DE MM. C0URTIN ET DE BARR1LLON A M. LE MARQIJIS ISAAC DE FEUQUIERES
A Cologne, le 3 mars 1674-.
Monsieur, il y a trois jours que le sieur Bréant, qui est icy de la part de M. Robert, voulut faire sortir de l'argent destiné pour les places de Hollande. M. de Chamilly s'estoit rendu à la pointe du jour auprès de Cologne pour l'escorter jusques à Nus , ainsy qu'il avoit esté concerté entre eux. M. l'électeur de Cologne en envoy oit aussy pour Kay ser wert . L' argent de M. l'Électeur a passé heureusement la porte sans estre arresté ; il n'y avoit que 9 000 escus ; mais il y avoit 48 000 escus de l'argent du Roy dans un de nos chariots. Les officiers du régiment de Grane eurent quelque soupçon et voulurent visiter le chariot quand il passa la porte, sous prétexte que c'estoient des marchandises de contrebande ; cela obligea le sieur Bréant d'avouer que c'estoit de l'argent; il fut conduit chez le sieur de Kilmansek , commandant de ce régiment , qui nous a renvoyé ce chariot , s' excusant qu'il ne savoit pas qu'il fut à nous. Quoy que nous ayons pu dire aux magistrats, ils n'ont pas encore eu le pouvoir de faire restituer l'argent, ni de le retirer du lieu où il est. Cependant ils connoissent bien qu'on ne peut trouver de prétexte pour authoriser une action qu'on peut qualifier de
vol et qui détruit entièrement la neutralité , que la prise du prince Guillaume avoit desjà violée.
Les médiateurs paroissent fort aigris et prennent cette affaire avec beaucoup de chaleur; ils en connoissent les conséquences.
Nous avons reçu vos lettres des 3 et 1 0 février ; nous ne manquerons pas de faire tenir sûrement celles que vous nous adressez. M. le maréchal d'Humières est retourné en Flandres; on croit que M. le mareschal de Bellefonds vient commander dans les places de Hollande.
Il est temps, comme vous le dittes fort bien, que la Suède fasse connoistre si elle veut exécuter son traitté. La paix de F Angleterre, qui luy fournira des prétextes pour F éluder, doit aussi faire connoistre aux ministres de Suède qu'il faut que cette couronne ne nous laisse pas agir seuls contre tant d'ennemis ou qu'elle s'attende à F advenir à n'avoir plus d'amis, car le moyen de les conserver en les abandonnant au besoin ? Tout a esté dit et redit sur cette matière de part et d'autre ; les bonnes raisons nous viendront de Paris. On nous mande qu'on vous adresse des ordres pour pouvoir faire de nouveaux efforts. Nous vous avons mandé-ce qui s'estoit dit icy sur l'offre de la médiation du Dannemark ; comme nous n'avions nulle lumière sur cette affaire, nous l'avons laissé tomber d'elle- mesme.
Vous aurez vu par la lettre que Sa Majesté escrit
à tous ses ministres dans les pays estrangers, quelle résolution Elle a prise a nostre esgard sur l'affaire du prince Guillaume. En attendant qu'il soit mis en liberté et que la réparation convenable à une si grande violence ait esté faite, nous avons ordre de n'entrer en aucune négociation.
Nous sommes, Monsieur, avec toute sorte d'estime et de vérité, entièrement à vous ,
CoiJRTIN ET BaRRILLON.
P. S. Les magistrats de Cologne espèrent retirer l'argent du Roy et le mettre à l'hostel de ville ; mais ils ne sont pas les maistres icy, et quelque juste que soit leur prétention, je doute qu'ils en viennent à bout.
DES MÊMES AU MEME
A Cologne, le 6 mars 1674.
Monsieur, quoyque nous ne doutions pas que vous ne soyez informé par M. de Pomponne de ce qui se passe à l'égard de M. le Prince palatin , nous avons néantmoins cru que nous ne ferions pas mal de vous envoyer la copie d'une lettre ' que nous avons reçue, qui vous instruira du fait, lie cas prévu est arrivé, et M. l'Électeur n'a voulu prendre avec M. de Béthune aucune des mesures qui pouvoient empescher l'exécution des ordres que Sa Majesté
* Cette lettre se trouve, d'après sa date, à la page 373.
avoit donnés pour la prise de Germersheim. Nous n'en sçavons que ce que le résident de M. le Prince palatin en a dit en nostre présence aux médiateurs.
Nous vous escrivismes il y a deux jours de ce que Sa Majesté nous mandoit pour respondre aux plaintes de ce résident, qui nous apprit que MM. de Rochefort et de Vaubrun avoient pris Germersheim , et que M. le marquis de Béthune avoit mis entre les mains de M. F Electeur la copie des articles que son ministre a signés à Vienne.
M. TÉlecteur a pris le party de dénier le fait; il avoue pourtant qu'il a demandé permission à l'Empereur d'appeler des troupes des cercles voisins, et de les mettre dans ses places, ce que l'Empereur luy a permis par une lettre du 14 janvier, qu'on prétend estre le jour du traitté ; et il est bien vraysemblable qu'en mesme temps qu'on luy accorde cette permission, on a signé des articles secrets. Tous les gens équitables et désintéressés jugeront que le Roy n'a aucun intérest à se faire de nouveaux ennemis , moins encore un prince qui a l'honneur d' estre beau-père de Monsieur1 ; mais nos
1 Philippe de France , duc d'Orléans ,r frère de Louis XIV, né en 1640, mort en 1702. Veuf d'Henriette, fille de Charles Ier, roi d'Angleterre , il avait épousé en secondes noces Charlotte Elisabeth, fille de l'Électeur palatin , de laquelle il eut Philippe d'Orléans , régent de France.
ennemis et leurs partisans ne manqueront pas de dire que nous n'avons point de preuves de ce traitté, et que nous avons pris Germersheim sur un soupçon mal fondé ou sur un prétexte affecté. C'est ce que nous croyons qu'il est important de destruire en Suède, et d'y faire connoistre que la seule nécessité de prévenir les desseins de nos ennemis a obligé le Roy à se saisir de Germersheim. Les ambassadeurs de Suède nous ont fait entendre qu'il estoit important de prévenir de bonne heure la cour de Suède sur une affaire qu'ils croient y devoir faire beaucoup de bruit. Les magistrats n'ont point encore en leur possession l'argent qui a esté pris à la porte ; on ne peut traiter plus indignement la médiation qu'elle ne l'est par les ministres de l'Empereur icy. Il faut espérer qu'à la fin la Suède se réveillera de son assoupissement et prendra des résolutions conformes à sa réputation et à ses intérests. Vous ferez un grand ouvrage si vous venez à bout de les engager à se monstrer armés en Allemagne. Il est néantmoins temps de se résoudre, et l'adresse ni les discours ne peuvent plus suppléer au deffaut des armées.
Nous sommes, Monsieur, avec toute sorte d'estime et de passion, entièrement à vous ,
COURTIN, BàRRILLON.
DES MEMES AU MÊME
A Cologne, le 10 mars 1674.
Monsieur, vous aurez vu par nostre lettre du 6 ce qui s1 est passé à l'esgard de M. F Électeur palatin. Nous avons reçu des lettres de M. le marquis de Béthunedu 3 de ce mois, par lesquelles il paroist que M. l'Electeur ne désavoue pas tout à fait que son ministre à Vienne n'ait pris quelque engagement. Il semble que cette affaire puisse encore recevoir de radoucissement, et M. le marquis de Béthune avoit envoyé un courrier au Roy, dont il attendoit la réponse. On nous assure cependant que 2 ou 3 000 hommes de troupes impériales ont marché du costé du Palatinat : ce ne peut estre que pour secourir ce prince; et comme il n'y a pas eu assez de temps depuis la prise de Germersheim pour avoir réponse de Vienne, la marche des troupes ne doit laisser aucun doute qu'il n'y ait eu un concert formé entre l'Empereur et l'Électeur.
On croit que l'Empereur avouera l'attentat commis en la personne de M. le prince Guillaume. On n'allègue néantmoins jusques à présent aucune raison qui ait tant soit peu d'apparence pour défendre une infraction si manifeste à la sûreté publique. Ce qui se dit jusques à présent que le prince Guillaume
n'estoit pas ambassadeur, commet entièrement les médiateurs qui ont communiqué son plein pouvoir aux ambassadeurs des Estats; c'est sur la fov d'un passeport desdits Estats que ce prince estoit icy, et sur la promesse solemnelle faite par Y Empereur à tout T Empire qu'il y auroit une entière sûreté pour tous ceux qui viendroient y traiter la paix. On ne sçauroit disconvenir que M. de Cologne ne fût une des principales parties.
L'argent du Roy qui a esté pris à une des portes n'est pas encore au pouvoir des magistrats, quelque justice qu'il y ait à le leur remettre entre les mains ; mais ils n'osent déplaire aux ministres de l'Empereur qui sont icy ; on a néantmoins convoqué une assemblée générale de la ville pour mardy prochain. Le Roy se fera aisément justice, et les effets des marchands de Cologne pourront aisément estre saisis au haut et au bas du Rhin. Les ambassadeurs de Suède attendent toujours leur secrétaire ; selon ce que nous en pouvons juger, il apportera des projets etdesraisonnemens; mais dorénavant il faudroit que la Suède se mist en estât d'agir, ou sa médiation s'anéantira tout à fait ; vous estes sur les lieux, vous en connoistrez l'importance. Il ne peut jamais y avoir rien de si capital pour le Roy que d'engager la Suède à se monstrer armée en l'Empire ; vous sçavez ce qui se peut dire sur cela, c'est une matière épuisée.
Nous sommes, Monsieur, avec toute sorte d'estime et de passion, entièrement à vous,
COURTIN, BARRILLON.
DE M. LE CHEVALIER DE TERLON A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQLIÈRES
A Copenhague, le 9 mars 1674.
Je n'ay point reçu, Monsieur, de vos lettres cet ordinaire, et je ne vous escris ces lignes que pour vous dire que M. le baron Youl m'a assuré de vouloir partir la semaine prochaine, ayant ses instructions; qui sont bien intentionnées pour une bonne union entre ces deux couronnes ; mais je vois assurément qu'elle sera très-peu sûre si la France n'y entre. J'ay dit à M. le comte de Greiffenfeldt, que la paix des Anglois et des Hollandois devroit les obliger l'une et l'autre à s'unir davantage pour se mettre à couvert de l'insolence des Hollandois après cette paix-là : il m'a dit qu'il ne tiendroit pas au Danemark , adjoustant qu'après ce que le grand chancelier de Suède avoit dit au baron Youl que j'avois des ordres pour proposer icy quelque chose, l'on y estoit surpris que je ne leur disse rien , que le Roy son maistre estoit encore libre, mais qu'il ne le seroit pas tousjours,et que si je ne recevois point d'ordre pour cela , il falloit bien que la Suède eust tenu
ce discours pour gagner le printemps ; qu'il pouvoit m' assurer que l'on leur faisoit des offres et présents, qu'il se pourra faire qu'on ne les refusera pas si l'on voit que l'on ne fasse aucune réflexion solide sur cet estât ; et je crois que le retour de M. le baron Youl n'est que pour voir si j'auray quelque chose à dire icy qui puisse les satisfaire et pour pouvoir se régler sur cela ; car, pour la sincérité du Nord, ces deux couronnes prendront très-peu de confiance l'une en l'autre, et vous trouverez, Monsieur, que je vous ay escrit la vérité quand je vous ay fait voir que cette cour peut prendre des engagemens à pouvoir empescher la Suède d'agir avec liberté si elle ne prend pour cela quelques mesures avec le Danemark, ce qu'elle pourra faire par le moyen de la France, la Suède ne le pouvant pas seule. Comme il y a un article dans nostre traitté qui lie les mains au Danemark et l'empesche de rien faire sans le concert de la Suède, cela a porté cette cour à faire les traités qu'elle a faits , pour pouvoir empescher la vostre d'agir, en cas qu'elle le veuille faire, et je crains que l'Espagne, par l'Empereur, ne luy donne un subside, ou mesme les Hollandois, pour occuper la Suède. J'ay escrit en France ce que je dois sur ce subjet; mais tout cela ne sert de rien si vous ne faites pas voir les sentiments que la Suède peut avoir sur le Danemark. 11 me semble qu'à présent que l'on tient la paix assurée entre les Anglois et les Hollan-
dois, il seroit de nostre inlérest d'avoir le Danemark dans les nostres , ou du moins dans une neutralité, pour laisser toute liberté d'agir à la Suède si elle est en intention de le faire; mais , si Ton n'est assuré du Danemark , le party de nos ennemis est assez grand pour empescher la Suède de nous rendre un grand service ; le temps nous fera voir ce qui en sera. Cependant, touttes les choses me paroissent icy en bon ordre, tant pour la milice que pour les soins que le roy de Danemark prend de mettre partie de sa flotte en bon estât, ce que le sieur Des Àrcis remarqua hier lorsqu'il alla à l'Admirauté. Je crois, Monsieur, que l'on fera beaucoup de réflexions où vous estes sur la paix des Anglois et des Hollandois et que l'envoyé de Hollande icy n'en sera pas moins regardé. Quoy qu'il arrive, je suis tousjours , Monsieur, parfaitement à vous,
LE CHEVALTER DE TeRLON.
DE MM. COURTIN ET DE BARRILLON A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES
A Cologne, le 17 mars 1674.
La prise de Gray fera voir que nous sommes encore en estât de remporter quelques avantages sur nos ennemis : quand la saison de faire la guerre sera venue , ils ne trouveront peut-estre pas qu'il soit aussy aisé qu'ils semblent se le promettre de faire de
grands progrès, et ceux qui nous menacent seront assez embarrassés à se défendre. Monsieur de Saint- Romain nous escrit du 4 de ce mois que les affaires de la Diette avoient tourné aussy bien qu'il se peut pour les intérests de Sa Majesté, et qu'ayant montré son plein pouvoir pour traitter de la neutralité de la Franche-Comté et des autres pays voisins, l'ambassadeur d'Espagne n'avoit pas voulu se trouver à la Diette, quoy qu'il ait esté jusques à quatre lieues de Bade, parce qu'il n'avoit ni le pouvoir ni la volonté de convenir d'une neutralité que nosennemys auroient eu plus d'intérest que nous d'accepter. Les Suisses ne feront marcher aucunes trouppes en Franche-Comté, et ils connoissent clairement que ce n'est pas à nous qu'il s'en faut prendre si cette province n'est pas en repos.
Les magistrats de Cologne paroissent tousjours fort inquiétés de ce qui s'est passé en la personne du prince Guillaume et en la prise de l'argent du Roy. Les plus sages habitants déplorent la malheureuse condition où ils sont, et connoissent bien qu'ils ont perdu toute leur liberté, soubs prétexte de pourvoir à leur défense. Ils espèrent retirer l'argent qui a esté pris, mais comme ils ne sont pas en estât de se faire justice, il est fort douteux qu'ils l'obtiennent. Ils nous ont dit qu'ils avoient escrit à Ratisbonne et à beaucoup de princes de l'Empire, pour implorer leurs offices et leurs assistances; mais tous ces ij. 26
remèdes sont foibles pour remédier aux suites qu'ils prévoyent bien qui peuvent arriver.
Nous avons appris avec certitude qu'on mène le prince Guillaume du costé des pays héréditaires. Il est party de Bonn dimanche 1 1 , au matin , avec une escorte de deux cents chevaux.
On doit publier au premier jour les raisons que l'Empereur prétend avoir eu de le faire arrester : il n'y en peut avoir de suffisantes pour autoriser une violence qui viole la foy publique et qui ne peut estre défendue par aucun exemple semblable, n'estant jamais arrivé qu'on ait manqué à une parole solemnellement donnée pour la sûreté d'une assemblée destinée à faire une paix générale.
Nous n'avons point reçu de vos lettres depuis un peu de temps. Messieurs les ambassadeurs de Suède en ont du 1 2 février. Nous leur avons remis en main, par ordre de Sa Majesté, la copie du trailté fait par l'Électeur palatin, et l'offre que Sa Majesté fait de remettre Germersheim entre les mains d'un prince de l'Empire, en cas que M. l'Electeur palatin veuille observer une parfaite neutralité ; mais il semble que les choses ne soient pas en estât d' estre accommodées, car l'Empereur a fait marcher des troupes dans le Palatinat, et il ne faut pas doutter que celles d'Alsace et de Lorraine ne s'advancent en mesme temps. Nous voyons bien, par les discours des ambassadeurs de Suède, que celle-cy n'a pas changé de
sentiments et voudroit tousjours éviter Faction. Si on fait passer des trouppes considérables en Allemagne et que la Suède y soit puissamment armée, peut-estre se résoudra-t-elle à tenir ce qu'elle a promis, et ses trouppes seront nécessitées de sortir des pays qui luy appartiennent, pour subsister ailleurs, s'il y en a un bon nombre. Mais il n'y a plus de temps a perdre, et il est fort à craindre que nos autres alliés ne nous abandonnent si la Suède pousse plus loin cette indifférence qu'elle fait paroistre et que ses ministres regardent comme un effet de leur haute prudence. On ne subsiste pourtant pas tousjours d'industrie; à la fin on perd sa réputation et ses amis, et on demeure exposé à l'invasion de ses voisins. Nous sommes, Monsieur, avec toute sorte d'estime et de passion , entièrement à vous ,
Courtin, Barrillotv.
DES MEMES Al: MÊME.
A Cologne, le 24 mars 1674.
Nous reçûmes seulement hier vostre lettre du 2f\ février : c'est le mauvais temps qui retarde ou qui empesche le passage des Belts.
M. de Pomponne nous mande que vous avez de quoy exciter la lenteur des ministres de Suède. Pou! ce que nous entendons dire icy nous persuade
UOU LETTRES INÉDITES
qu'ils n'ont point envie d'agir, et les mesures qu'ils prennent présentement dans touttes les cours d' Allemagne n'ont pour but que la conservation des pays qui appartiennent à cette couronne. Si le fond des intentions est bon et qu'après avoir fait passer les trouppes, on prenne la résolution de nous procurer une paix honneste ou de se déclarer contre nos ennemis, cela pourra rectifier la conduite passée, qui, jusques à présent, n'est pas soutenable. Vous estes sur les lieux et vous ne vous laisserez pas persuader par les beaux discours ni mesme par les apparences. Doresnavant , on ne peut plus croire que ce qu'on verra. Le secrétaire Guldenstorp est arrivé : il a esté longtemps en chemin, et ses lettres ne sont pas de fraische date.
Il y a peu de nouvelles icy : on mène le prince Guillaume à Vienne, et nous ne croyons pas qu'on ait envie de le rendre si tost. Les raisons qui ont esté alléguées au sieur de Puffendorf, pour justifier cette violence , ont paru icy fort peu solides : nous ne doutons pas que l'on ne les ait jugées telles à Stockholm ; mais il faudroit quelque chose de plus que des escrits pour la réparation de l'injure qui a esté faite au roy de Suède en violant la sûreté d'une assemblée qui s'est formée sous sa protection.
On fait espérer aux magistrats de Cologne qu'on leur rendra l'argent qui a esté pris à une de leurs portes, et qu'ils pourront nous le rapporter.
Nous sommes, Monsieur, avec toute sorte d'estime et de vérité, entièrement à vous,
CoiTRTTN, BARRILLON.
P. S. Nous venons d'apprendre que les troupes qui sont descendues dans des bateaux sont au nombre de 3 000 hommes ou environ , et vont passer à Venlo, pour estre mises en garnison dans les places d'Espagne.
DE MADAME l'aRRESSE DE SAINT-AUSONY A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUTÈRES, A STOCKHOLM.
A l'abbaye de Saint-Ausony, le 26 mars 1674.
J'ay reçu vostre lettre du 27 janvier le 28 février : ainsy vous voyez, mon cher frère , que voilà qui prend un bon train pour le commerce de nos lettres , c'est-à-dire , à présent que la comtesse de Feuquières sera à Paris; car jusqu'icy je n'ay sçu à qui adresser les miennes. J'ay bien cru que je vous ferois plaisir de songer à luy établir une autre de ses filles. La chose est faite, Dieu mercy, et nous ne sommes plus en peine que de la voye pour la faire venir : il s'en rencontre même une qui me paroit assez commode, de laquelle j'ay déjà donné avis à Madame la comtesse de Feuquières. Enfin sa fille sera très-bien, et il ne luy en coustera que des meubles. Cette pauvre femme m'en témoigne ses
sentiments dune certaine manière si honnesteet si sincère que je sens un plaisir particulier de luy en avoir pu faire. Pour celle que j'ay déjà établie, j'en suis fort contente : elle est bien faite de sa personne, l'humeur commode, douce, et un grand désir d'estre religieuse ; elle aura une des plus belles voix du monde si on peut F accoutumer à ouvrir les dents en chantant ; voilà ce que je vous puis dire sur ce chef. Sur celuy de vostre fille , j'en demanday l'autre jour des nouvelles à ma sœur, qui me manda que les choses sont toujours dans le mesme estât et qu'on ne parle de rien. On m'a mandé que le petit chevalier de Pas est party de Paris pour venir à La Rochelle ; je m'en vais luy escrire de venir passer icy quelques jours si on ne doit point l'embarquer si tost. Je n'ay point vu Rébenac; il dit qu'il ne me croyoit point icy lorsqu'il passa; en effet, je crois que j'étoisen chemin pour y venir. Le comte de Louvigny est en Béarn. Mon Dieu! mon frère, que la perte que nous avons faite me paroist grande ' ! Je suis ravie de vostre bonne santé; Dieu vous la conserve, s'il luy plaist, et nous fasse rechercher les choses d'en haut pour une véritable résurrection de nos âmes.
4 Madame de Saint-Ausony était plus préoccupée que les autres membres de sa famille de la mort du comte de Guiche.
DE M. LE CHEVALIER DE TERLON A M. LE MARQLIS ISAAC DE FJ'UQUIFRES.
A Copenhague , le 30 mars 167 I.
Vous aurez vu , Monsieur , par la précédente que je vous ay escrite que M. le baron Youl attendrit pour partir que j'eusse eu des ordres pour dire icy quelque chose qui eust mieux et plus sûrement uny les deux couronnes du Nord. A. présent je crois que vous le verrez plus tost que ma lettre, et il est à craindre que, quelque liaison qu'il puisse prendre pour sa négociation, celle-cy ne soit pas trop assurée, la France n'y entrant pas. Vous aurez, Monsieur, cette satisfaction et moy aussy, comme vous me dittes parla vostre du 21 que je reçus hier, d'avoir dit et fait voir la vérité des choses, et je suis surpris que, la paix estant faitte entre les Anglois et les Hollandois , qui fera faire une grande réflexion où vous estes et qui pourroit aussy faire voir que le Dannemark uny avec la Suède dans cette conjoncture seroit de nostre intérest, et vostre cour n'osant peut-estre pas s'engager dans une action sans estre bien assurée du Dannemark , on n'ait fait aucune réflexion en France sur ce que vous et moy avons escrit touchant ce qu'il y auroit à faire à l'esgard du Dannemark. Il faut que l'on sache quelque chose
sur cela que nous ne sçavons pas. J'ay fait mon devoir, ayant escrit en France comme à vous, Monsieur, ce que j'ay cru devoir estre du service du Roy. Comme M. le baron Youl ne manquera pas de vous voir, je luy escris un billet qui vous donnera lieu, sans affectation, de le faire parler sur les affaires. Je vous assure que je suis bien embarrassé de n'avoir rien à dire icy à une cour qui s'est offerte , avant mesme le commencement de cette guerre, d'entrer dans nos intérests, et qui s'est ménagée jusques icy pour ne se trouver pas engagée. Quand j'auray quelque offre , je m'en serviray le mieux que je pourray pour le service ; mais n'en ayant point, je suis icy fort inutile, ne pouvant pas toujours tenir cette cour dans des espérances imaginaires , quand nos ennemis en donnent de solides.
Je ne doute pas que l'on ne prenne où vous estes ce qui est arrivé à Cologne avec beaucoup de chaleur; mais je voudrois que l'on ne s'emporfast pas par des escrits et que l'on agist tout de bon comme l'honneur y engage , tant par le traitté que par l'affront que l'Empereur a fait en cette rencontre à la couronne de Suède.
Je suis, Monsieur, toujours avec l'estime que je dois, parfaitement à vous ,
LE CHEVALIEU DE TeRLOiN .
DU MEME AU MEME
A Copenhague , le 2 avril 1674.
Comme voussçavez, Monsieur, ce que je vous en ay escrit de mesme qu'en France, je suis surpris que M. de Pomponne puisse croire que cette cour entre à présent pour rien dans cette médiation, voyant que la Suède a un très-bon subside pour n'avoir esté jusques icy que dans la seule médiation, et cet Estât Tayaut offerte avec empressement et en ayant esté rebutté. Le Dannemark voit bien que, si Ton le veut accepter à présent, c'est parce que la Suède le veut, le croyant avantageux pour elle, afin de se tenir dans une neutralité. Jel'ay insinué aussi bien que l'envoyé d'Angleterre, il y a desjà quelque temps, et avant le départ de M. le baron Youl; il sçait que j'ay fait voir icy que cette médiation seroit agréable si on l'offroit, l'ayant fait sans prostituer le Roy. Je vois bien que, si vous n'avez pas escrit autre cbose en France que défaire que l'on acceptât cette médiation, nous devons croire, Monsieur, que la guerre continuant, cette cour s'engagera avec nos ennemis, estant trèspersuadée que la France n'agira à son esgard que suivant l'esprit et les sentimens de la Suède, ce que l'on a fait assez connoistre à Stockholm au baron Youl, pour que l'on ne puisse l'ignorer. Si l'on eust
accepté la médiation du Dannemark quand je Fav escrit en France et à vous, Monsieur, F ayant tout à fait jugée du service et ayant prévu ce qui arriveroit, les choses n'auroient pas pris le train qu'elles ont fait, et F on seroit mieux en estât d'unir ces deux couronnes ou pour une bonne paix ou pour agir conjointement , ou pour avoir pu porter le Dannemark à laisser librement agir la Suède , sans quoy la paix estant faitte particulièrement entre F Angleterre et la Hollande, elle aura peut-estre de la peine à s'y embarquer. Vous pouvez escrire à M. de Pomponne ce que je feray, aussi que je vous ay envoyé sa lettre et ce que vous jugerez , Monsieur, pour le cas du service. Je suivray exactement ce que vous m'escrirez, selon ce que vous verrez de la négociation du baron Youl et des sentimens de la Suède ; mais s'il n'y a pas quelque douceur à donner icy, la guerre continuant, l'on aura bien voulu précipiter cet Estât dans le party de nos ennemis par l'indifférence que l'on a eue pour luy après la conduitte qu'il a tenue ànostre esgard. Je sçais bien que dans l'estat où sont les choses, la prudence veut que l'on ne dégoûte pas la Suède ; mais l'on le pouvoit faire sans dégoûter et rebutter les autres. C'est à vous, Monsieur, de voir ce qui sera le plus utile pour le service du Roy, et de l'escrire en France, car l'on ne fait aucune sérieuse réflexion à ce que j'y escris que lorsqu'il n'est plus temps, et je crains que cela n'ar-
DES FEUQUIÈRES. Ml
rive encore. J'ay vu une lettre de bon lieu de Vienne qui fait voir qu'après la paix faitte à Londres Ton ne doutte pas de forcer la France à telle paix que voudra l'Empereur, et Ton y parle de la Suède avec très-peu de crainte et de considération. Le ménagement qu'elle a eu et son biaisement pendant cette guerre font qu'elle sera peu considérée, particulièrement si l'on peut engager le Dannemark dans le party de nos ennemis. C'est à quoy l'on fera où vous estes la réflexion que l'on jugera à propos, et quoy qu'il arrive , je suis toujours à vous, Monsieur, avec toute sorte de passion et d'estime,
LE CHEVALIER DE TeRLON.
DU MEME AU MEME
A Copenhague , le 7 avril 1674.
Je n'ay rien reçu , Monsieur , de vostre part cet ordinaire, et le sieur Mahon, qui arriva avant-hier, ne m'apporta point non plus de vos lettres.
Cette cour est tousjours, jusques icy, dans la mesme situation que je vous l'ay escrit par mes précédentes. Ce n'est pas que l'on n'y conçoive du dégoust de ce que nous la négligeons pour plaire tout-à-fait à la Suède, qui, par ce que le Grand Chancelier a dit au baron Youl des ordres que j'aurois, monstre assez que cela n'a esté qu'un amusement.
UV2 LETTRES INÉDITES
L'on verra bientost, à présent que M. Youl est à Stockholm, s'il y aura de la bonne foy dans la prétendue union des deux couronnes; mais je suis persuadé que, quand cette négociation auroit un bon succès, ce sera peu de chose si nous n'y entrons pas pour la fortifier et que la Suède puisse agir librement, sans quoy nostre argent sera mal employé, et nous en serons la cause pour n'avoir point voulu du Dannemark. C'est ce que je vousay répété, Monsieur, plusieurs fois; mais, quoy qu'il arrive, je n'ay rien à me reprocher, ayant escrit tout ce que j'ay dû en France sur ce subjet.
Comme Monsieur Puffendorf informe vostre cour de ce qui se passe à Vienne, je ne vous diray rien de ce que l'on en dit; mais, à ce que j'entends, l'Empereur tient ferme et ne veut point désapprouver l'enlèvement du prince de Furstemberg, dont les affaires vont très-mal, à ce que l'on publie : les remonstrances de la Suède ne sont donc pas de grande considération à Vienne. L'on dit que l'Empereur, de huit cent mille escus de subside que les Hollandois luy dévoient donner, en a relasché quatre cents pour les donner plus facilement au Dannemark, qui prendra infailliblement de l'argent de nos ennemis si nous n'y prenons garde.
L'on dit que M. le comte de Staremberg doit partir bientost de Stockholm pour s'en retourner à Vienne, et l'on se flatte qu'il s'en retournera fort
satisfait de la Suède; c'est de quoy je doutte fort. L'ambassadeur de Hollande fit avant-hier de grandes resjouissances pour la paix avec Y Angleterre. Je vous baise les mains, et suis, Monsieur, parfaitement à vous,
LE CHEVALIER DE TeRLON.
DU MEME AU MEME
A Copenhague, le 9 avril 1674.
J'ay bien eu de la joye, Monsieur , d'avoir sçu , par celle que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire du dernier du mois passé, que j'ay eu ce bonheur que vous ayez gousté et approuvé mes sentiments touchant cette cour, et je feray tout ce qui despendra de moy pour la tenir dans nostre amitié. Mais je crains que, si la Suède veut agir et que la négociation du baron Youl ne lie pas ces deux couronnes pour le mesme intérest , celle-cy ne prenne des mesures contre nous, voyant bien qu'elle n'a rien à espérer de la France que par les offices de la Suède.
J'attends avec impatience la résolution qui se prendra après nostre conférence; je souhaitterois qu'elle eust esté fortifiée de quelque ajustement avec M. le baron Youl, qui y eust un peu rapport.
Je reçus hier une lettre de M. de Pomponne du 23
txik LETTRES INÉDITES
du mois passé, qui ne contenoit que peu de mots, à cause que c'estoit le jour du Vendredy-Saint. Je crois que vous aurez la mesme chose, qui sera fort agréable à vostre cour, et j'espère que ce sera de mesme icy, ce que je pourray vous escrire si la poste de Suède ne part pas avant que j'aye vu M. le comte de Griffenfeldt ; mais Ton en aura bien plus de joye là où vous estes , puisque c'est le sentiment de la Suède et son inclination de voir la continuation de la médiation ; le Roy ayant accepté celle du roy d'Angleterre, cela me donne lieu d'insinuer icy la mesme chose le plus adroittement qu'il me sera possible. Je vous rendray compte comme quoy l'on aura pris ce que je diray.
Mon nepveu, qui est de retour de Cologne, et qui vous assure de ses respects, a laissé vostre courrier delà le Belt; mais, comme il a deux chevaux avec luy, il attend apparemment le desgel, à moins qu'il n'ait passé droit au Zund. Je suis, Monsieur , avec toute vérité et estime, entièrement à vous,
LE CHEVALIER DE TERLON
DU MÊME AU MEME
A Copenhague, le 13 avril 1674.
J'ay vu , Monsieur, par celle que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire du 4 de ce mois, que
vous avez reçu ma lettre du 26 du passé, et que ce qui se passe avec le Palatin n'a fait aucun mauvais effet à la cour de Suède, estant assuré, comme vous dittes, Monsieur, que c'est une affaire du costé du Roy la plus juste et la plus prudente du monde. J'y ay vu aussy que Ton ne vous a rien escrit sur ce que la médiation du roy d'Angleterre a esté acceptée de Sa Majesté. Jeu ay parlé à M. de Griffenfeldt , et il m'a paru qu'il faisoit quelque réflexion à ce que je luy ay dit sur cela. Mais, comme l'on attend ce que fera le baron Youl à Stockholm, l'on ne s'explique de rien que l'on ne voye ce que la Suède fera ou sera en intention de faire, et si , du costé de nostre cour, l'on a quelque chose à proposer. Je vois que Ton pourra faire icy quelque réflexion sur la médiation , en cas que l'on voye que la paix soit en estât de se faire ; je tasche de l'insinuer le plus adroittement qu'il m'est possible, faisant apercevoir qu'il seroit glorieux et advantageux à cette cour d'estre du nombre de ceux qui donnent le repos à la chrestienté, n'ayant pas autre chose à dire ni à faire pour l'amuser et l'entretenir.
L'on a escrit icy que l'on a dit, où vous estes, à M. de Staremberg que l'on renforceroit les garnisons de Poméranie et de Bremen, mais que cela ne devoit donner aucune jalousie à l'Empereur, vu qu'on ne se mesle que de la paix ; et, à mon peu de lumière, si la Suède vouloit agir tout de bon, il ne seroit pas né-
cessaire de faire des conférences : ce qui fait voir à nos ennemis que les mesures ne sont pas si bien prises avec la France qu'il n'y ait quelque chose à faire ; mais, comme je suis persuadé que vous faites tout pour le mieux, j'espère que vous aurez contentement dans nos conférences , au moins des paroles si les effets ne s'en suivent pas si tost.
Le roy de Dannemark ' alla avant-hier hors de la ville pour voir ses tentes , prétendant d'aller en Holstein, le 8 du mois prochain , pour visiter ses troupes en corps et mettre sa flotte en estât.
11 me semble , Monsieur, voir par vostre lettre qu'à présent la Suède n'est plus dans le mesme sentiment qu'elle estoit touchant la médiation du Dannemark; ainsi, je ne crois pas devoir pousser davantage l'insinuation, et je verray ce que l'on fera icy; mais, sil'onveutestre médiateur en Dannemark, nos ennemis l'acceptant, ce ne sera pas peut-estre dans nostre intérest. Je suis, Monsieur, parfaitement et entièrement à vous ,
LE CHEVAXIER DE TERLON.
1 Christian V, mort en 1699.
DE MADEMOISELLE CATHERINE DE PAS A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIERES
A Pau, le 10 avril 1674.
Monsieur le comte de Louvigny est enfin arrivé, après avoir esté attendu fort longtemps ; il n'a demeuré que trois jours icy, où il a esté fort bien reçu. Ma tante luy donna à souper le soir qu'il arriva et le lendemain à disner. L'on croit que ma sœur est grosse; vous pouvez vous imaginer si M. le séneschal en sera aise. Mon frère partira dans quinze jours pour Paris. Ma tante ne se porte pas trop bien ; elle se baigne depuis deux jours : elle a une si grande fluxion sur les dents qu'elle ne fait que crier, et présentement ce mal Ta reprise plus fort que jamais ; si vous la voyiez, elle vous feroit pitié. Elle parle de s'en aller dans sept ou huit jours à Séméac. Adieu, mon cher père, je m'en vais trouver ma tante.