X. de Pas
il. 28
DE MADAME LA MARQUISE DE SAINT-CHAMOND A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES.
A Paris , le 5 mai 1674.
Je ne vous escris pas souvent, mon cher frère, par plusieurs raisons : vous avez peu le loisir de vous appliquer à mes lettres ; elles sont un temps infini pour aller où vous estes, ce qui dégoûte du plaisir de vous dire de nos nouvelles, et j'ay esté si malade depuis quelque temps que je n'avois la force de rien faire. Nous avons eu icy M. de Louvigny, qui est venu se faire recevoir gouverneur du Béarn. Il n'y a demeuré que quatre jours, et il a autant de satisfaction du public que le public en a de luy. 11 prétend avoir lié beaucoup d'amitié entre Rébenac et luy. Il a fort cajollé le bonhomme ', lequel devient de plus en plus extraordinaire; mais il est juste de souffrir ses humeurs, qui ne vont pourtant jamais à n'avoir pas pour son gendre toute l'amitié qui nous peut faire espérer tous les advantages de l'advenir. Mon neveu ne sçait encore ce qu'il deviendra; il fait la guerre à l'œil et agira selon le temps. Tout nous menace fort du siège de Bayonne, cela pourroit luy donner de plus heureuses chances
* M. le président d'Esquille, beau-père de M. de Rébenac.
que celles qu'il a. Nous avions cru sa femme grosse, mais cela est encore incertain. Pour la Pimbesche\ vous verrez, par la mesure que je vous envoyé, qu'elle est quasi aussi grande que moy. J'espère qu'elle ne sera pas mal faite ; et, quoyque son futur mary 2 soit tousjours fort amoureux de cette dame qui a tant fait de bruit en Béarn, je sçais d'originai que sa petite maîtresse luy plaist au dernier point, qu'il dit hautement qu'il la préféreroit à une princesse et goûte les advantages qu'il convient recevoir de cette alliance. La personne et le procédé de cette enfant luy reviennent si fort qu'il ne se croiroitpas heureux sans elle : c'est un discours qu'il a fait tenir depuis peu à son frère, qui pressa dans le mesme temps M. de Mesples et luy fit des reproches de tant tarder à travailler à la conclusion de cette affaire, que sa femme souhaittoit aussy bien que luy. Je suis fort aise qu'il ait fait ce pas, croyant qu'il estoit à propos pour nous de ne le point faire, quoyque nous vivions dans toutte l'union et l'intelligence possibles. Mais je veux un peu gouverner toute cette affaire à ma fantaisie, et je remets M. de Mesples à parler tout de bon jusqu'à ce que mon frère de Toulongeon soit arrivé, que j'attends d'aujourd'huy en huit. Cependant l'on fait ce que l'on
1 Voir la note de la page 132.
■ M. de La Vie. Il épousa en effet Mademoiselle Catherine de Pas,
peut pour mettre une charge de conseiller sur la teste de M. de La Vie, pour qu'il ne perde point de temps et que ce luy soit un échelon pour marcher au reste. Quant à ce qui me regarde, j'attends le plus tranquillement que je puis que Dieu ordonne de ma destinée. Il est un peu désagréable d'estre si longtemps errante et chez autruy ; mais il faut tascher de trouver Dieu partout et de mettre là son contentement. J'en aurais un bien grand, si je pouvois vous voir, mon cher frère; ce sera encore quand il plaira à Dieu. Je le supplie de vous conserver.
P. S. L'on nous fait grand'peur du siège de Bayonne. Vous jugerez aisément qu'il jdevroit bien mettre la puce à l'oreille de Gramont, puisqu'il y perdrait généralement son bien.
La mère de M. de Montespan est morte. Il est dans une fort grande dévotion.
DE M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES A LOUIS XIV
A Stockholm, le 5 mai 1674.
Sire, le Grand Chancelier appréhende que la reine Christine1 ne vienne icy, selon qu'elle le
* Christine de Suède, née en 1626, morte en 1689. Fille du célèhre Gustave- Adolphe, elle lui succéda en 1632, et abdiqua en 1654, dans la 29e année de son âge. Elle se retira à Rome où elle mourut.
mande. Elle prend son prétexte sur ce que ses receveurs la payent mal et qu'elle ne peut plus subsister qu'en consommant elle-même les denrées sur les lieux. Le Grand Chancelier voudroit bien que Vostre Majesté eust agréable d'assurer cette reine de luy fournir cent mille écus par an sur les subsides, moyennant qu'elle laissast la jouissance de son domaine au roy de Suède , à qui il vaudroit beaucoup davantage, parce qu'il y mettroit des troupes, ce qu'il n'ose pas faire présentement. Il dit donc, Sire, que Vostre Majesté ne sçauroit jamais rien faire qui oblige davantage le roy son maistre, et qu'en son particulier il le recevroit comme une grâce, laquelle il supplie très-humblement Vostre Majesté de luy vouloir accorder. 11 s'imagine que cette princesse renverseroit toutes choses par sa présence , en quoy le service de Vostre Majesté pourroit estre grandement intéressé. Je suis, Sire, de Vostre Majesté, le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur et sujet,
Feuquières.
DE M. LE MARQUIS ARNAULD DE POMPONNE A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES. *
Au camp devant Besançon , le 8 mai 1674.
Sa Majesté est arrivée depuis le 2 de ce mois devant cette place qui avoit esté investie peu de jours
auparavant par Monseigneur le Duc * . Elle doit ouvrir ce soir la tranchée aux deux parties de la ville qui sont séparées F une de l'autre par la rivière du Doubs ; et comme la place est très-foible et remplie d'un grand nombre d'habitants, ils ne voudront pas s'exposer à se voir forcés. On peut s'assurer qu'un jour ou deux finiront cette affaire. Il restera la citadelle, qui seroit assez bonne si elle n'estoit point commandée si absolument par deux montagnes voisines; mais, lorsque les batteries auxquelles on travaille y seront élevées , il n'y aura pas un seul ouvrage qui ne soit vu à revers et où un seul homme puisse demeurer sans estre vu depuis la teste jusques aux pieds. 11 peut y avoir douze ou quinze cents hommes de guerre dans la ville et dans la citadelle. M. le prince de Vaudemont s'est enfermé avec eux, mais, selon les apparences, cette affaire ne nous tiendra pas longtemps. M. le duc de Luxembourg a esté détaché avec un corps de troupes pour aller vers Pontarlier, et il prendra en passant quelques chasteaux de peu de conséquence , où les ennemis ont des garnisons. M. vostre fils est avec luy : je ne sçais pas quelle sera sa fortune , mais si le mérite la donne, il la doit espérer très-heureuse. Adieu , Monsieur, je suis entièrement à vous.
* Henri-Jules de Bourbon , duc d'Enghien , fils du grand Condé , né en 1643, mort en 1709.
DE M. LE MARQUIS ISAA.C DE FEUQUIÈRES A M. LE MAR- QUIS ARNAULD DE POMPONNE.5*"
A Stockholm, le 9 mai 1674.
Je suis ravi d'apprendre par vostre billet du 20 avril le mariage de Madame la marquise de Vins : je suis persuadé que c'est une très-bonne affaire, de laquelle vous aurez contentement. Je vous avoue que je ne suis pas tout à fait si aise de vous sçavoir en campagne, quelque bel équipage que vous ayez, et ce qui me trouble la cervelle, c'est de penser que le manquement de du Pré * peut réduire toutes nos affaires en brouet d'andouille.
Vous sçaurez, Monsieur, qu'il y a icy, pour satisfaire le Roy, présentement un ébranlement général que je n'osois espérer. Enfin, on me presse, et sans le bon du Flon 2, je craindrois d'estre bientost obligé moi-mesme à retarder de quelques jours l'effet que j'ay tant désiré. Je ne sçaurois penser à cela sans horreur.
Je vous prie de me mander quels présens le comte Tott a eus du Roy; je vous escrirai quelque chose
4 Banquier de Hambourg , chargé des fonds destinés au subside accordé par la France à la Suède.
* Autre banquier, correspondant de du Pré.
UUO LETTRES INÉDITES
là-dessus, en quoy peut-estre fay fait le sot; mais il y auroit encore moyen de se consoler.
Feuquières.
DE MADAME LA MARQUISE ARNAULD DE POMPONNE A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES.
A Paris, le 11 mai 1674.
Vous recevrez aujourd'huy, Monsieur, une assez bonne nouvelle de moy , qui est que j^ay tout fait, et M. de Pomponne aussy, que vous estes payé de tous vos appoin terriens jusques au premier avril, et, de plus , vous sçaurez que le Roy vous a donné une gratification de 12000 livres. Je vous envoyé le compte * que j'ay fait de tout ce que fay touché et
1 Voici ce compte écrit et additionné par Madame de Pomponne : « Pour compter ce que j'ai reçu pour M. de Feuquières, de ce qui
« luy estoit dû de ses appointements et de la gratification que le Roy
« luy a donnée :
« J'ai reçu une demi-année de l'an 1673 15 000*
« Plus un quartier de l'année 1674 7 500
« Plus une ordonnance de gratification de 12 000
Total 34 500
« Pour faire l'employ de cette somme , voicy la despense :
« A Monsieur Courtin 2 666* 6-f 8*
« A Monsieur de Chauvigny 214 »
« A Monsieur Pelet, marchand de dentelles. . . . 655 »
« A Monsieur Jolly, marchand de rubans 400 »
« A reporter 3 935* 6' 8^
DES FEUQUIÈRES. Uhi
payé pour vous : vous verrez ce qui me reste entre les mains, sur quoy il faut que je paye à Mademoiselle Barthélémy les gages de Barthélémy son frère, parce qu'elle avoit avancé tout cet argent pour luy. 11 me semhle que vous estiez tombé d'accord de luy donner trente louis par an. Mandez-moy ce que vous voulez, oui ou non.
Ne manquez pas de remercier M. Colbert de vous avoir payé de ce qu'il vous estoit dû.
Je ne vous mande point de nouvelles de tous vos enfants, car je n'en sçay point, si ce n'est qu'ils se portent tous bien.
Ne manquez pas de donner à M. du Flon une lettre de change de 27 000 livres pour M. Fromont, afin qu'il me la donne en retirant son billet.
Adieu, Monsieur; si vous suiviez mes conseils
« Report 3 935"" 6 r 8 *
« Payé à un notaire pour les quittances 4 10
« Payé à un crocheteur 5 15
Total 3 945* 1K 8*
« Plus donné à M. Fromont quoy qu'il n'y ayt « point de lettre de change 27 000^
a Le contenu d'autre part à 3 945* 4 1 J 8*
« Portant entre mes mains dont il faut prendre « ce que je mande par ma lettre » 3 5S2* S *
M. de Feuquières a ajouté ce qui suit à la fin de ce compte :
« Sur le reste cy-dessus, j'ai prié Madame de Pomponne do bailler mille "* au chevalier de Feuquières, huit cents à mon abbé, mille à la comtesse de Feuquières, deux cents à Meriel, rôtisseur, deux cents a Madame Courtois, grenetière, à M. Barthelemi 330*. »
hkl LETTRES INÉDITES
vous ne despenseriez pas tant, je ne dis pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit point; vous m'entendez bien ; et croyez-moy, il ne vous en demeure guère.
DE M. LE MARQUIS ARNAULD DE POMPONNE A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIERES.*
Au camp de Besançon, le 15 mai 1674.
Depuis que je vous ay mandé que Sa Majesté avoit fait ouvrir la tranchée devant cette place , et que , pour attaquer tout d'un coup les deux parties de la ville qui sont séparées par le Doubs , elle avoit fait attaquer une demy-lune qui couvre la porte de la ville qui est en deçà du Doubs, et faisoit estât de passer cette rivière pour entrer dans Fautre, Sa Majesté a changé ce dernier dessein et a porté tout son effort contre la demy-lune, parce que qui sera maistre de cette partie de la ville le sera aisément de Fautre. La tranchée avant esté fort avancée de ce costé , le régiment de Crussol , qui estoit de garde , fit avant-hier le logement * de la contrescarpe. Elle fut fort défendue des ennemis ; mais* bien qu'avec une
* Faire le logement d'une contrescarpe , terme de guerre qui signifié t'y retrancher et s'y mettre à couvert.
DES FEUQl'IÈRES. kkS
perte d'environ cent hommes, tous leurs efforts furent inutiles pour Fempescher. Le seul malheur qui arriva et qui a causé de la douleur a toute la cour, a esté la mort de M. le marquis de Béringhem ' ; il sortoit de la tranchée avec le régiment Dauphin, dont il estoit mestre de camp , et estoit relevé par le marquis de Saint-Géran , qui commande celuy d'Anjou : un coup de canon les frappa tous deux à la teste. M. de Béringhem en mourut sur l'heure, M. de Saint-Géran en fut fort blessé ; on ne désespère pas toutefois encore de sa guérison 2. Cette nuit, M. de La Feuillade 3 est entré en garde avec le régiment
! Henri , marquis de Béringhem , frère aîné du premier écuyer du Roi.
2 <c C'est ce comte de Saint-Géran , si connu par ce procès célèbre « sur son état , qui est entre les mains de tout le monde. 11 portait « une calotte d'une furieuse blessure, qu'il avait reçue devant Besan- <c çon , du crâne du frère aîné de Béringhem, premier écuyer, à qui « un coup de canon emporta la tête. M. de Saint-Géran était gros , « court et entassé , avec de gros yeux et de gros traits , qui ne pro- « mettoient rien moins que l'esprit qu'il avoit. Il avoit été auprès de « quelques princes d'Allemagne , lieutenant général , chevalier de « l'Ordre en 1688, fort pauvre, presque toujours à la cour, mais peu «de la cour, quoique dans les meilleures compagnies. Sa femme, « charmante d'esprit et de corps , l'avoit été pour d'autres que pour « lui ; leur union étoit moins que médiocre ; M. de Seignelay entre € autres l'avoit fort aimée. »
(Saint-Simon. )
5 François d'Aubusson, duc de La Feuillade, maréchal de France en 167b. C'est celui qui fit élever à Louis XIV sur la place des Victoires une statue près de laquelle un luminaire était toujours allumé.
des Gardes de Sa Majesté , et se préparoit à estendre son logement, à se rendre maistre de la demy-lune et à attacher le mineur, lorsque la ville a capitulé, tant celle qui est en deçà que celle qui est au delà de la rivière.
DE M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIERES A M. LE MARQUIS ARNAULD DE POMPONNE. *
A Stockholm, le 16 mai 1674.
11 m'est arrivé une aventure depuis deux jours qui ne vous surprendra pas peu. Un homme de la chancellerie me vint trouver lundi malin , de la part du roy de Suède , avec une bonne assignation de vingt mille escus , dont il me faisoit présent , par reconnoissance, à ce que portoit l'écrit, de F affection que j'ai témoignée pour entretenir les deux rois en bonne intelligence. La grandeur du présent ni Futilité dont il pouvoit estre ne m' éblouirent point, Monsieur, je vous en assure. Il ne me vint point dans F idée que j'avois sept garçons à qui cette somme partagée pourroit estre d'un grand secours; et, pour vous couper court, je la refusai comme pourroit faire l'homme du monde le mieux dans ses affaires. On eut beau m'alléguer des exemples, entre autres celui du comte Tott, qu'on dit avoir reçu de grands présents de Sa Majesté; tout
cela ne m1 ébranla point, et rien ne m'empescha de marquer un peu de chagrin au porteur que la peur que j'eus que quelqu'un ne se crût obligé de m'arracher les yeux si j'avois quelque proposition à lui faire. Je prétends ajuster si bien l'affaire que personne ne s'en puisse faire aucune application. Je n'en escris point au Roy, parce qu'il sembleroit que je chercherois à me faire quelque mérite auprès de lui de ce refus , et ce n'est pas mon intention , ne pensant pas qu'il y en ait à faire ce que l'on pense estre de son devoir. Enfin , Monsieur, tel maître tel valet : le Roy m'a ordonné de détourner le présent de cuivre qu'on lui vouloit faire, j'ai cru, comme son ambassadeur, devoir empescher qu'on m'en fist un à moi-mesme, et j'espère réussir aussi bien en l'un qu'en l'autre. Je ne sçais si j'ai bien fait et si je n'ai paru trop donner à mon humeur, j'attends vostre correction là-dessus. Des gens trouveront peut-estre estrange que , pendant que je refuse une somme si considérable et qui semble de bonne guerre , je ne laisse pas quelquefois d'importuner le Roy ; à cela je n'ai autre chose à dire sinon que c'est mon maître ; encore vous sçavez bien que je ne le fais qu'à l'extrémité.
Feuquièkes.
m LETTRES INÉDITES
DE M. LE MARQUIS ARNAULD DE POMPONNE A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIERES. *
Au camp de Besançon, le 22 mai 1674.
Vous avez déjà vu, par ma dernière lettre, la prise de la ville de Besançon. Sa Majesté ayant donné depuis quelques jours de repos à ses troupes, cependant qu'Elle faisoit préparer cinq batteries qui battaient incessamment la citadelle, destina le 20e de ce mois pour en emporter les dehors. Le rocher sur lequel la citadelle est située, s' élevant extrêmement au-dessus de la ville , y laisse une descente fort longue , fort roide et fort difficile. Tout cet espace estoit occupé par différents retranchements qui s'estendoient jusqu'au bas du rocher, mais par un principalement qui, presque sur le haut, en occupoil toute la largeur. Un assez grand bastiment, à une de ces extrémités , à la droite , et une fort grande église à la gauche, estoient joints par une muraille d'une très-grande épaisseur, en cette sorte que ce retranchement se pouvoit presque dire une véritable et fort bonne place. Comme le rocher est extrêmement vif, que la difficulté eût esté extrême pour y conduire des tranchées et qu'elles eussent employé un trop long temps, Sa Majesté prit la résolution de faire emporter tous ces ouvrages Tespée à la main ,
DES FEUQUIÈRES. khi
après les avoir fait battre et rompre en divers endroits parle canon. Cette attaque fut ordonnée pour les onze heures du matin , et Sa Majesté voulut qu'elle fust en plein jour pour conserver F avantage du canon contre les ennemis. M. le duc de La Feuillade, qui estoit de jour de lieutenant général, donna à la droite à la teste du régiment des Gardes, et M. le chevalier de Lorraine ' , maréchal de camp , à la teste des Mousquetaires de Sa Majesté. Le rocher par lequel ils avoient à monter estoit si roide qu'à peine un homme sans armes et hors de tout péril auroit pu en faire le chemin. Toutes ces troupes toutefois, avec un ordre et une vigueur qui se peuvent à peine imaginer, y marchèrent d'un mesme pas. Leur hardiesse estonna les ennemis au point qu'y ayant fait faire quelques légères décharges, ils se retirèrent au second retranchement. Quelque fort qu'il fust, les nostres y avancèrent avec la mesme
* Le chevalier de Lorraine, favori de Monsieur et frère du duc d'Armagnac , grand écuyer du Roi. Il avait été accusé, comme on sait , d'avoir empoisonné Madame, Henriette d'Angleterre. Quand il mourut , en 1702 , « il étoit lieutenant général et avoit servi sous le Roi à « toutes les conquêtes. Monsieur lui avoit donné les abbayes de Saint- « Benoît-sur-Loire , Saint-Père-en-Vallée à Charmes , de la Trinité- « de-Tiroux et de Saint-Jean-des-Vignes à Soissons. Il les garda toute « sa vie; et outre ce qu'il avoit tiré de Monsieur, qui étoit immense , « il avoit de grosses pensions du Roi et souvent des gratifications très- « considérables. Peu de gens le regrettèrent, excepté mademoiselle de u Lislebonne qu'on croyoit qu'il avoit épousée secrètement depui* « longtemps. » (Saint-Simon.)
UkS LETTRES INÉDITES
résolution , et les ennemis estonnés l'abandonnèrent et se jetèrent confusément dans la citadelle. M. le duc de LaFeuillade s'estant rendu maistre des maisons et de l'église, y fit de grands logements qui furent augmentés la nuit suivante. Cette action, dont F entreprise estoit la plus hardie qui se pusl imaginer, n'en est pas moins belle et moins extraordinaire, quoyqu'elle ait cousté très-peu de monde à Sa Majesté, par l'estonnement qu'elle jeta dans l'esprit des ennemis. Sa Majesté, qui avoit donné tous ses ordres et disposé Elle-mesme les détachements, les vit exécuter d'une hauteur voisine où Elle s'estoit postée. Elle a présentement ordonné une batterie de dix pièces de canon à la teste du travail qui battra le bastion que l'on attaque , cependant que l'artillerie continuera à tirer incessamment dans tout le corps de la place. Quatre ou cinq jours au plus achèveront cette conqueste, qui sera suivie bientost après de celle de Dolle et de Salins, et, par ces places, de celle de toute la province.
23. Lorsque je vous escrivois hier au soir cette lettre, je ne croyois pas qu'elle vous pust apprendre la prise de la citadelle, mais dans ce temps mesme les ennemis battirent la chamade, et la capitulation qu'ils demandèrent a esté signée ce matin à quatre heures. Ils doivent sortir demain, mais dès aujourd'huy les troupes du Roy entrent dans la place pour s'assurer des postes. Les Italiens qui fai-
DES FEUQUÎÈRES. M9
soient une partie de la garnison sont renvoyés à Milan ; ce qu'il y avoit d1 Allemands et de Wallons est conduit a Luxembourg ; il sera au choix des gens de ce pays , qui estoient enrollés , d'y demeurer en prestant serment de fidélité. M. de Vaudemont ' se peut retirer où il luy plaira , et doit saluer le Roy ce matin. Cette expédition finie beaucoup plus tost qu'il n'y avoit sujet de l'attendre d'une place qui deviendra imprenable entre les mains de Sa Majesté, l'on ne doit pas douter que Dolle et Salins n'achèvent dans peu de jours toute la conqueste de la province. Le Roy se prépare à aller en personne devant la première de ces places, aussilost que Sa Majesté aura donné les ordres nécessaires à celle-cy.
Nous attendons bientost des nouvelles de quelque grande entreprise du costé de Flandres, où Monseigneur le Prince se trouve à la teste d'une armée de quarante-cinq mille hommes.
* Le prince de Vaudemont, bâtard de Charles IV duc de Lorraine, et gendre du duc d'Elbeuf, mort en 1 719, à quatre-vingt-quatre ans. « M. de Vaudemont, dit le duc de Saint-Simon, fut un des hommes « les mieux faits de son temps. Un beau visage et grande mine , des a veux beaux et fort vifs, pleins de feu et d'esprit; aussi en avoit-il « infiniment, soutenu d'autant de fourbe, d'intrigue et de manège « qu'en avoit son père. »