans F alliance de Brunswick ; je ne sçais si cela le sauvera, au cas qu'on ait envie de le cbastier.
M. de Choisy, intendant des Trois Evescbés, a eu ordre de se retirer cbez luy, et M. de Saint-Pouange de se saisir de ses papiers. On n'en escrit point encore les raisons. Je suis, Monsieur, avec toute l'estime et tout le zèle possible, le très-humble et très-obéissant serviteur de Vostre Excellence,
l'abbé de Gravelle.
DE M. LE CHEVALIER DE TERLON A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES
A Copenhague, le 28 juillet 1673.
Je vous escris, Monsieur, ces lignes pour vous dire que cette cour est dans le mesme estât qu'elle a esté jusques à présent, et Ton verra, par l'ordinaire de demain, si Ton est en intention à la Haye de ratifier le traitté. L'on dit que Sa Majesté est à Metz, et que M. de Turenne reste en Allemagne pour observer ce que F Empereur voudra entreprendre, et que les trouppes du Roy, en ce cas, peuvent joindre M. de Turenne sans le moindre empeschement, ayant des ponts sur les rivières. Il faut attendre ce que rapporteront les ambassadeurs d'Hollande qui sont allés à la Haye avec l'envoyé d'Espagne, et après cela l'on pourra voir si nous aurons la paix ou la continuation de la guerre.
Je suis, Monsieur, entièrement à vous,
LE CHEVALIER DE ÏERLON
DE M. DE CHASSAN A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES
A Dresde, le 28 juillet 1673.
Monseigneur, je ne nie donnay pas l'honneur cTescrire à Vostre Excellence la semaine passée , faute de matière. Le comte d'OEttingen , qui doit assister de la part de FEmpereur à rassemblée de Mulhausen en Thuringe, ayant pris son chemin par icv, a sollicité M. l'électeur de Saxe de vouloir favoriser les intérests de Sa Majesté Impériale dans ladite assemblée, laquelle s1 ouvrira dans trois semaines ; il a aussv fait entendre à Son Altesse Électoraie que l'Empereur venant à Ègre, à la teste de son armée, au commencement du mois prochain, il espéroit qu'elle l'y viendroit voir, puisque ses Estats estoient si proches; il semble toutefois que M. l'Electeur ne soit pas bien résolu à faire ce voyage, à moins que M. l'électeur de Mayence, lequel y a esté aussy convié, ne soit de la partie.
Le sieur Emskerken, pensionnaire d'Amsterdam, a aussy passé par cette ville depuis peu de jours, s'en allant en poste à Vienne; il s'est laissé entendre qu'il alloit faire haster le secours de l'Empereur, qu'à moins de cela il avoit ordre de déclarer que les Estais généraux concluroient une paix particulière
avec le Roy; Ton ne croit pas icy que l'Empereur pousse cette affaire. Je suis tousjours avec respect, Monseigneur, de Vostre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur ,
Chassan.
DE M. L'ABBÉ DE GRAVELLE A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES
A Mayence, le 4 août 1673.
Vostre Excellence aura appris par ma précédente l'arrivée de M. le prince Guillaume en cette ville. 11 y a eu plusieurs audiences de M. l'Électeur, mais qui n'ont pas produit un grand effet. Outre que ce prince trouve en Allemagne tout le monde fort en garde contre luy, M. l'Électeur et ses ministres, qui ne font qu'entrer dans les grandes affaires et surtout de la nature dont sont celles d'aujourd'huy, ont de la peine à prendre une bonne et vigoureuse résolution et telle qu'il seroit nécessaire qu'ils la prissent dans la conjoncture présente. La crainte qu'ils ont d'offenser l'un ou l'autre party, fera sans doute qu'ils en demeureront aux simples remontrances et aux exhortations, lesquelles auront bien moins de force, à la cour de Vienne, que les pistolles d'Espagne et les ducats de Hollande.
Toute la cavalerie qui a suivy le Roy jusque vers
Thionville, aussy bien que le bagage de l'infanterie, est entrée dans l'archevesché de Trêves, ayant desjà occupé ou occupant actuellement toutes les terres et toutes les petites places de cet arcbevesché qui se rencontrent entre Thionville et Coblentz. Nous verrons si F alliance de Brunswick le retirera de Fembarras où il se trouve. C'est M. de Fonville qui commande toutes lesdites trouppes, et M. de Réveillon reprendra le commandement du pont qu'on va construire près d'Andernach, ainsy qu'il l'avoit de celuy qui y a esté par cy-devant.
M. le marquis d'Arcy est arrivé dimanche dernier en cette cour, en qualité d'envoyé extraordinaire du Roy. Sa commission est de justifier auprès de M. l'électeur de Mayence cette entrée de nos trouppes dans ledit arcbevesché. Il doit passer d'icy à Heidelberg pour le mesme sujet. Comme il m'a apporté des ordres du Roy de me rendre incessamment à Ratisbonne, auprès de mon frère, qui doit me faire entendre les volontés de Sa Majesté, je fais estât de partir demain. J'ay ordre aussy de m'abboucher, en passant, avec M. de Turenne, dont les trouppes s'establissent fort vers Francfort et le Mayn. Si j'apprends quelque chose en ce voyage, qui mérite de vous estre escrit, j'auray soin de vous en faire part; si vous avez cependant quelque chose à me mander, Y ostre Excellence pourra continuer d'adresser ses lettres à M. Bidal, qui pren-
cira la peine de me les faire tenir. Je suis, Monsieur, avec tout le zèle possible, vostre très-humble et très-obéissant serviteur ,
l'abbé de Gbavelle.
P. S. 11 est arrive icy un envoyé de Saxe pour inviter M. l'Electeur à venir visiter F Empereur à Egre ; mais je pense qu'il n'obtiendra rien.
DE M. PERSODE DE MA1ZERY A M. LE MARQUIS 1SAAC DE FEUQLIÈRES.
A Francfort, le 5 août 1673.
J'ay eu l'honneur de saluer Monseigneur le prince * de Turenne en son quartier de Wetzlar , apportant une dépesche de Sa Majesté à cette Altesse , qui m'a reçu avec toutes les tendresses imaginables , de mesme que MM. les comtes de Guiche, de Louvigny, du Lude, les marquis de Beauvezé, de Villiers, de Villeroy, de Piîloy, de la Ferté et de Lambert, avec le brave chevalier du Plessis, le duc de Larochefoucauld, et plus de trente autres mestres de camp qui estoient de la table de ce grand capitaine : il m'avoit fait placer tout proche de sa personne. Les petits services
1 M. de Mai/en donne à Turenne le titre de prince : Turenne était prince en effet, ayant eu pour père un duc souverain de Bouillon. Sa mère était Elisabeth de Nassau, fille de Guillaume I01, prince d'Orange.
DES FEUOTJIÈRES. 221
que je rends à ce prince, à M. de Charvel, son intendant de justice, police et finances, de mesme qu'à M. le commissaire générai .1 acquière et à M. Chamlay, quartier-maistre général de F armée, aussy bien qu'à tous les braves officiers qui la composent, me consolent de tant de tristes nuits que mont causées plusieurs envieux de ma charge et du bonheur de ma petite famille, laquelle, malgré tous leurs malicieux desseins, subsistera avec honneur jusqu'au tombeau ; et ces malins esprits sont presque resduits aux abois, voyant que je les crève de civilités et de services, depuis que F armée du Roy approche de cette ville, par les passeports que je donne aux marchands, bourgeois, rouliers et voyageurs qui passent au travers des trouppes, comme si c'estoit la main propre du général, et, par Fexemption que M. deTurenne donne et accorde, à mes très-humbles prières, à tous ceux qui en demandent avec raison, ayant fait exempter, par une sauvegarde générale, les villages et censés de Messieurs de Francfort , et celuv de Borkenheim, où sont les exercices des réformés. Cela commence à me faire regarder des yeux doux par ces Messieurs, qui me vouloient faire périr depuis F acceptation de ma charge d'agent. Et, par je ne sçay quelle fatalité, cette charge est qualifiée du litre de résident du Roy, par le plus grand nombre des ministres d'Eslats, aussy bien que par Messeigneurs les plénipotentiaires et autres ministres
du Roy, par Monseigneur de Louvois, Monseigneur le Prince, et par tous les autres grands officiers de guerre des armées du Roy, de mesme que par les gouverneurs des places; ce que j'ose communiquer à Vostre Excellence pour luy faire remarquer le lustre de ma charge , et aussy pour luy demander conseil de pouvoir envoyer, quand il sera temps, un compte des ports de lettres et des dépenses faites pour le service du Roy depuis que j'y seray estably, estant certain qu'il y aura pour la première année, plus de six cents escus de déboursés, tant en ports de lettres qu'en messagers et envoyés exprès à l'armée de M. de Turenne, car voilà l'année bientost révollue. Je n'ignore point que, s'il estoiten vostre pouvoir et en celuy de tous les braves ministres et généraux , lieutenants généraux et mareschaux de camp quej'ay eul'honneurde servir depuis l'entrée en ma charge , Sa Majesté me feroit de bons appointements, cognoissant ma fidélité et tout mon zèle pour son service ; mais ce n'est pas à moy de parler de toutes ces choses, et il faut en attendre la volonté du maistre et de vos puissantes recommandations avec celles de Monseigneur de Pomponne , puisquejen'ay point d'autres patrons ni protecteurs, et que je n'en demanderay jamais de ma vie de plus équitables. Je ne sçay si mon frère est encore auprès de Vostre Excellence ou s'il est malade; il doit response à deux des miennes, et je n'ay rien
à y adjouster; je serois bien aise d'apprendre sa santé dans les moments de ses loisirs. M. de Turenne est assuré du passage d'Achaffembourg en cas que l'Empereur ne veuille assurer le Roy qu'il ne sortira pas de ses pays héréditaires en faveur des Hollandois, et il s'opposera à l'armée qui fait tant de bruit partout, qui doit venir sur le Rhin au nombre de 40 000 hommes , de quoy on peut déduire très-assurément la moitié ; M. de Turenne seul les renvoyeroit jusques en Hongrie si on luy permettoit l'attaque, puisqu'il a les plus belles trouppes qui se puissent voir sous le ciel , et les officiers et soldats les plus intrépides. Son armée n'est que de 25 à 2(3 000 hommes, avec trente pièces d'artillerie ; mais M. de Fonville, mestre de camp de la cavalerie légère de France, est dans le pays de Trêves , vers W iltliek , avec 6 000 chevaux et \ 500 dragons, qui peuvent passer dans un moment le pont d'Andernach, où M. de Réveillon commande encore avec un bataillon d'infanterie, ce qui fortifiera de 8 000 hommes M. de Turenne , sans l'armée du Roy qui est en Lorraine, et celle de M. le duc de Navailles, qui est en Bourgogne. Tout cela feroit trembler l'Empire si jamais l'Empereur prenoit l'envie d'en vouloir taster; mais on commence desjà d'escrire de \ ienne que ce prince s'est laissé persuader par l'Impératrice douairière et par Madame la duchesse d'Inspruck, sa promise, qu'il n'iroit pas en per-
sonne au rendez-vous d'Egre, non plus que M. de Montécucully, ce qui surprend les Hollandois, qui faisoient fonds sur F armée de l'Empire, aussy bien que les Espagnols; mais ils s'en trouveront trompés, et je ne vois point que le Roy n'ait toutes les satisfactions possibles de ses ennemis, quand Sa Majesté le désirera. C'est ce que je puis vous dire, Monseigneur, et que je seray toufe ma vie, avec fidélité et zèle, aussy bien que tous les miens, Monseigneur, le plus humble et plus obéissant et trèsobligé de vos serviteurs,
Persode de Maizery.
DE M, DE GHASSAN A M. LE MARQUIS ISAAC DE FETTQUIÈRES
A Dresde , le H août 1673.
Monseigneur, je n'ay pas voulu différer de donner avis à Vostre Excellence que M. l'électeur de Saxe part demain pour aller à Egre s'y aboucher avec l'Empereur, lequel y doit estre le 15. Je n'ay rien omis pour rompre ce voyage, mais je n'ay pu y réussir. Son Altesse Électorale proteste toutefois qu'il ne l'entreprend à autre fin que pour dissuader l'Empereur de faire rentrer ses troupes dans l'Empire; il n'y a guère d'apparence qu'il y réussisse, puisque, selon les advis de Bohême du 9, Sa
Majesté Impériale avoit desjà envoyé demander le passage par le Palatinat à M. F Électeur de Bavière, le menaçant de le prendre de force s'il ne Faccordoit amiablement. Cependant F Empereur, pour ce qui est de sa personne , ne prétend pas de faire une longue campagne; il ne doit estre que huit jours à Egre, où se fera la revue de ses troupes, qu'on fait monter à 30 000 hommes, après quoy il s'en retournera à Vienne, pour se rendre vers la my-octobre à Gratz, en Styrie, où il consommera son mariage avec F archiduchesse d'Inspruck.
M. F électeur de Saxe sera accompagné de M. le Prince électoral, de M. le prince Maurice son frère, du résident de l'Empereur, et de quelques-uns de ses ministres; pour moy, je n'ay pas demandé de suivie son Altesse Électorale , parce que je suis persuadé que j'en aurois esté refusé, outre que M. le commandeur de Grémonville m'ayant desjà mandé qu'il n'accompagneroit pas non plus l'Empereur, il eût esté mal à propos que j'entreprisse ce voyage, qui ne sera que de quinze jours.
M. l'électeur de Mayence s'excuse de se rendre à Egre, alléguant qu'il est environné de tous costés des troupes francoises; il persiste à vouloir estre médiateur entre le Roy et l'Empereur; mais il voudrait préalablement que l'armée qu est sous le commandement de M. de Turenne, se retirast audelà du Rhin ; je laisse à juger à Vostre Excellence ir. 15
si cet expédient peut estre accepté. Je suis avec respect, Monseigneur, de Vostre Excellence, le trèshumble et très-obéissant serviteur,
Chassan.
P. S. 11 me semble qu'il seroit à propos que le roy de Suède renvoyast icy au plus tost M. Graffentlial pour faire expliquer M. Y électeur de Saxe sur la présente conjoncture.
DE M. L'ABBÉ DE GBAVELLE A M. LE MARQUIS ISAAC
DE FEUQUIERES.
A Ratisbonne , le 14 août 1673.
Je suis arrivé icy, Monsieur, suivant les ordres que je me suis donné l'honneur de mander à Vostre Excellence que j'avois de m'y rendre pour apprendre de la bouche de M. le plénipotentiaire, mon frère, les volontés du Roy ; elles sont, Monsieur, que j'aille assister de sa part à une assemblée qui se forme à Mulhausen de quelques cercles de l'Empire. Je fais estât de partir demain d'icy pour m'y transporter. Dès que j'y seray arrivé, je prendray le soin d'informer Vostre Excellence de ce qui s'y passera et de ce qui y viendra d'ailleurs à ma connoissance. J'ay vu en passant M. l'évesque de Wurtzbourg ; c'est un prince qui aime fort la paix et le repos1, qui ne se mesle d'affaires que le moins
1 L'événement prouva que l'abbé de Gravelle et surtout Turenne
qu'il peut et qui, craignant l'entrée des trouppes du Roy en son pays, n'auroit pas, ce me semble, d'aversion de se joindre à ceux qui voudroient s'employer auprès de l'Empereur pour le porter à ne point sortir de la Bohème. Il lève un régiment d'infanterie de deux mille hommes , qui doit estre suivy d'un autre de cavalerie, auquel toutefois on ne travaillera pas que le premier ne soit sur pied. Je verray aussy M. l'évesque de Bamberg, s'il se trouve chez luy lorsque j'y passeray. On m'a dit qu'un colonel, nommé Kilmansek, est passé hier par cette ville , s'en allant à Nuremberg, à dessein, à ce qu'on a dit, d'y travailler à la répartition des quartiers pour les trouppes de l'Empereur dans le cercle de Franconie; si cela est, je pourray en apprendre quelque chose de plus particulier, en repassant par ledit lieu de Nuremberg, dont j'informeray Vostre Excellence. Je suis cependant toujours son très-humble et très-obéissant serviteur,
l'abbé de Gravelle.