‹ Lettres inédites des FeuquièresChapitre 45 sur 50 · X. de Pas · texte numérisé non relu

X. de Pas

Mesdemoiselles Marthe et Virginie vous assurent de leurs très-humbles respects.

1 M. de Rébenac.

* Rébenac était une des six petites baronnies du Béarn , diocèse de Lescar.

DES FEUQUIERES. 365

DE MM. COURTIN ET DE RA.RRILLON A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIERES

A Cologne, le 17 février 1674.

Le 14 de ce mois, sur les quatre heures aprèsmidy, M. le prince Guillaume de Furstemberg * fut attaqué, en allant chez M. l'Électeur, par vingt ou

1 « Le ministre plénipotentiaire de l'électeur de Cologne étoit un « prince Guillaume de Furstemberg, son favori et son unique mite nistre. Cet homme , que le jeu avoit introduit chez M. de Lionne , « et que celui-ci avoit présenté à la cour, passoit pour être vendu à « la France, ainsi que son frère l'évèque de Strasbourg. C'étoient eux « en effet qui avoient déterminé l'Électeur à livrer passage aux armées « du Roi au travers de ses Etats pour attaquer la Hollande. L'empe- « reur pouvoit en avoir contre eux un juste ressentiment; mais ce « n'étoit pas dans un congrès pour traiter de la paix qu'il avoit droit « de le manifester. Toutefois il chargea dix officiers du régiment de « Grana, en garnison à Bonn, qui se rendirent à Cologne, de l'épier « et de l'arrêter, ce qu'ils firent en effet le 14 février 1674, à quatre « heures après-midi, comme il se rendoit auprès de son prince. Son « secrétaire et son écuyer ayant essayé de le défendre, ils tirèrent sur « le carrosse : le cocher et deux laquais furent tués ; les personnes qui « étoient avec le prince dans la voiture furent dangereusemeut bles- « sées. Les officiers impériaux, montant sur le siège à la place du cocher, « sortirent de la ville avec leur prisonnier; une escorte autrichienne « les attendoit en dehors et les conduisit à Bonn. Cette insulte , cette « grossière violation du droit des gens firent rompre le congrès de « Cologne, où l'on avoit parlé de paix toute une année sans être plus « près de la conclure. »

( Sismojvdi , Hist. des Français.)

trente hommes armés que commandoit M. le marquis Obissy , major du régiment de Grana qui est en garnison à Bonn. On tira d'abord sur le cocher, et on arresta le carrosse : ledit prince Guillaume estant sorti de son carrosse, deux gentilshommes à luy et le sieur Bréget, son secrétaire, se mirent en devoir de défendre leur maistre, n' ayant pour armes que leurs espées, aussy bien que les laquais dudit prince. On leur tira plusieurs coups, dont quatre d'entre eux sont dangereusement blessés. On menaça le prince Guillaume de le tuer s'il ne rentroit dans son carrosse : s'y estant remis, plusieurs des gens qui l'avoient attaqué se mirent avec luy, et un deux, ayant pris la place du cocher, conduisit le carrosse hors de la ville. A mille pas de la porte, il y avoit de l'infanterie et de la cavalerie, et tous ensemble prirent le chemin de Bonn.

On a sçu depuis que le marquis Obissi estoit demeuré dans la ville fort blessé. Les magistrats l'ont fait arrester, sur la réquisition de Messieurs les médiateurs ; ledit marquis a dit que ce qu'il avoit fait estoit par ordre de ses supérieurs. On apprit, hier, que le prince Guillaume a esté mené à Bonn, et le bruit est qu'on doit le conduire à Vienne. Vous jugez assez de quelle conséquence est une action qui viole esgalement le droit des gens et la sûreté de l'assemblée. M. le prince Guillaume estoit icy sous la foy publique comme plénipotentiaire de M. l'Élec-

teur. Son plein pouvoir a esté communiqué aux médiateurs, qui en ont donné une copie authentique aux ambassadeurs des Estats, ainsy qu'il a esté pratiqué à l'esgard de tous les autres ambassadeurs qui sont icy ; et F Empereur, par une lettre escrite à son commissaire à Ratisbonne et communiquée à tous les ordres de F Empire, a promis solemnellement une sûreté pleine et entière à tous les princes dudit Empire et à leurs ministres qui se rendroient à Cologne pour le traitté de paix.

Les plus passionnés pour la maison d'Autriche ne trouvent point de couleurs pour excuser une si grande violence. Nous en avons donné advis au Roy par un courrier exprès, et tous les autres ambassadeurs en ont fait de mesme à l'esgard de leurs maistrès. Les médiateurs paroissent extresmement blessés de l'injure faitte au roy de Suède, aux instances duquel cette assemblée s'est formée, et qui est garant de la sûreté dont tous ceux qui la composent doivent jouir. Ce qui s'est passé en la personne du prince Guillaume doit faire ouvrir les yeux à tous les princes de l'Empire, et s'ils ne prennent des mesures pour empescher l'augmentation du pouvoir de l'Empereur, ils seront les premiers à en sentir les effets. Les plus affectionnés à la maison d'Autriche, blasment publiquement une action si violente. Les ambassadeurs de Hollande et l'envoyé d'Espagne parlent comme la désapprouvant.

Si quelque chose peut réveiller la Suède de sa profonde léthargie, ce doit estre l'affront qui luy vient d' estre fait par F Empereur en violant la sûreté d'une assemblée qui s'est formée sur les instances du roy de Suède. 11 est garant des promesses données réciproquement pour la sûreté de tous ceux qui y sont. Cette considération, jointe aux autres engagements d'agir en nostre faveur, devroit déterminer la Suède à faire paroistre une armée en Allemagne, capable de procurer la paix qu'elle souhaitte si ardemment. 11 n'est pas besoing de vous rien dire de ce que vous avez à faire pour faire connoistre aux ministres de la cour où vous estes combien l'honneur du roy de Suède est blessé de ce qui vient d'arriver; nous sommes assurés que vous n'oublierez rien de ce qui pourra leur faire prendre un party de vigueur. Ils ne trouveront de longtemps une si belle occasion de paroistre les défenseurs de la liberté germanique. Ils le peuvent faire sans péril, car la plupart des princes de l'Empire se joindront à eux s'ils les voyent armés pour une cause si juste et avec un dessein aussy plausible que celuy du restablissement du repos dans l'Empire.

Toutes les réflexions que vous faites , par vostre lettre du 27 janvier, sont très-judicieuses; ce que nous vous mandons est tousjours subordonné à vos ordres, et quand nous vous avons exhorté de presser à Stockholm qu'on proposast des conditions de

paix advantageuses pour le Roy, c'est que ces conditions doivent estre le fondement du tiers party; et nous connoissons depuis longtemps, avec certitude, que la Suède n'agira point du tout ou agira en exécution de ce tiers party dont elle poursuit la conclusion. Nous souhaittons fort de nous tromper, mais nous ne serions pas seuls qui l'aurions esté, car toutte F Allemagne est persuadée que la Suède n'a d'autre dessein que de profiter de nos subsides et essayer, par ses offices, de procurer la paix. Vous aurez sçu que les affaires ne vont pas bien en Angleterre et qu'il est fort à craindre que le Parlement n'entraisne le Roy malgré luy à faire la paix sans nous. Nous avons engagé les ambassadeurs d'Angleterre à refuser icy d'entrer en aucun traillé avant qu'ils eussent reçu les ordres du Roy leur maistre sur la violation de la sûreté de l'assemblée en la personne du prince Guillaume. Si la Suède ne se réveille et qu'elle manque à tous ses engagemens, il faudra que le Roy nostre maistre prenne à l' advenir des mesures pour avoir des alliés fermes , fidèles et dont l'alliance luy puisse apporter quelque secours. Nous vous escrivons à cœur ouvert, comme à un homme pour qui nous avons toute sorte d'estime et sur l'amitié de qui nous comptons. Ainsi, nous continuerons à vous expliquer nos sentimens, et vous estes trop habile et trop sage pour en faire un autre usage que celuy qui sera utile au service il. . îk

de nostre maistre et entièrement conforme à ses ordres.

Nous vous enverrons la déclaration que l'Empereur a donnée pour l'establissement de la sûreté de rassemblée. Vous verrez si on peut douter que Sa Majesté Impérialle n'ait manqué à une parolle solemnellement donnée. Nous sommes , avec toutte sorte de vérité, entièrement à vous.

ConRTiN, Barrillon.

DES MÊMES AU MÊME

A Cologne, le 24 février 1674.

Monsieur, nous n'avons point reçu de vos lettres par ce dernier ordinaire. Il ne s'est rien passé de considérable depuis la dernière lettre que nous vous avons escritte. Le marquis de Grane a fait voir un ordre exprès de l'Empereur d'arrester le prince Guillaume. Il est à Bonn , civilement gardé mais fort exactement. Les ambassadeurs d'Angleterre ont déclaré qu'ils ne pouvoient entrer en traité ny rien escouter qu'ils n'eussent des ordres du Roy leur maistre sur la violation de la sûreté publique. Les médiateurs ont escrit à M. de Bournonville pour le prier de renvoyer le prince Guillaume; il leur a fait response qu'il envoyoit

leur lettre à l'Empereur. Ils ont dépesché un exprès à Vienne pour faire des instances fort vives; mais il faudroit des menaces et qu'elles fussent soutenues par une bonne armée en Allemagne : nous sommes en droit de F attendre.

M. de Bon mon ville n'a rien sçu de ce qui à est passé et Ta dit à beaucoup de gens. On n'allègue jusques à présent aucune raison pour défendre ce qui s'est fait. Tous les ministres de l'Empereur disent qu'ils n'ont aucune part à ce conseil ; peut-estre que M. de Lisola ne pourra pas direlamesme chose avec vérité; il est arrivé icy il y a deux jours; il a vu le prince Guillaume à Bonn.

Les lettres de Paris, de Londres et de La Haye ne nous laissent aucun lieu de douter que l'Angleterre ne soit sur le point de faire un traitté séparé avec la Hollande. Vous jugez assez combien il importe au Roy que la Suède demeure ferme en son alliance et se mette en estât d'exécuter le traitté qu'elle a fait. Les moyens qui vous pourront venir de Paris feront plus que toutes les raisons. Il est vray cependant que , si la Suède ne se met en devoir de paroislre armée en Allemagne, elle le voudra trop tard et s'opposera alors inutilement à l'augmentation d'une puissance qui luy doit estre aussi formidable qu'à nous. Les ministres de Suède ne pèchent pas faute de lumières et d'habileté ; c'est le deffaut de bonne volonté ou de force qui les empesche d'à-

gir ; mais s'ils ne se résolvent bientost, ils n'auront pas fait faire la paix avec succès. Voilà desjà la paix d'Angleterre qui vraysemblablement se fera sans eux; car selon toutes les apparences elle se conclura à Londres.

Vostre devancier1 se promet que M. le Chancelier, qui aime tant la gloire de son maistre, ne luy laissera pas perdre une occasion , dans le commencement de son règne, de signaler sa fidélité en l'observation de ses alliances et d'acquérir la réputation d'avoir rendu la paix et le repos à tout l'Empire. Mais pour cela il est nécessaire qu'il luy fasse prendre la résolution d'y paroistre promptement armé et en estât d'agir ; autrement sa médiation y sera peu considérée. La paix entre l'Angleterre et la Hollande est sur le point de se conclure à Londres ; cette assemblée se pourra bien rompre , et , pour vous en parler confidemment , la Suède, si elle ne prend d'autres mesures , ne fera aucune paix et pourra bien demeurer sans amis : l'un et l'autre se peut éviter en faisant passer des trouppes en Allemagne et en tesmoignant qu'on les fera agir si on ne fait point la paix. C'est ce que nous souhaitons plus que nous n'osons l'espérer , et vous mériterez de grands éloges si vous ébranlez ces gens du Nord et si vous tirez d'eux quelque chose de plus que des parolles. Celles qu'on nous a données ne sont pas

1 M. Court in.

mesme trop bonnes, et nos ennemis escrivent partout qu'on leur en a donné de positives qu'on n'agi roit point cette année , quoyqu'on veuille bien prendre nostre argent.

Nous sommes, Monsieur, avec toute sorte de vérité, entièrement à vous.

CoURTIN , BaRRILLON.

Page 1