DE M. LE VICOMTE DE REBENAC A M. LE MARQUIS DE FEUQUIÈRES
A Pau, ce 19 avril 1672.
Monsieur, j'ay reçu M. vostre fils avec le mesme cœur que vous m'avez fait la grâce de me le présenter ; cette expression vous fera assez connoistre ce que je pense sur son sujet. J'espère que vous le connoistrez encore par les suittes de son mariage , à
txlx LETTRES INEDITES
quoyje me trouve d'autant plus disposé que je trouve M. votre fils digne de vous et d'une meilleure fortune que celle qu'il fait avec moy. Je ne vous en diray point davantage, Monsieur, et j'ay tardé de vous dire cela mesme jusques à ce que tout ayt esté réglé par le con tract que nous avons passé. Madame de Saint-Chamond a voulu se charger de vous en envoyer lacoppie, et ce soing qu'elle a désiré de prendre me dispense de celuy de vous rien escrire en détail, me contentant, Monsieur, de vous assurer que je suis avec bien du respect , vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
LE VICOMTE DE ReBENAC
DE MADAME LA PRÉSIDENTE d'eSQUILLE A M. LE MARQUIS DE FEUQUIÈRES , A PARIS.
De Pau, ce 19 avril 1672.
Monsieur, cet étranger que vous n'avez pas voulu me nommer s'est fait connoistre , et il a esté le trèsbien venu. Après quelques cérémonies il a eu ce que vous avez voulu , et que je souhaitois plus que vous par son mérite et par l'honneur qui m'en reste. Je le dois à M. de Rebenac, mon oncle, et si vous trouvez, Monsieur, quelque réserve au contract, je vous prie d'estre persuadé que c'est pour faire mondict oncle le premier juge, et, après luy, vous
et moy , qui resterons fort d'accord de toutes choses, comme je ne doubte pas que vous ne le soyez avec moy, en vous assurant que je suis avec passion, Monsieur, vostre très-humble et très-obéissante servante f
Louise Dibos.
DE M. LE CHEVALIER DE FEUQUIERES1 A M. LE MARQUIS DE FEUQUIÈRES, AU CLOISTRE SAINT-HONORE, A PARIS.
A l'embouchure de la Tamise , le... juin 1672.
Il y a deux mois entiers que je n'ay reçu de vos nouvelles et que je ne sçay en quel lieu du monde vous estes. Ce n'est pas ma faute, n'ayant pas manqué de vous escrire par toutes les voyes et par tous les bastiments qui sont allés en France depuis deux mois. Si cette lettre-cy ne vous est pas rendue, je seray à bout de mon rôle. C'est par le major de Boulogne, que le duc d'Aumont 2 a despesché icy, que je vous escris. Je crois que cette voye sera plus seure que les autres. Le secrétaire du comte d'Es-
1 Simon de Pas, chevalier de Feuquières, septième fils de M. le marquis Isaac de Feuquières , chevalier de Malte , capitaine de vaisseau du Roi, mort au Havre des blessures qu'il avait reçues au combat de la Hogue, en 1692, où il eut une cuisse emportée.
2 Louis-Marie-Victor d'Aumont et de Rochebaron, pair de France , gouverneur de Boulogne, né en 1532 , mort en 4 604.
trées m'a perdu deux ou trois paquets; j'ay peur que ce ne soit des vostres.
L'on m'a dit depuis deux jours que vous iriez au printemps qui vient en Suède ; cela m'a fort resjouy, parce que je crois que vous n'y allez que parce que vous le voulez bien. On nous dit icy que le Roy prend deux villes par jour : jamais conquérant n'a été si viste * . La cour d'Angleterre, et principalement le Roy2, qui est à l'armée depuis deux jours, paroist avoir beaucoup de joye de toutes ces bonnes nouvelles. M. de Buckingham et M. d'Arlington 3 partirent dimanche pour aller trouver le Roy. Le courrier de M. de Pomponne qui estoit venu trouver M. l'Ambassadeur4 à Londres, partit aussy le mesme jour dans le mesme bastiment bollandois qui m'avoit amené. Je luy donnay une lettre pour M. de Pomponne, où je luy mandois au net la manière dont
1 Une armée de cent mille hommes conduite par Louis XIV, et commandée par Turenne et Condé, venait d'envahir la Hollande. « Ce fut, dit Temple, un coup de foudre dans un ciel serein. » C'en était fait de cette répuhlique de marchands qui ne s'était pas inclinée devant la puissance et la gloire de Louis XIV, si nous ne l'avions sauvée nous-mêmes par nos fautes; le plus redoutable ennemi du Roi, Guillaume, prince d'Orange, qui surgissait alors, sut en profiter.
2 Charles II, roi d'Angleterre.
5 Buckingham et d'Arlington , favoris de Charles IL Us avaient beaucoup contribué à rendre ce prince l'allié de Louis XIV, en lui persuadant que l'autorité royale puiserait de la force dans cette alliance et deviendrait plus indépendante du parlement.
* Colbert de Croissy, frère du grand Colbert, secrétaire d'État des
DES FEUQUIÈKES. kl
nous avions combattu1, qu'on disoit n'estre pas à l'honneur de l'escadre de M. Duquesne2, pour laquelle je prends un peu d'intérest, estant dans son vaisseau , et y estant avec autant d'agrément que j'y suis. On ne peut pas au monde traitter les gens plus honnestement qu'il ne nous traitte; enfin, si j'avois à servir sur la mer, j'aimerois mieux estre sous luy que dans aucun autre vaisseau. Je ne souliaitte pourtant pas de servir sur mer, y estant toujours malade. Je mandois donc à M. de Pomponne que c'estoit avec injustice qu'on disoit que M. Duquesne n'avoit pas fait son debvoir, ayant aussy bien fait qu'on pou voit faire , et ayant esté aussy près des ennemis que les autres; enfin, nous estions des coquins qui n'avions pas eu un coup dans nostre bord ; cependant il s'est trouvé que nous en avions au moins cinquante ou soixante3. Il n'a tenu à M. d'Estrées4 que nous n'en eussions davantage, ayant
affaires étrangères en 4679, après Arnauld de Pomponne, mort en
1 A Southwood-bay ouSolbay, entre Harwich et Yarmouth , le 7 juin. Rmter était à la tête de la flotte hollandaise.
4 Abraham Duquesne, né à Dieppe en 1610, mort à Paris en 1688. Il montait le Terrible, vaisseau contre-amiral de 70 canons, et de bOO hommes.
3 Cette lettre est importante en ce qu'elle justifie complètement le brave Duquesne , faussement accusé d'avoir été inférieur à lui-même 'huis ce combat, parce qu'il ne voulait pas, disait-on, servir à la gloire de l'amiral d'Eslrées, son supérieur en grade et non en mérite.
* Jean, comte d'Estrées, né en 1624, mort en 1707. Il comman-
abandonné les Anglois aussy vilainement que nous fismes. Cependant ils sont contents de nous, parce que, par un bonheur extresme, nous leur avons retiré de dessus les bras F escadre de Zélande qu'ils appréhendoient plus que les autres.
M. l'Ambassadeur a esté longtemps icy. L'on n'a jamais vu un homme si outré contre nous autres prestendus coquins. Il s'en est pourtant retourné fort satisfait de nous, après avoir entendu nos raisons. Cela a fait de grandes divisions dans l'armée et de grands ennemis au comte d'Estrées, qui pourtant est venu clans nostre bord dire qu'il n'avoit jamais parlé de cela, et qu'il estoit tout prest à aller dans tous les autres vaisseaux dire la mesme chose. Néantmoins il souffre que devant luy certains volontaires et officiers parlent, ce qui est fort vilain à luy.
Nous avons esté à Londres où M. de Saint-Hylaire a fait ce qu'il a pu pour nous. Il nous a preste, pour nous faire faire bien des choses dont nous avions besoin , près de 500 francs , et si avec cela nous n'avons pas un sol. Nous sortirons demain de la rivière; l'on ne sçait pas encore où l'on ira, parce qu'on ne sçait pas de nouvelles des Hollandois. L'on croyoit, il a quelques jours, qu'ils avoient désarmé; et présentement on dit qu'ils sont allés
(lait l'escadre française au combat de Soutliwood-bay. 11 paraît qu'il avait reçu l'ordre secret de faire en sorte que toute l'action se passât entre les Anglais et les Hollandais.
au devant de leurs flottes des Indes. Si cela est, nous pourrions encore voir un combat, qui finiroit la campagne de mer; car je crois qu'on s'approcheroit de bien plus près qu'on n'a fait. Ils ont beaucoup de bruslots ; et, si par malheur ils ont le vent bon, ce sont les gens du monde qui sçavent le mieux brusler. C1 estoit une chose espou van table que de voir en feu le vaisseau du comte Sandwich * , qui estoit le plus grand et le plus beau vaisseau de F armée. Pourvu que nous nous battions encore une bonne fois, je n'auray pas de regret de n'avoir pas servy sur terre, car c'est la plus belle chose du monde que de voir Tordre d'un combat naval.
Jem'envaischezM. le duc d'Yorck2 où le Roy est. C'est le prince du monde qui traitte le mieux les François, leur parlant tousjours de toutes sortes de choses. Quand vous nous escrirez, il faut adresser vos lettres à Dunkerque, à M. Hubert, intendant général de la marine dans les Pays conquis et reconquis, qui les adressera à M. Duquesne. L'on dît icy que, si la flotte ennemie estoit désarmée, nous irions faire une descente en Hollande. M. Colbert a per-
1 Edouard , baron de Montagne de Saint-Neoth , vieomte de Lichinbrook, comte de Sandwich, membre du conseil privé, amiral de la Manche, né en 1625. Il commandait l'arrière-garde, escadre bleue, au combat de Southwood-bav, où il perdit la vie. Son fils y fut tué aussi .
* Le duc d'York, depuis Jacques II.