‹ Lettres inédites des FeuquièresChapitre 33 sur 50 · DU PERE VERJUS A M. LE MARQUIS ISAAC · texte numérisé non relu

DU PERE VERJUS A M. LE MARQUIS ISAAC

A Berlin, le 4 octobre 1673.

Mon frère est obligé de remettre encore, Monsieur, d'escrire à Vostre Excellence, parce qu'ayant été obligé de travailler la nuit , il est accablé de sommeil.

MM. les envoyés de Suède ont eu quatre conférences à Postdam avec les ministres de M. l'Electeur. Ils en auront demain une cinquième icy, où S. A. E. est de retour d'hier au soir. Ils ont fort promis une grande confiance et une grande ouverture à mon frère; mais il en attend jusqu'à maintenant les effets, quoyqu'ils vivent d'ailleurs trèsbien ensemble.

Cependant les lenteurs et les délais de l'action de MM. les Suédois ont arresté jusqu'à maintenant celle de plusieurs autres alliés du Roy, ce qui donne plus d'avantage qu'il ne seroit à désirer aux Impériaux, et est d'un préjudice incroyable à la Suède et à nous. Les princes que Vostre Excellence sait n'attendent que la première action de cette couronne pour s'acquitter de leurs obligations, et tout retardement est pernicieux. Ils disent tous que si le Roy avoit employé la moitié de ce qu'on donne à

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la Suède à faire agir d'autres princes en Allemagne ou à leur donner à eux-mesmes le moyen de faire encore de plus grandes levées, tout seroit maintenant en action , et qu'on auroit mesme empesché l'armée impériale d'aller si avant.

M. deTerlon mande tousjours à mon frère qu'assurément le Danemark, avec de moindres subsides, eust aussy fait davantage et eust esté plus viste. Mais il faut espérer que la Suède compensera bientost ces retardemens par la vigueur de son action. 11 y va assurément très-fort de sa réputation et de son intérest, comme Vostre Excellence le voit mieux que nous. Mon frère vous en dira davantage par le prochain ordinaire. Il vousbaise mille fois très-humblement les mains. Je suis comme luy? avec plus de respect et de passion qu'aucune autre personne du monde, le très-humble et très -obéissant serviteur de Vostre Excellence ,

Verjus.

DE M. L'ABBÉ DE GRAVELLE A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES

A Mayence, le 13 octobre 1673.

Mes précédentes auront appris à Vostre Excellence la séparation de l'assemblée de Mulhausen , et que j'en partois pour m'en revenir icy. Le premier courrier que j'avois despesché au Roy m'ayant

joinctà Erfïbrt, où je m'estois rendu en sortant de Mulhaiisen pour quelques affaires que j'y avois , et m' ayant apporté les ordres que j'attendois de Sa Majesté pour respondre à la proposition du commissaire de l'Empereur, ce que je pus faire fut d'envoyer à chacun des desputés qui composoient la ditte assemblée une copie du mémorial que j'y aurois présenté si elle n'avoit desjà esté séparée ; c'est ce que j'ay fait avant que de sortir d'Erfïbrt, et qui produira à peu près le mesme effect. J'aurois joint icy une copie dudit mémorial si mes bardes estoient arrivées. Les partys qui estoient en campagne pour me prendre entre Erfïbrt et icy, m'ont obligé d'user de plusieurs stratagèmes pour eschapper de leurs mains , de me défaire de ma calescbe et de tous mes gens, et de m'en venir desguisé au travers des bois de Hesse et de la Wettéravie; j'ay passé, grâces à Dieu, par ce moyen, et suis arrivé hier en cette ville; mais je n'ay encore aucune nouvelle de ce que sont devenus mes gens, ma calescbe et mes hardes, parmy lesquelles sont mes papiers ; s'ils arrivent à bon port, ainsy que je l'espère sur la voie que je leur ay fait prendre, je vous envoyeray la copie du susdit mémorial.

Je ne sçaurois rien mander aujourd'buy à Vostre Excellence, n'ayant encore vu personne. Je me donneray l'honneur de luy escrire plus particulièrement par le premier ordinaire. Je suis cependant,

avec tout ie zèle possible, son très-humble et trèsobéissant serviteur,

l'abbé de Gravelle.

P. S. A ce moment nous apprenons icy que l'armée impériale marche droit à Francfort, et qu'elle veut jetter un pont sur le Mayn à une portée de canon au-dessous de la ville , pour y repasser le Mayn. Mais j1ay de la peine à croire qu'ils exécutent cette résolution. On dit que M. de Turenne s'advanee aussv vers Francfort.

DE M. PERSODE DE MAIZERY A M. DE FEUQUIERES.

A Francfort, le 14 octobre 1673.

Monseigneur, je vous diray que toute l'armée de l'Empereur, soubs Montécucully, s'est advancée de Ghelnhausen à une lieue de Hanau, et descend aujourd'lmy avec son quartier-général à Berg, à une heure de nostre ville , où il y a trois jours qu'on sollicite, par la bouche du marquis de Grana, le passage au travers du pont de nostre petite ville, pour couper M. de Turenne et l'armée du Roy; mais nos bons amis qui sont dans la magistrature s'y sont opposés vigoureusement, et tout ce qu'on a pu faire, c'est de permettre qu'ils achettent des bateaux pour faire un pont. Comme ils prétendent d'v commencer aujourd'huy, celaa fait faire une contremarche à M. de Turenne, et j'eus nouvelle d'hier II. 18

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soir, par lettre de M. de Saint-Abre, l'un de ses lieutenants généraux , qu'il estoit à Pavant-garde vers Steinheim, vis-à-vis de Hanau , que toute Faraiée suivrait, à la réserve dune bonne garnison qu'on laisse à Ascbaffembourg pour y garder le pont et le chasteau , et que M. de Turenne prétendoit d'empescher la construction d'un pont sur le Mayn à Montécucully, parce qu'il borderoit ce fleuve de son armée et faciliterait, par ce moyen, la jonction des 4 000 cbevaux et 6000 hommes d'infanterie que Sa Majesté luy envoyé sous M. le marquis de Vaubrun , qui les fait passer de Philipsbourg par Ladenbourg , pour le joindre en deçà le plus tost possible. L'on nous a aussy assuré de Mayence, où M. l'abbé Gravelle est de retour très-à propos depuis trois jours en çà, que M. l'Électeur avoit fait rompre le pont du Rhin. Par ainsy la Franconie sera libérée du fouet qu'elle appréhendoit pour avoir pris le party de l'Empereur ; mais on y pourra revenir un jour , et l'on attendrait, à cet effet, une bonne résolution des Suédois pour prendre noire party ; en ce cas, l'on rangerait bientost les ennemis de la France , qui s'augmentent tous les jours en Allemagne, pour avoir été traittés, dans le commencement de l'entrée de nostre armée, avec trop de douceur. Le pays du bon landgrave de Darmstadt va estre ruiné de fond en comble si M. de Turenne n'empesche le passage du Mayn, ce quej'es-

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père qu'il fera. Nous voilà à présent sur la défensive1

1 ce En l'année 1673, le maréchal de Turenne étoit sur le Tauber ee avec l'armée du Roi, pour empêcher que M. de Montécuculli, avec ce l'armée de l'Empereur , ne pût s'approcher du Bas-Rhin et se « joindre aux Espagnols et aux Hollandois.

« L'armée du Roi tiroit son pain de Wurtzbourg , par un traité ce fait avec l'évêque de Wurtzbourg, qui portoit que ce prince laissece roit cuire librement le pain dans sa ville et ne souffriroit pas que « M. de Montécuculli y fit entrer des troupes pour troubler nos conc< vois. Sur la foi de ce traité, le maréchal de Turenne négligea d'en- « voyer des escortes assez fortes pour recevoir nos caissons à la sortie « de la ville et les conduire sûrement à l'armée.

« M. de Montécuculli , qui n'osoit s'avancer vers le Bas-Rhin tant ce que M. de Turenne seroit au milieu de la Franconie, agit si efficace cément auprès de M. de Wurtzbourg , que ce prince, manquant à ce son traité avec M. de Turenne, laissa passer des troupes de l'Em- « pereur au travers de sa ville, immédiatement après la sortie de nos « caissons, dont la foible escorte fut battue et le convoi de pain « enlevé.

« L'armée du Roi se trouvant donc tout à fait sans pain et sans face rines plus proches que celles qui étoient dans Philisbourg, M. de Tu- « renne fut contraint de la ramener sur-le-champ à portée de tirer ce son pain de cette place ; et M. de Montécuculli , débarrassé de « M. de Turenne, sans craindre qu'il pût se maintenir dans le fond ce de la Franconie ni le suivre de près, faute de subsistances, marcha a au Bas-Rhin, et fit faire le siège de Bonn à M. le prince d'Orange.

« Cet événement seul , qui changea la consitution de la guerre en « Allemagne, obligea dans la suite le Roi d'abandonner les places de « Hollande , et donna le moyen à l'armée de l'Empereur de prendre « ses quartiers d'hiver entre le Rhin et la Meuse et de se joindre, à ce la campagne suivante de 1674, aux armées d'Espagne et de Hol- 1 lande, qui , par ce renfort considérable, crurent avoir changé la ce constitution de la guerre et être en état de la faire offensive de leur « part contre le Roi de France. »

( Mémoires militaires de Feuquières. )

de toutes parts , ce qui ne durera pas si Sa Majesté fait quelques progrès en Flandre; et aujourd'huy nos magistrats d'icy ne sont pas peu embarrassés, puisque les Impériaux prétendent qu'ils ne fournissent qu'aux trouppes de l'Empereur et que nos François veulent qu'ils conservent une neutralité exacte. C'est ce qui se peut dire à Vostre Excellence, avec les très-humbles salutations de vostre très-obligé serviteur ,

Pebsode de Maizeby.

DE M. LABBÉ DE GBAVELLE A M. LE MARQI IS ISAAC DE FEUQI3IEBES.»

AMayence, le 19 octobre 1673.

Quoyque M. Persode soit plus près que moy de l'action, je ne laisseray pas de vous mander ce que j'en apprends. On nous assure que le pont des Impériaux, près Francfort, qui est à la portée du pistolet de leurs bastions, fut achevé avant-hier avant la nuit. Ils se sont saisis de toutes les advenues des environs de Saxenhausen, et ont fait tout ce qu'ils dévoient pour faire croire qu'ils vouloient passer en deçà du Mayn : mais, pour moy, je n'ay jamais cru que ce fût leur dessein. Ils n'avoient pas encore commencé à passer hier au soir; nous sçaurons peut-estre , avant le départ de la poste , ce qui se sera fait celte nuit et ce matin. Le gros de leur ar-

mée, cependant, s'est desjà advancé en deçà de Francfort; le quartier-général estoit dès hier en deçà de la Nidde et il approche tous les jours plus près de cette ville. La teste de leur avant-garde n'est qu'à une lieue d'icy, et leurs coureurs fourragent jusqu'au Rhin.

Le comte de Holac, quia esté autrefois au service du feu Électeur, fut icy hier au matin de la part du comte de Montécuculli, avec des lettres de créance de l'Empereur pour demander passage sur le pont de cette ville pour l'armée impérialle; sa proposition fut accompagnée, à ce qu'on dit, de promesses, de menaces et de tout ce qui pouvoit obliger M. l'Électeur à lu y accorder une demande de cette nature; mais on assure que M. l'Electeur est demeuré ferme et qu'il la luy a refusée tout net ; aussy ne raanquoit-il pas de raisons pour le faire. On dit mesme audit comte qu'il seroit le dernier qui passeroit dessus, et qu'on l'ostei oit aussytost qu'il seroit de l'autre costé du Rhin, ce qui fut exécuté et qui ne le mortifia pas peu.

M. de Turenne décampa de Verth le 1 6. Le quartier du Roy fut le mesme jour à Grosostheim, gros bourg en deçà d'Aschaffembourg, sur la droite; M. le marquis de Vaubrun devoit le joindre le 1 7 sur le soir ou le 18, qui estoit hier. Sur ce que j'ay mandr à mondit sieur de Turenne, que j'avois, à la requis sition de M. l'Electeur, envoyé un courrier au Rov

pour demander la neutralité pour l'archevesché de Mayence, il m'a mandé d'assurer à Son Altesse Electorale qu'il croyoit qu'il ne seroit pas désadvoué de Sa Majesté en accordant par advance cette neutralité, et qu'il restitueroit Aschaffembourg aux gens que M. l'Électeur y envoyeroit pour en reprendre possession, à condition qu'il le fît garder par ses gens, et qu'il empescheroit que les ennemis ne s'en saisissent ; cela se doit exécuter aujourd'hui . Les Impériaux en auront sans doute esté bien surpris , car ils avoient promis le jour de devant la mesme neutralité à M. l'Électeur, à condition que M. de Turenne vuidât Aschaffembourg, ce qu'ils ne croyoient pas qu'il feroit ; et , en ce cas-là, ils demandoient à mondit sieur l'Électeur Hôchst, Steinheim et d'autres places. Si cela s'exécute de part et d'autre, l'archevesché en sera quitte pour le plat pays et ses villes fermées seront conservées. Les Impériaux font icy cuire quantité de pain, qu'ils assemblent dans une grande maison de cette ville, ce qui ressemble assez à l'érection d'un magasin ; cela fait croire qu'ils s'approcheront plus près d'icy ou qu'ils veulent le faire descendre vers le bas du Rhin.

Je suis, Monsieur, avec tout le zèle possible, le très-humble et très-obéissant serviteur de Vostre Excellence ,

l'abbé de Gravelle.

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DE M. DE CHASSAN A M. LE MARQUIS ISAAC DE FE1 QCJIÈRES

A Dresde, le 20 octobre 1673.

Monseigneur, je suis privé des lettres de Vostre Excellence depuis quelques ordinaires; je veux espérer qu'elle aura reçu celle que je me donnay Fhonneur de luy escrire le 29 du passé, par laquelle je luy marquois que M. F électeur de Saxe verroit volontiers que le roy de Suède le dissuadât de joindre les troupes qu'il a promises à l'Empereur; il est encore dans ce mesme sentiment , et , à cette considération, il diffère autant qu'il peut Fenvoy des dites troupes, dont le ministre de l'Empereur commence de s'apercevoir.

M. F électeur de Trêves a escrit ces jours passés à M. l'électeur de Saxe une lettre pleine d'exagérations et de plaintes contre le Roy, demandant non seulementle secours de Son Altesse Électorale comme son collègue , mais aussy celuy du cercle de la haute Saxe, en vertu des constitutions de l'Empire ; cela luy aura esté suggéré sans doute par la cour de Vienne, et il est probable que ce sera une lettre circulaire qu'il aura envoyée par tout l'Empire; je veux espérer, toutefois, que, puisque ledit cercle de la haute Saxe et celuy de la basse n'ont point voulu embrasser les intérests de la Franconie, qui leur est

si voisine , ils ne se mesleront pas non plus d'assister M. l'électeur de Trêves, dont les Estats sont encore plus esloignés.

L'on a de la peine icy à trouver du monde pour le peu de levées qu'on a entreprises ; les officiers y procèdent aussy de leur costé avec d'autant plus de lenteur qu'on leur a fait entendre que la monstre ni les quartiers ne leur seroient comptés que de huit jours après la Saint-Martin, c'est-à-dire, selon le vieux style, au 29 du mois prochain. Je suis avec respect, Monseigneur, de Vostre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur,

Chassan.

de m. l abbé de gravelle a m. le marquis isaac de feuquières.

A Mayence, le 23 octobre J673.

Les ennemis ont achevé d'avant-hier au soir leur pont de batteaux sur le bras droit du Rhin, entre la campagne de delà et l'isle la plus prochaine de cette ville. Ils ont, sur le bord de deçà, qui est trois fois plus large que l'autre, un pont volant de deux grands batteaux de Cologne, attachés l'un contre l'autre, sans aucun espace entre deux, lesquels ils ont pris en ce port ; et avec ce pont volant et tous les pontons de cette ville et des environs, ils ont fait passer en deçà jusqu'à 3 ou 4 000 hommes qui campent sur une hauteur, à la gauche de cette ville, en

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regardant vers le bas du Rhin. Ils envoyent de forts partis de cavallerie du costé de Worms et de Philisbourg, pour recognoistre le mouvement de nostre aimée, qui est présentement aux environs de là. Le reste de la leur est tousjours dans F encoignure des montagnes de Wisbaden et du Rhin jusqu'à l'isle. Le quartier-général est audit lieu de Wisbaden. Ils y ont desjà une partie de leur artillerie. Il y en a encore qui doubtent qu'ils veuillent passer là le Rhin ; et, s'ils en ont véritablement l'intention , ils ne sçauroient le faire qu'en bien du temps, à cause de Fespouvantable bagage et attirail qu'ils ont, qui se monte, dit-on, à plus de 15 000 chariots que charettes. Ils font tousjours mine de vouloir construire un pont sur le bras de deçà. Ils apprestent des bateaux et arrestent tous ceux qui montent et descendent le Rhin et qui leur peuvent servir. M. l'Électeur a tenu bon jusques icy à ne leur pas accorder les siens, qu'ils luy ont demandés avec beaucoup d'instances. Leur armée souffre; ils donnent peu de pain et point d'argent. Tous les boulangers de la ville et des environs travaillent nuit et jour pour eux; mais cela est peu de chose.

Du 27. — Il y a tousjours de deçà environ le mesme nombre de trouppes que j'ay marqué cydessus. Mais le pont sur le bras du Rhin, en deçà de 1 isle, est commencé d' avant-hier au soir. Il peut y avoirmaintenant quelques vingt-deuxou vingt-quatre

batteaux de placés : ils ne sont pas encore à la moitié. Je reçois à ce moment la dépesche de Vostre Excellence du 9 courant, dont je luy rends très-humbles grâces. J'espère qu'une des prochaines m'apprendra la déclaration de MM. les Suédois contre les contraventions de l'Empereur aux traités de West-

phalie.

l'abbé de Gravelle.

DE M. PERSODE DE MAIZEBY A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES

A Francfort, le 24 octobre 1673.

Monseigneur, voicy une petite lettre de nostre générallissime { qui vous fera connoistre ce qui l'obligera de passer le Rhin aussytost que Montécucully aura pris F envie de le faire passer à l'armée impérialle au-dessous de Mayence, où il a fait construire son pont, à un quart d'heure, dans la petite isle tout près du château de M. l'Electeur, qui à la vérité a tenu ferme à ne point donner le passage au-dessous de son pont, qu'il a fait rompre, ayant promis la neutralité à M. de Turenne , moyennant qu'on lui rendist son Aschaffembourg. Mais le marquis de Grana et Johannely ont tiré de la capitale aussy bien que de cette ville tous les secours, aydes et assistances qu'ils ont pu souhaiter, hors le passage

1 11 est à regretter que cette lettre de Turenne soit perdue.

par les villes; autrement il y a une différence si grande entre ce qu'ils accordent à nos armées, quand elles sont à leurs portes, et ce qu'ils cèdent aux ennemys de la France , que Ton voit sans difficulté de quel party ces Messieurs se rangeaient si la puissance du Roy ne les retenoit en bride; et c'est avec une joye extrême qu'ils ont tous vu que notre armée, faute d'avoir eu 8 à 10 000 hommes de plus pour boucher leur sortie du Spessart et celle par le Tauber tout ensemble, leur a permis de voir l'armée de l'Empereur, fortifiée des troupes des cercles de Franconie, venir se rafraîchir icy et à Mayence. A. la vérité elle auroit péri de faim et de soif si M. de Turenne leur eust disputé le passage de Ghelnhausen et de la Nidde, à la sortie de ces déserts du Spessart où aucune armée n'a jamais trouvé passage; mais Dieu l'a voulu ainsi, voulant donner plus de gloire aux armées de notre monarque, et afin que cette grande bande de bohémiens qui marche avec femmes, enfants, putains et goujats, en grand désordre et en grand nombre, se trouve un jour enflée de son passage du Rhin pour y rendre gorge et périr. Nous avons , par cette marche, perdu Fridberg, qui n'est pas un lieu de défense, et où M. de Turenne n'avoit laissé que soixante hommes sous M. de Vautelet, capitaine de Plessis-Praslin , qui ne s'est pas rendu au marquis de Baden ni au marquis de

Grana qu'après s'estre fait canonner douze heures entières et avoir vu les eschelles prestes à F escalader. Le bon M. de Diden, bourgrave, y a este espargné; mais ce grand fripon d'hoste, qui a si fort exigé le logement de Votre Excellence, à son dernier voyage de Cassel , a été humilié de la belle manière, et ce pauvre bourg est tout à fait ruiné par les divers passages des gens de guerre ; tous ces beaux villages et ce bon pays qui estoient les greniers des peuples du Bas-Rhin sont tout à fait en déserts. Notre pauvre Bokenheim , lieu où ma maîtresse avoit deux maisons, un verger et un potager à la françoise, n'est plus recognoissable, ce qui faict pester les Allemands contre les François en telle sorte que cela marque une guerre cruelle. 11 y a une telle joye générallement par toutte F Allemagne de ce que l'Espagne a déclaré la guerre à la France le 1 7 de ce mois, qu'il semble que ces peuples se croyent tout à fait libres à présent , au lieu qu'ilsappréhendoient de devenir les sujects des François, ce qu'ils disent estre un esclavage. Voilà jusques où va leur aveuglement et qui fera recognoistre aux lidelles ministres de Sa Majesté que les conquérants ne doibvent jamais espargner les nations des pays estrangers qu'ils subjuguent , où la douceur ne fait pas l'effect que la crainte apporte. El, au lieu que nos braves François dévoient espérer des quartiers d'hyver, il faut qu'ils recommencent la

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campagne tout de nouveau , voyant tant de forces ennemies sur pied. Nous espérons pourtant de les bien battre , et cela se feroit encore plus joliment si Messieurs les Suédois et nos autres alliés se joignoient à nous; mais ils marchent à pas de plomb, et je vois la peine et les travaux de Vostre Excellence parmy une nation si froide à émouvoir; cependant il seroit bien à souhaitter qu'ils entrassent avec nous en jeu, ce qui feroit pâlir les grands desseins des ligués contre la France. Ma petite famille est incessamment dans les vœux et prières pour la prospérité de Vostre Excellence, pour la longueur et durée de ses jours. 11 s'est passé si peu de chose dans la Franconie que cela n'a pas mérité qu'on en importunât Vostre Excellence. Je suis toujours , Monseigneur, avec fidélité et zèle, vostre plus humble et plus obéissant serviteur ,

Persode de Maizery.

DE M. DFS CARRIÈRES* A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES

A Liège, le 24 octobre 1673.

Monsieur, il ne faut plus douter que la rupture des Espagnols ne soit véritable et parfaite. Ce ne sont plus de simples représailles ou rétorsions comme ils appellent ; les hostilités qui ont esté com-

1 M. Dis Carrières, résident de France à Liège *

mencées par eux de tous endroits, continuent de mesme par eux et par nous égallement. Ils font mesme prisonniers les bourgeois de Liège nonobstant leur neutralité, et maltraitent ceux qui ont servy les François.

M. le prince d'Orange, joint avec les trouppes espagnolles, que Ton assure fort de 19 à 20 000 hommes , dut passer hier la Meuse à Venloo pour entrer dans le pays de Juliers ; il doit estre encore suivy de quelques régiments espagnols de cavallerie, qui couchèrent la nuit d' avant-hier à Hougarre près Tirlemont, prenant la mesme route de Venloo ; on nous dit qu'il va droit à Juliers, et si c'estoit une place à insulter, cet avis ne seroit pas dénué d'apparence par l'équipage qui le suit et les apparences d'un plus grand qu'il semble préparer, car, outre les petites pièces de campagne qu'il mène, il fait encore suivre des affûts pour porter des pièces de 24 qu'on dit qu'il doit prendre à Gueldres. Ceux qui veulent qu'il aille à Juliers disent que c'est qu'il sçait qu'il y a peu de soldatesque et beaucoup de paysans ; et on m'escrit encore qu'après qu'il aura passé la Meuse, il doit destacher un corps considérable pour aller joindre M. de Trêves à Coblentz , c'est-à-dire , pour tendre la main aux Impériaux.

M. le duc de Luxembourg et M. le comte de Choiseul, qui m'escrivent tous deux de leur camp de Grave du 21 , observent les ennemis dans ce passage,

et M. le Prince observe le tout. J'ay reçu ce matin à huit heures un courier de S. A. S. que je luy ay desjà redespeschë à onze heures, et Tay informée de tout ce qu'elle désiroit sçavoir de moi; vous pouvez croire qu'on ne laissera pas faire les ennemis, les bras croisés. Je suis tousj ours parfaitement, Monsieur, vostre très-humble et très-obéissant serviteur,

Des Carrières.

DE M. L ABBÉ DE GRAVELLE A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES

A Mayence, le 30 octobre 1673.

Vostre Excellence aura vu par ma précédente que les ennemys avoient commencé un pont sur le bras du Rhin en deçà de Fisle. Ils y ont travaillé jusqu'au samedy à midy, qu'ils ont commencé tout d'un coup à le faire rompre, sous prétexte de l'aller faire rebastir plus bas aux environs de Binghen ; mais j'appris presque dans le mesme temps que c'estoit pour quitter tout à fait ce voisinage et descendre vers le bas du Rhin. J'advertis aussitôt par des courriers exprès M. de Réveillon, qui commande à Andernach, de prendre garde à luy, et à M. Févesque de Strasbourg de veiller à la conservation de Bonn, sur qui j'appris qu'on auroit quelque dessein .

Les choses tournèrent comme on m'en avoit assuré ; ils commencèrent dès hier après minuit à em-

barquerT infanterie dans les bateaux de leur pont, et la cavalerie commença à marcher hier à midy vers la Lahn et Coblentz. On tient maintenant pour assuré que leur intention est de prendre Andernach en passant (c'est le marquis de Grana qui en a la commission), et d'aller enfin audit lieu de Bonn, qu'on m'a dit aujourd'huy que les Hollandois et les Espagnols ont desjà bloqué. Ils ont esté occupés jusqu'à ce matin à rembarquement de l'infanterie. Mais on vient de me dire que le peu de batteliers qu'ils peuvent avoir de ce pays-cy et le risque qu'ils courroient avec des batteliers estrangers, à deux passages dangereux qu'il y a entre cette ville et Coblentz, les obligeront à débarquer et à faire marcher leur infanterie par terre, hormis quelques gens commandés et leur canon qu'ils mettront dans des grands batteaux de Cologne. Le comte de Montécuculli doit arriver aujourd'huy à Coblentz pour conférer avec l'électeur de Trêves et quelques officiers espagnols et hollandois qui doivent s'y trouver. M. de Turenne est en deçà du Rhin; son armée le passa avant-hier et hier. On escrit qu'il a fait advancer un corps d'infanterie et des dragons vers Trêves, mais ce n'est pas là assurément que butent les ennemys. Il ne paroît personne des nostres aux environs d'icy , où tous les esprits sont fort aigris contre nous. Je ne parle pas du maistre, il paroist vouloir toujours demeurer neutre, au moins

pour le gros des affaires. Pour ce qui est des pelites choses qu'on ne sçauroit refuser à une grande armée si voisine qu'estoit celle-là, il dit qu'il n'en auroit pas fait moins pour la nostre si elle avoit esté à la place de celle-cy; si elle y venoit, on le verroit. 11 m'est arrivé hier une chose assez fascheuse : mon maistre d'hostel ayant eu l'imprudence de s'aller promener sur le soir vers l'endroit où les Impériaux avoient leur pont volant, non-seulement sans mon consentement, mais contre la défense expresse que je lui avois faite , aussy bien qu'à mes autres gens, de sortir de la ville, ils l'ont pris prisonnier, ce qui exerce fort le raisonnement de bien des gens. J'ay envoyé ce matin un trompette de M. l'Électeur à l'armée pour les répéter; il n'est pas encore de retour. Ces gens-là sont tellement animés contre moy que je crains qu'ils ne songent à s'en venger sur ce pauvre garçon, qui assurément ne leur a jamais guère fait ni bien ni mal. Je suis avec tout le zèle possible le très-humble et très-obéissant serviteur de Vostre Excellence,

jfc. l'abbé de Gbaveele.

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