II. A
mission de s'en retourner en France au mois de septembre. M. de Saint-Hylaire nous a dit qu'en cas que cela ne fût point, il faudroit que nous desbarquassions sur les costes d'Angleterre pour passer à Londres, où il feroit si bien qu'il s'en retourneroit tstl France avec nous.
LE CHEVALIER DE FeUQUIERES.
DU MEME AU MEME
À la Bouée do Nord , dans l'embouchure de la Tamise,
le 6 septembre 1672.
Je n'ay jamais esté si surpris que je le fus hier, en voyant une lettre de M. de Saint-Hylaire qui n'est remplie que de plaintes touchant nostre paresse; je ne sçais pas sur quelle raison cela est fondé, n'ayant pas manqué de vous escrire et à luy, toutes les fois que l'occasion s'en est présentée. Il faut que Mazuret n'ayt pas le soin de vous les envoyer, car j'ay reçu deux ou trois responses des lettres que j'avois mises dans le mesme paquet où estoient les vostres. Voilà aussi les seules que jaye reçues de toute la campagne.
La gazette m'a appris que vous estiez de retour d'Allemagne, et que vous vous prépariez pour vos tre voyage de Suède.
M, le comte de La Gardie, fils du grand chancel-
lier de Suède, est à la cour d'Angleterre depuis quinze jours. 11 est venu voir nostre armée, et je l'ay esté voir dès le moment que j'ay sçu qu'il y estoit arrivé ; on ne peut pas plus renouveller l'ancienne cognoissance que nous avons fait, n'ayant pas manqué de boire à la santé de toutes nos maislresses de ce pays-là; c'est un fort honneste homme. Je ne fus pas plustost de retour à bord qu'il me vint revoir. M. Duquesne luy fit tous les honneurs qu'on peut faire à un grand seigneur ; aussy est-il grand amy de M. son père. Son intention estoit de me desbaucher pour aller à Londres, mais je ne fis aucune difficulté de le refuser, pour quelque petite raison qui ne vaut pas la peine d'en parler; ce n'est pas que, si je sçavois comment pouvoir rendre, je n'eusse trouvé autant d'argent que j'aurois voulu; mais selon mon sens, il est fort vilain de prendre sans restituer, .l'ay escrit à M. de Saint-Hylaire de l'aller voir à Londres; il partira dans trois ou quatre jours pour France; il ne verra le Roy que deux ou trois fois, et puis prendra congé de Sa Majesté et ira rejoindre l'armée de M. de Turenne f . 11 ne manquera pas de vous voir.
On dit que nous serons encore icy quelque temps,
1 Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, né en 161 1, maréchal de France en 1644, maréchal général en 1660, mort en 1675. Il commandait alors en Allemagne une armée destinée à s'opposer aux Impériaux.
pour tascher de remettre les esquipages, dont le tiers est malade. Le duc d'Yorck a résolu de ressortir avec ces grands vaisseaux ; ce ne peut pas estre pour longtemps^ à cause du meschant temps et des nuicts longues qu'il fait tousjours dans ces saisons-là ; pour le meschant temps, deux mois et demy nous y ont accoustumés. L'on dit que les Hollandois sont tousjours vers l'isle de Gorée, avec beaucoup de vaisseaux. On assure icy la prise de Groningue par M. de Luxembourg1. Si vous voulez me faire response au plus tost, je ne sçache pas de moyen plus sûr que de s'informer de Peluchau quand M. de Seignelay fera partir le courrier qui nous apportera l'ordre du désarmement, ,1'ay soupçon qu'on a lu mes lettres, parce que je suis sûr qu'il y en a eu beaucoup qu'on disoit m'avoir envoyées et qui ne se trouvent pas. Si j'estois sûr de cela, je leur en ferois tomber entre leurs mains qui ne contenteroient pas leur curiosité , n'estant pas obligé de pâtir de leur désunion. C'est une pitié de voir le meschant ordre de nostre escadre blanche2, dont leur haine est cause. C'est tout ce que j'ay à vous mander. Je suis bien gueux, et cela me fait peur pour l'hiver. Voicy la neuviesme de mes lettres, depuis Portsmouth, sans celle
• François Henri de Montmorenci , duc de Luxembourg, né en 10:28, maréchal en 1675, mort en 1695. 11 fut l'élève du grand Condé. 2 L'escadre française.
de mon frère, et si je n'en ay reçu aucune des vostres, ni de pas un de la famille. Je croyois voir M. de Louviguy icy, mais il est party trop tost. Nous voyons un vaisseau qu'on croit estre celuy qu'on avoit envoyé a Dunkerque pour prendre les lettres : j'espère en avoir des vostres.
LE CHEVAXIER DE FEUQUIERES.
DU MEME AU MEME
A la Bouée du Nord, dans l'embouchure de la Tamise,
le 13 septembre 1672.
Je reçus hier une lettre de M. de Saint-Hylaire qui ne fait que me rebattre éternellement la paresse qu'il s'est mis en teste que j'avois pour escrire ; il n'y a pourtant guère de gens qui ayent plus escrit , et généralement à tout le monde, que moy. J'en suis rebutté et j'ay résolu de ne le plus faire, d'autant que cela ne me sert de rien. 11 me mande que vous partirez dans quinze jours pour vostre ambassade. L'on dit que nous ne reverrons plus les ennemis ; si cela estoit nous ferions icy un personnage fort inutile; tout ce qu'il y a de volontaires de qualité s'en vont, pour ne pas estre tousjours à charge aux capitaines dans les bords desquels ils sont. Vous ne manquerez pas d' escrire que c'est l'ennuy qui me
fait dire cela ; je n'en ay nulle . et au contraire , j'ay tous les subjets possibles destre Fhomme du monde le plus content, M. Duquesne vivant avec nous de la manière |a plus obligeante qu'on ait jamais vue. Nous serons encore icy quelques jours, pour achever de guérir du scorbut les malades qu'on a mis à terre. M. le duc d'Yorcli est tousjours dans la résolution de ressortir. Leroy d'Angleterre a une grande quantité de troupes aux environs de Londres, comme à Chatam et à Gravesend; on croit qu'il a quelque dessein où l'on ne pénètre point; son parlement s'assemblera le 23 de ce mois ; il doit venir aujourd'huy ou demain pour dire adieu aux François. Nous continuons tousjours à avoir le meschant temps qui nous a persécutés toute la campagne ; cela ne m'accommode pas, et je vois bien que la mer ne sera jamais mon élément, quelque effort que je fasse pour vaincre ma santé, qui ne peut pas avoir rien de compatible avec la mer; on ne dira pourtant pas que je suis fort subjet à mettre pied à terre , y ayant plus de deux mois et demy que je ne l'ay fait , ce que je n'aurois jamais cru emporter sur mon esprit, et ce que personne ne se persuadera. Je vois que nous pourrions bien tenir la mer encore un mois. Vous n'aurez pas plus froid à Stockholm que nous avons icy. J'escris à M. Keradenec et luy mande de songer à ses servileurs. Je ne peux écrire à mon oncle, parce que je ne sçais où il est. Si
DES FEUQWÈRES. 55
vous me voulez faire response, mettez vos lettres dans le pacquet de la comtesse d'Estrées, quoyque je ne l'eusse pas cru fort sûr jusques icy; mais n'importe, cela vérifiera ou m'ostera le soupçon que j'ay eu qu'on lisoit mes lettres sans mêles faire rendre. M. Duquesne en a perdu beaucoup; il a commencé d'escrire à la cour pour sa justification ; l'on devroit punir très-rigoureusement ceux qui on t voulu descliirer sa réputation, et je suis persuadé que, quand on sçaura l'affaire comme elle s'est passée , on luy sera obligé de sa manœuvre ; mais , par bonheur, il n'y a que les ignorants qui trempent làdedans; c'est ce que j'ay fort bien dit chez M. le vice-amiral * ; il m'a monstre quelques-unes de ces lettres. Je suis en peine de scavoir ma destinée , et vis au jour la journée , comme une beste abandonnée, je m'ennuie fort de cela. M. de Saint-Hylaire doit partir la semaine qui vient ; je ne scais plus rien.
LE CHEVALIER DE FeUQUIÈRES.
DIT MÊME AU MEME
A la Tamise, le 18 septembre 1672.
Je ne vous escris cette lettre- cy que pour ne pas laisser perdre l'occasion qui se présente de vous
1 Le comte d'Estrées.
faire sçavoir de nos nouvelles , puisque vous le voulez. Je n'ay rien à vous mander de nouveau depuis la dernière que je vous escrivis il y a six jours, et quej'envoye par Londres , affin qu'elle soit plus sûre. C'est par une frégatte qu'on envoyé à Calais que je vous esciis; il en arriva hier une de France où il y avoit des lettres pour toute l'armée, hors pour Je Terrible; cela ne nous guérit pas du soupçon que nous avons qu'on ouvre nos lettres. On ne sçait pas encore quand on sortira de la rivière, ni où la séparation se fera ; je voudi ois hien que ce fust hientost, parce qu'il fait bien froid en ce payscy, et que les nuits commencent à y estre fort longues et ennuyeuses. Vous devez présentement avoir M. de Saint-Hylaire à Paris ; nous attendrons de vos nouvelles à l'abbaye du Relec1, où vous nous manderez nostre destinée , et où nous donnerons de la teste généralement pour toutes choses. On ne peut pas estre plus dénués de tout que nous le sommes; vous me feriez grand plaisir d'ordonner h vostre marchand de dentelles de nous en fournir, et à tous les autres de mesme.
LE CHEVALIER DE FeITQUIERES.
1 Chez M. l'abbé de Feuquières qui avait l'abbaye du Relec en Bretagne.
DE M. ROUSSEAU A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES
A Stockholm, le 21 septembre 1672.
Monseigneur, j'ay arresté aujourd'huy la maison au subjet de laquelle j'ay l'honneur de vous escrire f. 11 m'a esté impossible de Y avoir à moins de sept cents escus par an. C'estoit la seule assez giande qui fust à louer présentement. Elle est dans le plus beau fauxbourg de cette ville , proche du jardin et de la maison de M. le Chancelier, avec lequel, par sa charge, vous aurez le plus de commerce. L'on va travailler aux réparations , et j'y feray porter les provisions que vous souhaitez de trouver icy à vostre arrivée , aussy tost que Ton m'aura livré les clefs. Vous ne devez point, à mon advis , achetter de chevaux à Hambourg ; les six de carrosse de Monseigneur Courtin, que je retiendray pour vous , ainsy que M. de Tourmont me l'a mandé de vostre part , suffiront. Son linge est trop gasté, et vous ferez fort bien d'en faire provision à Hambourg, aussy bien que de galons et de rubans pour vos livrées, de vin, de vinaigre, d'huile et d'épiceries; toutes ces choses sont icy beaucoup
1 M. le marquis Isaac de Feuquières , nommé à l'ambassade de Suède, était sur le point de se rendre à son poste.
plus chères, et vous épargnerez l'entrée en donnant Tordre à vostre passage à Hambourg qu'on vous les envoyé au printemps par la première commodité de vaisseau qui partira de Lubeck ou de Wismar pour icy. ,1'ay prié M. Bidal de retenir cette lettre pour vous la rendre à vostre passage à Hambourg ; et comme je veux croire que vous aurez reçu celle que j'ay eu l'honneur de vous escrire à Francfort sur les autres choses dont vous avez souhaité d'estre informé, il ne me reste plus, Monseigneur, qu'à prendre la liberté de vous tesmoigner la joye que me donnent ces petites occasions de vous rendre service, et combien je souhaite que vous me fassiez l'honneur de croire que je suis avec tout le respect et la vérité que je dois , Monseineur, vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
Rousseau.
DE GUSTAVE -ADOLPHE, COMTE DE NASSAU-SARRERRUCK, A. M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIERES.
A Sarrebruck, le 9 octobre 1672.
Monsieur, je vous suis encore très-sensiblement obligé de la lettre qu'il vous a plu me faire l'honneur de m' écrire touchant le mémoire par lequel je vous ay recommandé les deux affaires de Bous-
pacli et Reidersalbach, qui me touchent de bien près et pour lesquelles vous avez eu la bonté de m'offrit1 vos bons offices auprès de Sa Majesté. Mais comme je n'ay point encore reçu de nouvelles du résultat de vostre intervention , et que d'autres affaires de plus grande conséquence vous auront peut-estre empesclié d'en avoir souvenance, j'ay voulu prendre la liberté de vous réitérer les prières que je vous ay fait adresser par mon secrétaire, vous suppliant très-humblement, Monsieur, qu'il vous plaise d'y employer vostre autorité et le crédit que vous avez à la cour, afin que, par vostre interposition, me soit administrée la justice dont M. l'Intendant de Metz fait tant de scrupule et de difficulté. Celuy-cy veut que j'agisse avec soumission en son endroit et que je luy présente requeste pour la restitution du cheval en question, ce que je ne refuserois point de faire, en respect de Sa Majesté, si, comme vous sçavez, il ne devoit en résulter préjudice pour l'Empire, vu que surtout ce n'est pas à moy de justifier la qualité du village où l'enlèvement du cheval a esté fait, ayant despendu depuis un temps immémorial du Saint- Empire, sans avoir esté jamais contribuable aux impositions de l'évesché de Metz; et d'ailleurs il appartient plustost aux officiers de Vie de justifier leur attentat, qui est certes une vraye infraction à la paix de Munster, contre la volonté du Roy, qui, suivant ses assurances, veut voir cette paix inviolablement ob-
servée. Je crois même que la contravention desdits officiers mériteroit bien une punition exemplaire, d'autant que j'ay fait remontrer, il y a trois ans, au chancellier de Vie que leur prétention estoit en tout mal fondée.
J'ay despesebé encore une fois, ces jours passés, un exprès vers mondit sieur l'Intendant, pour solliciter ma satisfaction , sur Fadvis que Monsieur le plénipotentiaire de Gravelle, qui n'approuve point ladite action, m'a fait donner, sous l'assurance que la restitution du cheval se fera; mais j'ay reconnu que l'on cherche seulement à me lasser, n'ayant rien obtenu qu'une lettre remplie de paroles vaines, en sorte que, voyant ces amusements, j'ay cru estre à propos de m' adresser de nouveau à vous, Monsieur, espérant que vous ne désagréerez pas l'entière confiance que je mets en vostre personne dans cette occasion comme dans d'autres, que vous favoriserez lesdites deux affaires de vostre recommandation et efficace remontrance auprès de Sa Majesté, et que vous m'obligerez assez pour m'honorer d'un mot de réponse, dont je nemanqueraypointde vous tesmoigner, en toutesoccurrences, l'obligation très-particulière que je vous en auray, et avec combien de véritable passion je suis, Monsieur, vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
Gustave- Adolphe, comte de Nassau.
DE 31 AD AME l'aBBESSE DE SAINTE-MABIE DE METZ A M. LE MABQTJIS ISAAC DE FEUQUIEBES AMBASSADEUB POUB SA MAJESTÉ TBES-CHBETIENNE EN SUEDE.
Samedi , le 12 décembre 1672.
Monsieur, tant de choses m'attachent à vos intérests, que j'attends avec une extresme impatience d'apprendre que vous soyez arrivé en Suède en bonne santé. La longueur du chemin et la mauvaise saison me fait appréhender que vous n'ayez reçu bien de l'incommodité. Vous sçavezque l'on appréhende tout pour ce que F on aime. J'ose vous parler en ces termes; la dernière fois que j'ay eu l'honneur de vous voir m'a donné pour vous des sentiments de tendresse que je ne puis vous exprimer ; je ne seray jamais plus satisfaitte que lorsque je pourray vous en donner des marques. INostre affaire de Paris s'avance fort, le Roy ayant donné son agrément pour le choix que j'ay fait de Madame de Floranville pour ma coadjutrice. C'est à vous, Monsieur, que nous en avons toute l'obligation; cette dame et moy en aiuons toute la reconnaissance que nous sommes obligées; c'est de quoy je vous supplie d'estre persuadé et de croire que personne ne peut estre plus que je suis, Monsieur, vostre très-humble et trèsobéissante servante,
De M
Jbbesse de Sainte-Marie de Metz.
DE M. LE CHEVALIER HENRI DE PAS ' A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQLIÈRES
À Feuquières, le 11 décembre 1672.
Je croy que vous n'avez pas reçu de nos lettres depuis le débarquement, qui fut la veille de la Toussaint ; nous sommes demeurés quelque temps en Bretagne, et ne sommes arrivés à Paris que sur la fin du mois de novembre ; le marquis de Pas y estoit encore, qui a amené le chevalier de Feuquières avec luy et luy a donné sa cornette. Je ne suis arrivé icy que d'aujourd'huy, parce que j'ay passé par Beauvais, où je me suis arresté quelque temps. M. Aubert me fait espérer que je ne seray pas longtemps icy, qui est ce qu'il me faut, car le plus tost que je seray à Malte sera le meilleur; vous sçavez qu'un jour plus tost est capable de faire la fortune d'un homme; et avec cela j'espère que, par le moyen de M. de Pomponne et de M. l'Abbé, je pourray estre capitaine de vaisseau en second, ou capitaine de bruslots , ou bien encore de frégate légère ce sont de fort jolis postes pour un jeune homme. Je ne laisserois pas pour cela de pouvoir al-
1 Henri de Pas, quatrième fils de M. le marquis ïsaac de Feuquières, chevalier de Malte et capitaine de vaisseau, tué en Sicile d'un coup de canon, en 1676. Il prit part au combat de Southwood- Bay avec le chevalier de Feuquières son frère.
DES FEUQUIÈRblS. 63
1er et revenir à Malte auparavant que Ton commence à armer les vaisseaux ; cen'est un voyage que de deux mois, pourvu que j1 employé bien mon temps. Si je nay pas une de ces trois choses-là, je demeureray à Malte et y feray mes caravanes. M. Aubert me vient de dire que vous nous avez réglé nos pensions à cinq cents escus : cela est assurément beau pour des cadets de Picardie; mais ce quily a de mal, et qui nous embarrasse fort, c'est que vous ne commencez que de Tannée prochaine, et que, par conséquent, nous ne pourrons jamais estre en estât de payer les dettes que nous avons faites cette année; il faut, s'il vous plaist, avoir égard à cela, et considérer Testât de nos affaires. Je vous prie de me faire response sur ce point là, et je suis, etc.,
LE CHEVALIER DE PAS
DE M. L'ABBÉ DE GRAVELLE* A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES, A STOCKHOLM.
A Mayence, le 15 décembre 1672.
Je croyois, Monsieur, avoir aujomxThuy une ample relation à vous faire au sujet de T expédition du grand party qui avoit passé le Mayn 9; mais ces Mes.-
1 M. Vahhé cfeGraveltc, résident cïe France à Mayencé.
- L'ambition de Louis XtV, la rapidité de ses conquêtes, qu'il ne savait pas tout,. s garder, il est vrai, inquiétait l'Europe et avait attiré
sieurs m1 ont relevé de cette peine-là, en revenant sans y avoir rien fait de ce qu'ils a voient résolu, nimesme tenté la moindre chose; ils se sont contentés d'en approcher à la portée du canon, qui leur a tué quelques-uns de leurs meilleurs officiers et plusieurs chevaux, et se sont retirés là-dessus. La pluspart des cavaliers y ont laissé leur petit équipage, pour regagner d'autant plus légèrement la rivière de Lahn, jusqu'où les lettres de Coblentz portent qu'ils ne se sont guère arrestés. Quarante maistres, qu'on a détachés après eux de la redoute, en ont fait plus de cinquante prisonniers. Ils estoient cependant 7000 chevaux et 1 500 dragons , tous choisis , et il n'y avoit dans nostre redoute que 1200 hommes de pied et 200 chevaux avec du canon bien servy.
Une partie de ceux qui composoientce party ont voulu à leur retour, pour se venger, dit-on, du petit chagrin qu'ils ont rapporté de cette expédition , entrer dans le Rhingau pour le piller; mais comme les passages en sont un peu étroits , les paysans s'y sont défendus et ont tué une vingtaine de cavaliers. Ils se sont rabattus sur les villages en deçà, qui sont entre les montagnes et le Mayn, où ils ont vescu à leur ordinaire. Ils y sont demeurés jusqu'à hier
à ce prince pour ennemis, outre les Hollandais, l'électeur de Brandebourg et l'empereur d'Autriche. Montécuculli était ci la tête des troupes impériales , mais Turenne commandait les nôtres : il avait environ vingt mille hommes.
vers le soir qu'ils sont retournés dans leur camp par le nouveau pont du Mayn, lequel avoit esté achevé quelques heures auparavant. Quoyqu'on ne croye pas qu'ils ayent perdu beaucoup de monde dans leur dite expédition , il est constant néantmoins qu'on a trouvé, à leur passage sur ledit pont, qu'il leur manquoit plus de trois cents de leurs cavaliers, et que la pluspart des chevaux de ceux qui sont retournés, sont ou ruinés ou tellement harassés que de longtemps ils ne seront en estât de rendre aucun service. 11 leur manque un prince de Holstein , on ne sçait ce qu'il est devenu, et un jeune marquis de Baden y a eu les deux jambes emportées d'une volée de canon ; je ne parle point des autres.
Le reste de la cavalerie qui estoit en partie en deçà du Rhin, est aussy revenu aujourd'huy. Comme ils ont trouvé leur pont de Veisenau rompu, ils ont demandé passage par cette ville et sur le pont, ce qui leur a esté accordé, à condition qu'ils passeroient seulement douze ou quinze à la fois. Cela s'exécute présentement; il n'en est revenu, dit-on, que 300, de plus de 450 qu'ils estoient sortis ; le reste a déserté en chemin ou a esté tué par les paysans.
Toute l'artillerie qui estoit à Veisenau ou aux environs, a esté ramenée au camp dès la nuit d'entre meicredy et jeudy passé, avec toutes les brouettes, pelles, boyaux et autres instruments de fortification, il. 5
dont on s'y servoit; il ne reste plus audit lieu de Veisenau qu'un peu d'infanterie pour la garde du pont, dont on osta avant-hier huit batteaux pour achever celuy du Mayn. Si on exécute la résolution qu'on dit estre de passer cette dernière rivière avec les deux armées, ils y construiront un second pont de batteaux de celuy du Rhin qu'ils achèveront de rompre. Il est constant qu'il y a beaucoup de mouvements dans leur camp et qu'on semble s'y préparer au décampement. 11 court un bruit sourd qu'ils veulent à quelque prix que ce soit ruiner le pont de M. de Turenne, soit par des bruslots ou par des bois flottés, et passer au fil de l'épée ce qui se trouvera dans la redoute, qu'ils veulent attaquer avec toutes leurs forces , s'il en est besoin , tant pour se venger de l'affront qu'ils viennent de recevoir, et dont chacun, jusques aux paysans, fait des railleries piquantes, qu'afm de pouvoir marchers ans crainte au delà du Rhin où bon leur semblera.
11 est arrivé aujourd'huy au camp des députes de la noblesse immédiate du cercle de Franconie, pour offrir, de la part de leur corps, une somme considérable, affin d'être exempts des quartiers d'hyver; beaucoup de gens croyent qu'on prendra leur argent et des quartiers encore, en cas que les trouppes doivent hyverner en Franconie. Je suis, etc.,
l'abbé de Grave lle.
DU MÊME AU MEME
A Mayence, le 19 décembre 1672.
Vous aurez appris, Monsieur, par les quelques lignes que j'eus seulement le temps de vous escrire le dernier ordinaire, le passage des armées en deçà du Mayn. Je vous manderay aujourd'huy, avec un peu plus de loisir, les circonstances que j'en ay apprises.
Le deuxième pont qu'ils construisoient sur le Mayn ayant esté achevé mercredy au soir, ils commencèrent à passer le lendemain avant le jour ; les Impériaux eurent i' avant-garde, et s'advancèrent tout droit vers les montagnes, entre ladite rivière et Wisbade ; les Brandenbourgs passèrent après, prenant sur la droite vers Francfort; les Lorrains faisoient la queue de l'armée. Le premier quartier général fut à Flersbeim. Le jeudy, la pluspart de ces trouppes marchèrent presque toute la nuit aussv bien que le lendemain. Elles ont occupé depuis ce temps-là tous les lieux qui se trouvent entre Cunigstein, Hœchst et Berghen, et leur teste s'advance jusques sur la Lhan. Leur quartier-général étoit hier à Boutzbach, où estoit leur rendez-vous, et où Ton faisoit espérer aux dites trouppes de leur faire toucher de l'argent. Ils prétendent, après avoir passé la Lhan, marcher en bon ordre, car ils craignent d'estre attaqués ou du moins harcelés par les Fran-
cois pendant leur marche. Les Autrichiens, qui ne croyent pas estre ennemys si déclarés * que les Brandenbourgs, prendront la gauche pour les couvrir, ou peut-estre parce qu'ils croyent se pouvoir mieux deffendre que les autres au cas qu'on les attaque. Il est constant que de forts partis de cavalerie, avec un peu de dragons détachés à leur queue, déferoient beaucoup de ces gens-là.
Trois ou quatre régiments des Autrichiens ou des Brandenbourgs, deux ou trois compagnies de dragons, et les deux régiments d'infanterie de la garde de T Électeur et du Prince électoral valent quelque chose, parce que ce sont de vieux soldats, dont la pluspart ont leurs femmes; le reste est la plus pitoyable chose du monde. Ce sont presque tous meschants petits chevaux mal bastis, maigres et qui ont bien de la peine à se traisner ; dans la cavalerie, les uns n'ont point de bottes, les autres point de pistolets, ou un seulement ; quelques-uns point d'espée, quantité de ceux-cy parmy l'infanterie; les dragons sont aussy mal équippés pour le moins , plusieurs n'ont point de selles, beaucoup point de
* « L'empereur Léopold envoyait des secours lents, mais il montrait « une grande animosité. Il est rapporté qu'allant à Egra voir les trouce pes qu'il y rassemblait, il communia en chemin, et qu'après la comte munion , il prit en main un crucifix et appela Dieu à témoin de la « justice de sa cause. »
(Voltaire.)
brides, le licol passé dans la bouche de leurs chevaux, ou un morceau de bois attaché à deux bouts de corde en guise de mors. La meilleure partie de leurs canons est sans affûts , traisnés dans de méchantes charrettes, où ils sont garottés avec des cordes.
Je ne croy pas devoir oublier une circonstance que vous trouverez assez remarquable; c'est qu'au passage du Mayn, il n'y avoit pas dans toute l'armée dixmesches allumées; les sentinelles mesmes, aux extrémités des ponts, n'en avoient pas. Ils furent rompus le mesme jour que les trouppes achevèrent de passer, qui fut le vendredy. Il n'est rien resté ny à Goustanebourg ni au delà du Mayn.
Ils disent hautement qu'ils vont en Westphalie prendre des quartiers d'hyver dans les Estats de Cologne et de Munster; je ne sçay comme quoy tout cela se passera.
On a icy furieusement pris l'alarme sur l'approche de quatre ou cinq cents chevaux de l'armée de monseigneur le Prince1 vers la rivière de Creutzenach. On a mené toute la nuit qui a précédé celle-cy du canon sur le rempart; on aredoublé les gardes; on a fait travailler hier dimanche pendant tout le jour aux fortifications; tous les chevaux de la ville sont maintenant oc-
1 Cbndé avait été envoyé en Alsace avec un corps de troupes pour empêcher les Allemands de passer le haut Rhin.
cupés autour des palissades pour garnir les endroits les plus foibles de la ville, comme si elledevoit estre assiégée. Ils ont pris ces précautions sur un advis que quelqu'un donna samedy la nuit à M. F Électeur ' , que les François vouloient surprendre Mayence et Rhinghau.
J'ay prié M. l'Électeur de ne point prendre l'alarme des trouppes du Roy, qui ne lui feroient point de mal; il m'a respondu qu'il ne le croyoit pas aussy, et que ce qu'on en faisoit n'estoit que pour contenter un peu les bourgeois et le peuple. Je suis, Monsieur, avec tout le zèle et toute l'estime possible tout à vous ,
l'abbé de Gravelle.
DU MEME AU MEME
A Mayence, le 26 décembre 1672.
Les trouppes d'Autriche et de Brandenbourg continuent leur marche. Elles ont séjourné deux jours sur la Labn. Elles avoient leur quartier-général à Wetzlar, où elles ont laissé garnison et beaucoup de bagage, aussy bien qu'à Fridberg, dont le régiment de Kayserstein a pris possession. Elles auront présentement atteint les terres de M. l'Elec-
1 L'électeur de Mayence.
DES FEUQUIERES. 71
teur de Cologne dans le duché de AVestphalie. Leur premier rendez-vous doit estre à Hatberg. On dit qu'aux environs de cette villelte, il y en a une vingtaine d'autres pareilles, ou gros bourgs fermés, dont pas un n'est capable de leur faire aucune résistance; voilà pour loger commodément un grand nombre de trouppes pendant l'hy ver. Ils en veulent mettre outre cela dans Ghelnhausen, entre Fridberg et Ha» nau, en d'autres lieux de ce comté et dans les terres de l'abbaye de Fulde; c'est le moyen d'avoir de bonnes trouppes pour l'esté prochain , si on leur laisse cette liberté de pouvoir ainsy disposer de toute T Allemagne ou de la meilleure partie.
La prise de Charleroy, après avoir esté battu deux jours et deux nuits par les Espagnols et les Hollandois, passe icy pour asseurée ' . On escrit que Binche s'est aussy rendu, et on craint même pour Philip-
1 « Le comte de Monterey, gouverneur des Pays-Bas espagnols, « s'intéressoit aux Hollandais : le prince d'Orange ayant voulu, au « mois de décembre, surprendre Charleroi, il lui promit de l'artille- « rie , des munitions , des troupes ; mais, selon l'usage espagnol , il « tint à peine la moitié de ce qu'il avoit annoncé ; il lit attendre dix « ou douze jours l'arrivée du gros canon, et il fit ainsi échouer l'entre- « prise. On voit par les lettres de Louis XIV à Louvois qu'il n'espéroit « pas que Charleroi put résister ; il savoit cette place mal pourvue, et il « craignoit qu'après s'en être emparés , les ennemis ne marchassent « sur Avesne, sur Philippeville ou sur Saint-Quentin. Le prince d'O- « range avoit trente mille hommes sous ses ordres, la frontière de « France étoit fort dégarnie , et le Roi étoit évidemment fort inquiet.
peville. Comme ces nouvelles néantmoins ne viennent que de Liège, il en faut attendre la confirmation avant d'y adjouster une entière croyance. Les Espagnols, de cette manière-là, auront pris leur advantage pour rompre entièrement avec nous.
Il est venu icy un courrier de M. le baron de Schenborn avec des lettres qui portent, à ce qu'on m'a dit, que la response que le Roy luy a donnée, au retour de celuy qui avoit esté dépesché en Angleterre, n'est autre chose que ce que M. le marquis de Vaubrun et moy avons dit à M. l'Electeur par ordre de Sa Majesté, c'est-à-dire que le Roy acceptoit la médiation de S. A. E. et de quelques autres princes dont on conviendroit , pour les affaires de Hollande , lorsque celles de l'Empire seroient adjustées. Ils paroissenten estre maintenant assez contents; et il faut qu'ils se soient advisés de quelque expédient par le moyen duquel ils croyent venir aussv bien à bout de leurs intentions avec cette déclaration du Roy, que si elle avoit esté telle qu'ils la demandoient d'abord.
Nous devions partir aujourd'huy, mais nostre départ a esté différé jusqu'à mercredy et peut-estre jeudy. Je ne laisse pas de prendre congé de vous
« La vigoureuse résistance du comte de Montai dans Charleroi, du 15 « au 22 décembre, fît avorter les projets du prince d'Orange et décou- « ragea les Espagnols. »
( Sismondi , H lit. des Français)*
DES FEUQTJIÈRES. 73
pour quelque temps, car je ne vois pas que je puisse avoir beaucoup d'occasion pour vous escrire pendant nostre voyage , et je vous souhaitte , par advance, toute sorte de bonheur et de prospérité pour Tannée où nous allons entrer, pendant laquelle je vous demande la continuation de l'honneur de vostre amitié.
l'abbé de Gbavelle.
DE M. PEBSODE DE MAIZERY1 A M. LE MARQUIS ISAJV.C DE FEUQUIÈRES.
A Francfort, le 21 janvier 1673.
Monseigneur, sans l'occasion de la lettre que je vous envoyé deM. le marquis de Dangeau, jen'aurois point de sujet de vous renouvellermes profonds respects, puisque depuis l'arrivée des tro uppes auxiliaires danslaWestphalie etpaysdePaderborn, nous vivons dans un profond repos en cette ville, où les pluies continuelles haussent tellement les fleuves, qu1 il y a tous moyens de faire descendre les grains que nos commissaires y ont assemblés et dans la Franconie pour les conquestes de Hollande, ce qui fera ravitailler toutes les places qui en avoientbesoing.
1 M. Persode de Maizery résident français à Francfort.
llx LETTRES INÉDITES
Je ne doubte point que M. Dupré ne vous donne les advis de tout ce qui se passe aux environs d'Uthrecht, de Paderborn et de Billenfeld. Jusques à présent la victoire s'est toujours déclarée pour nostre invincible monarque, devant Charleroy aussy bien qu'à Bodegrave et Newbruck, et il n'y a que la perte de l'importante forteresse de Voerden que les trouppes de Munster ont si mal defïendue, qui ait donné un peu de déplaisir à Sa Majesté. Nos Allemands ont fait éclater cette prise avec beaucoup de bruit ; et, dans leurs malheurs, ils se flattent toujours de vaines chimères ; présentement ils sont en joye de la nouvelle de la grossesse de l'Impératrice, et ne font pas semblant d'avoir de la terreur et de la crainte des progrès des Hongrois , qui sont appuyés du Grand Seigneur et de Ragotzki. Le Roy de Pollogne est en très-pauvre estât par la ligue des grands confédérés qui le tallonnent de près; mais Vostre Excellence en sera mieux informée des lieux où elle est à présent. Espérant par un mot de lettre de mon frère apprendre avec autant de joye son heureuse arrivée à Stockholm que j'ay fait son passage à Copenhague, je seray en tous lieux avec passion et zèle, Monseigneur, de Vostre Excellence, le plus humble, le plus obéissant et très-obligé
serviteur,
Persode de Maizery.
DE LOUIS XIV A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIERES
A Saint-Germain, le 27 janvier 1673.
Monsieur le marquis de Feuquières, avant que cette lettre vous soit remise entre les mains, les ambassadeurs de Suède qui sont à La Haye, auront sans doute rendu compte à Stockholm de la response qui leur avoit esté donnée à La Haye sur les propositions qu'ils y avoient faites de la suspension d1 armes, de la nomination de Dunkerque pour le lieu des conférences , et de la demande que les Estats nommassent des ambassadeurs pour y aller traitter la paix. Ils y auront fait voir que les Estats n' avoient point voulu accepter la suspension d'armes, qu'ils avoient exclu Dunkerque soubs prétexte que ce n'estoit pas un lieu neutre , et qu'ils avoient tesmoigné qu'avant de pouvoir arriver pour traitter la paix, ils dévoient sçavoir les raisons que j'avois de leur faire la guerre. Je ne veux pas doutter que l'on n'ait receu avec quelque indignation en Suède une response de cette sorte , et que l'on n'y ait veu avec beaucoup de peine, que, lorsque le roy d'Angleterre et moy avons donné davantage aux prières de cette couronne, et que, sur les pressantes remonstrances qu'elle nous en a fait tes , nous avons bien voulu suspendre jusques à la fin d'avril le cours de nos
armes, ils sçachent si mal profitter d'un avantage dont ils luy estoient redevables. Il n'est pas moins estrange qu'ils prétextent , pour exclure Dunkerque , qu'il se trouve dans nos Estats , puisqu'ils ont l'expérience si proche qu'une raison de cette nature n'a pas empesché que Bréda n'ait esté choisy chez eux pour traitter la paix d'Angleterre. 11 n'y a guère de nom que l'on puisse donner à la dernière partie de cette response , tant elle est non-seulement desraisonnable, mais accompagnée d'une fierté esgalement fausse et mesprisable. Vous vous servirez de cette cognoissance que je vous donne, pour faire entrer la Suède dans les sentiments dans lesquels elle sera sans doutte entrée d'elle-mesme. Il n'est pas possible que, lorsqu'elle voit que, contre mon propre intérest, j'ay autant voulu donner à sa prière , elle ne soit justement touchée du peu de considération que la Hollande fait paroistre pour la médiation qu'elle exerce , et qu'elle ne cognoisse que les alliez des Estalz généraux travaillent autant à les esloigner de la paix qu'elle trouve en moy de dispositions équitables pour y arriver. Ces nouvelles raisons d'une offense particulière, que l'on peut dire qui luy est faitte en déférant si peu à son entremise, et la cognoissance qu'elle doit avoir que cette response est un artiffice inspiré aux Estats par les députés de l'électeur de Brandebourg et par la maison d'Autriche, luy doivent estre un nouveau
motif, mesme par sa propre considération , d'exécuter promptement et fortement le traitté que nous avons ensemble, puisque, par les raisons qui luy sont assez connues, et que je vous ay donné ordre de liiy représenter, tout party qui se forme par l'Empereur et par F électeur de Brandebourg en Allemagne se forme véritablement contre elle. Vous vous servirez de tout ce que je vous mande et de tout ce que vous aurez veu dans mes précédentes despesches , pour donner plus de force aux instances que je vous ay desjà ordonné de faire pour porter cette couronne à faire passer pour ce printemps un puissant corps en Allemagne , selon les réciproques conditions de nostre traitté. Cependant je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur le marquis de Feuquières, en sa sainte garde. Escrit à Saint-Germain-en-Laye ce 27e jour de janvier 1 673.
LOUIS, Arnauld.
DE M. LE MARQUIS ANTOINE DE PAS A M. LE MARQUIS
A Utrecht, le 3 février 1673.
Je viens de recevoir tout présentement vostre lettre du 10 décembre. Vous devez en avoir reçu
plusieurs de moy depuis ce temps-là, et vous aurez vu que je n'ay pas esté trop longtemps sans escrire. Quant à tirer la poudre aux moineaux , seroit bien habile qui réussiroit toujours, Tout ce que je sçais, c'est que j'avois envie de faire le pas de colonel ' et que je Tait fait. Présentement mon envie est de passer d'un régiment à l'autre , celuy de Mekelbourg estant entièrement ruiné et mesme pouvant estre bientost cassé. M. de Pomponne a fort bien parlé à M. de Louvois % à ce qu'il me fait mander par M. de Tourmont , duquel j'ay reçu une lettre aujourd'hui y, et il luy a donné parolle de ne me point laisser manquer d'employ. 11 y a, à l'heure qu'il est, dix ou douze régiments vaquants, tant de cavallerie que d'infanterie , et je tâche à me trouver du nombre des heureux ; pour cela je fais parler là-bas et escrire icy à M. de Luxembourg, que je suis venu voir, et près de qui la gelée me fera rester quelques jours, parce que, si elle continue, nous pourrons bien rendre quelque visite à nos voi-
1 M. le marquis Antoine de Pas, fils aîné de M. le marquis Isaac de Feuquières, avait servi dans l'armée de Hollande comme aide de camp de M. de Luxembourg, son parent, qui avait pour lui beaucoup d'amitié. Il fut nommé ensuite colonel d'un régiment de cavalerie allemand, levé par le prince de Meckelbourg, et qui fut presque aussitôt réformé.
s François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, fils du chancelier Le Tellier, secrétaire d'État de la guerre, né en 1641, mort en
sins1. J'ay pris le chevalier de Feuquières avec moy, j'en suis mesme fort content; je l'ay mis sur le bon pied, et je vous assure qu'il me craint plus que vous en ce moment. Je ne luy ay rien laissé passer, et il est réduit à l'heure qu'il est; je luy ay donné ma cornette. Pour son frère 2 il ne demande que la mer; il est maintenant à Malte, et disposé à retourner sur mer, dont il aime le mestier.
Ne croyez pas que je pense à Flore ny à aucune autre ; elle est de mes amies aussy bien que le reste de sa famille, et ils ont tous des soins de m'escrire et de faire mes affaires à Paris , comme le feroient des gens qui y seroient obligés. Je pense à ma fortune et à mon establissement ; voilà ce qui me tient
1 a Luxembourg , qui commandait dans Utrecht , fit un nouveau « genre de guerre, inconnu aux Français, et mit la Hollande dans un « nouveau danger, aussi terrible que les précédents. Il assemble, en « une nuit, près de douze mille fantassins tirés des garnisons voisines. « On arme leurs souliers de crampons. Il se met à leur tête et marche « sur la glace vers Leyde et vers La Haye . Un dégel survint : La Haye « fut sauvée. Son armée, entourée d'eau, n'ayant plus de chemin ni « de vivres, était près dépérir. Il fallait, pour s'en retourner à Utrecht, « marcher sur une digue étroite et fangeuse, où l'on pouvait à peine « se traîner quatre de front. On ne pouvait arriver à cette digue qu'en « attaquant un fort qui semblait imprenable sans artillerie. Quand ce « fort n'eût arrêté l'armée qu'un seul jour, elle serait morte de faim et « de fatigue. Luxembourg était sans ressource ; mais la fortune qui « avait sauvé La Haye , sauva son armée par la lâcheté du comman- « étant du fort, qui abandonna son poste sans aucune raison. »
( Voltaire , Siècle de Louis XIV . )
* Henri de Pas de Feuquières , chevalier de Malte.
pour le présent, et rien autre chose, je vous assure. Je mande aujourd'huy à Rébenac que, s'il n'est pas encore parti, il attende jusqu'au printemps pour se déterminer. Je vois bien que son vieillard ' le fait enrager; mais il faut qu'il ait patience. M. de Luxembourg vous baise les mains et est tousjours autant de mes amis qu'il en a esté. Le chevalier de Boufflers m'a chargé aussy de vous faire ses compliments.
De Pas Feuquières.
DE M. L'ABBÉ DE GRAVELLE A M. LE MARQUIS ISAA.C DE FEUQUIÈRES
A Wurtzbourg, le 4 février 1673.
J'ay laissé passer, Monsieur, un ordinaire ou deux sans me donner l'honneur de vous escrire, faute de matière. Je n'en ay guères davantage aujourd'huy. Je sçais que vous estes informé de ce qui se passe aux quartiers du Bas-Rhin et en Westphalie, par ceux qui en sont plus voisins que moy, aussy bien que de ce qui se fait partout ailleurs en Allemagne, par les ministres du Roy qui y sont. Et icy
1 M. le vicomte de Rébenac.
il ne se fait rien maintenant. On agit soubs main à Vienne, et on attend les événements de deux choses, de la première les responses que tireront les ministres de Suède en Hollande et à la Diette, et de l'autre le retour de M. de Schenborn d'Angleterre, où il est passé de la cour dès la my-janvier ; on n'a pourtant pas encore de nouvelles qu'il y soit arrivé. M. l'Électeur dit qu'il fera pour lors aux électeurs et princes qui l'ont recherché de lui faire faire ce voyage, la relation de toute sa négociation, et je pense qu'on pourra cognoistre dans cette relation quelque chose des sentiments de ce prince.
Vous aurez vu, Monsieur, dans mes précédentes, de quelle manière il a reçu la response que le Roy a donnée à la proposition qu'il a faite à Sa Majesté.
11 semble maintenant qu'on n'en veuille pas demeurer à mesler seulement lesintérestsde Brandenbourg à ceux de Hollande , mais qu'on y veuille encore adjouster tous les autres démeslés de l'Europe. Car on ne fait plus de scrupule de dire qu'il faut terminer, eodem loco et; acta, la restitution de la Lorraine , les différends des dix villes d'Alsace et ceux des vassaux de l'évesché de Metz. C'est en ces termes que nostre comte de Holach en a escrit au résident de Suède, qui est à Francfort, par ordre de son maistre , comme s'il n'y avoit pas assez de quoy occuper les plus habiles politiques d'Allemagne dans l'assoupissement des différends avec les il. 6
Hollandois et avec l'électeur de Brandenbourg. On est bien assuré que ceux des villes d'Alsace et des vassaux de Metz n'allumerontpas la guerre dans la chrestienté, quand ils ne seroient pas terminés aujourd'hui; mais on ne peut pas douter que toute l'Europe ne s'enflamme, si, pour adjuster ces petites chicanes, on veut retarder la paix de la Hollande.
On peut dire de plus h cela qu'il n'a tenu qu'aux électeurs et princes arbitres dont M. l'Electeur est le chef, de terminer ces petits différends, en ayant l'arbitrage entre les mains depuis quelques années; et, s'ils n'ont pu en venir à bout par cette voye amiable et juridique pendant un si long temps et pendant un tempstouttranquille, peut-on dire qu'ils le feront plus aisément lorsqu'on aura de bien plus grands intérests à démesler, et dans un temps où les moments seront si précieux? Il y a des gens qui tirent de cette prétention cette conséquence qu'on veut terminer ces différends l'espée à la main.
On m'a aussi mandé de la Wétéravie que Fridberg doit estre fortifié. On ne peut pas l'entreprendre, ce me semble, sans le consentement de M. l'Electeur. Soit qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas, cela ne peut avoir que de fort meschantes suittes.
Je souhaite avec impatience d'apprendre vostre heureuse arrivée à Stockholm. J'espère que vous y estes maintenant , car sans cela je vous plaindrois bien, puisque je juge, du froid qu'il fait icy, qu'il en
doit faire un sensible sur les lacs de Suède. Je suis , Monsieur, avec tout le zèle possible , vostre trèshumble et très-obéissant serviteur,
l'abbé de Gravelle,
DE LOUIS XIV A M. LE MARQUIS DE FEUQUIERES, LIEU- TENANT GÉNÉRAL DES CAMPS ET ARMÉES ET AMBASSA- DEUR EXTRAORDINAIRE EN SUEDE.
A Saint-Germain-en-Laye , le 6 février 1673.
Monsieur le marquis de Feuquières, à cette heure que je ne puis doutter que vous ne soyez arrivé à Stockholm depuis assez de temps pour avoir commencé à vous y acquitter des ordres que je vous ay donnés de presser la Suède de l'exécution des traittés que nous avons ensemble, je veux croire que, lorsque cette lettre vous sera rendue, vous aurez beaucoup avancé cette négociation. Mais parce que je désire qu'elle réussisse, et que je juge important pour mes intérests de lever tous les obstacles qui pourroient empescher cette couronne de prendre les armes, selon nostre traitté, pour s'opposer à l'Empereur, à M. l'Électeur de Brandenbourg et à tout autre prince de l'Empire qui se voudroit joindre à eux dans le secours qu'ils donnent si ouvertement à mes ennemis, j'ay bien voulu aller en quel-
que sorte au devant des difficultés qui se pourroient former aux demandes que vous devez faire de ma part. Pour cela je vous informeray par cette despesche de la résolution que j'ay prise et dont je me suis confié au comte Tott * .
Dans les diverses conférences que le comte Tott a eues icy sur le sujet de la médiation, ilavoit tousjours tesmoigné qu'il croiroit extresmement utile que, pour la faire réussir, je voulusse confier au Roy son maistre, mesme sous le dernier secret, à quelles conditions je voudrois bien donner la paix aux Hollandois. Il tesmoignoit ne pas insister seulement sur cette demande par Futilité que Ton en pourroit tirer pour avancer le traitté, mais par l'effet avantageux qui en reviendroit en Suède, pour obliger cette couronne à exécuter les mesures qu'elle a prises avec moy. 11 représentoit que ceux qui peuvent encore estre opposés à nostre alliance dans le sénat, pourr oient combattre par diverses
1 Claude, comte de Tott, né en 1616, mort à Paris en 1674; ambassadeur de Suède en France. « C'étoit, dit l'abbé de Choisy, un « homme bien fait, jeune, de beaucoup d'esprit, magnifique, galant, « grand joueur, donnant dans toutes les dépenses ; l'air noble et parlant « mieux françois que pas un courtisan, adoré et flatté des femmes qui « trouvoient leur compte avec lui.» A Paris, il fréquentait madame de Sévigné et sa société. « Le comte Tott a passé l'après dinée ici, écrivait « madame de Coulanges à madame de Sévigné ; nous avons fort parlé « de vous; il se souvient de tout ce qu'il vous a entendu dire; jugez « si sa mémoire ne le rend pas de très-bonne compagnie.»
raisons l'accomplissement que je demanderois des conditions qui m'ont este promises de faire la guerre en Allemagne contre l'Empereur ou tout autre prince de l'Empire qui donneroit secours à mes ennemis , qu'ils exagéroient que, si la France et l'Angleterre avoient pu avoir justice et chastier l'insolence de la Hollande, il n'estoit pas de l'intérest public et de celuy de la Suède en particulier de laisser destruire entièrement cette république; qu'entre sa ruine entière et les conditions dont le roy d'Angleterre et moy nous estions expliquez cette campagne, il n'y avoit presque point de différence , et que la Suède agiroit contre ellemesme, si, en attaquant dans l'Empire les alliez des Estats généraux, elle facilitoit leur ruine ; qu'ils adjousteroient encore qu'il ne seroit pas juste que la Suède s'engageast avec la France dans une guerre, sans sçavoir à quelles conditions elle la voudroit finir, et qu'elle ne seroit pas bien conseillée de hasarder son Estât et sa tranquillité pour assister un allié qui , en ne mettant point de bornes à ses prétentions, l'engageroit dans une guerre qu'elle ne seroit plus maistresse de finir.
Le comte Tott n'alléguoit pas ces raisons comme y faisant quelque réflexion par luy-mesme , mais comme des prétextes dont il voyoit que les mal-intentionnés se serviroient en Suède pour destourner les assistances que je dois attendre de cette cou-
ronne. Il proposent que, pour y remédier, je voulusse bien m' expliquer des conditions sous lesquelles je voudrais finir la guerre, parce que, ne douttant pas qu'elles ne fussent fort justes et fort raisonnables, elles seraient capables de désarmer ceux qui me seraient opposés.
Par Fintérest dont il est pour les affaires qui me sont communes avec l'Angleterre, que la Suède agisse en Allemagne , j'ay cru que je devrais defférer à ses raisons et luy confier, mais pour en donner part en Suède seulement , et sous le plus grand secret qu'il fust capable de me garder, quelles estoient mes pensées sur le sujet de la paix. J'ay voulu mesme les renfermer dans des limites si équitables, que la Suède perdist la crainte du dessein que Ton m'impute de vouloir la ruine totale de la Hollande ; et voicy celles dans lesquelles je me suis expliqué.
,f ay mis pour première condition la satisfaction du roy d'Angleterre et celle de nos alliez, laissant à ce Roy et à eux à s'expliquer de celles qu'ils pouvoient prétendre. Pour moy , je me suis déclaré que, renonçant à tant de places et à des provinces entières que je possède, mesme aux offres d'argent qui me furent faites cet esté par les Estats généraux, leur espuisement me fait juger qu'ils sont aujourd'huy peu en estât d'en fournir, je me contenterais de cette partie de la généralité qui est comprise en-
DES FEUQMÈRES. 87
tre la Meuse et F Escaut , y compris ce que les Estais généraux possèdent dans les quartiers d1 outre-Meuse; que, s'il se trouvoit dans cette estendue quelques places ou postes que les Estais généraux crussent nécessaires pour leur seureté, je voudrois bien en prendre un desdommagement proportionné, qu'ils me donneroient ailleurs dans leur pays; Que si mesme la susdite partie de la généralité donnoit trop de jalousie auxdits Estats généraux, je voudrois bien encore me contenter d'en recevoir un équivalent à ma satisfaction dans tel autre lieu ou pays que ce pust estre;
Que la ville et comté de Meurs me seroient semblablement cédez, pour estre remis par moy à quelque prince d'Allemagne qu'il me plairoit.
J'ay promis au comte Tott de donner part en Suède de ces conditions, dans lesquelles , pour le bien de la paix, je me relasche de tant d'autres que je serois en estât d'obtenir; et il est convenu qu'en cette sorte je ferois perdre aux mal-intentionnez dans le conseil du Roy son maistre, les artifices dont ils auroient pu se deffendre de l'exécution de nostre traitté. Mais, en mesme temps que j'av bien voulu qu'il donnast, sous ie dernier secret, cette communication à Stockbolm, j'ay tiré une parolle positive de luy , que non - seulement il ne s'en ouvriroit en façon quelconque partout ailleurs, mais que mesme il n'en donneroit point
de part aux ambassadeurs de Suède qui sont à La Haye. Outre qu'il seroit d'une conséquence dangereuse que les Hollandois crussent que Ton fist quelque advance, lorsqu'ils paroissent si fort s'esloigner, je n'ay point regardé cette ouverture que j'ay bien voulu faire , par l'effet qu'elle pouvoit produire en Hollande, mais par celny qu'elle estoit capable d'avoir en Suède, tant il est avantageux d'engager cette couronne en Allemagne, et de priver par là les Estats généraux, et l'Espagne mesme, si nous entrions en guerre , des secours qu'ils pourroient attendre de l'Empire.
La mesme conduitte que j'ay gardée icyavec cet ambassadeur, je désire que vous la gardiez auprès du roy de Suède ou de ses ministres en général , qu'ils vous communiquent ce qui leur aura esté mandé par le comte Tott, et que, pour se porter à exécuter nostre traitté, ils en veuillent estre assurez par vous ; qu'en leur donnant une si grande marque de ma confiance, vous leur demandiez, non-seulement par la considération de nostre amitié , mais par celle du succès de leur médiation, de ne se servir du secret que je leur ouvre que pour estre assurez de l'équité de mes sentiments ; et que vous leur fassiez connoistre que, s'ils s'en descouvroient , ils agiroient contre leurs propres intentions, puisque les Estats généraux et leurs alliez pourroient estre assez desraisonnables pour espérer que je se-
rois encore capable de diminuer de la justice de ces conditions, après m'estre relasché de tant d'autres. Ainsy vostre premier soin doit estre de faire valoir esgalement ma modération pour le bien de la paix , et d'obliger la Suède à n'en laisser rien pénétrer au dehors. Je juge pour cela qu'il importe que vous en confériez avec le grand chancelier, et que , sans laisser respandre une affaire de cette importance, qui ne pourroit estre secrette si elle estoit connue de tout le sénat, vous voyiez avec luy par quels moyens elle pourroit estre renfermée entre peu de personnes qui seroient capables de le garder. Le crédit que le comte Tott a en Suède, et la persuasion où il me paroist estre que le Roy son maistre ne peut rien désirer de moy davantage , tant pour l'intérest public que pour la considération particulière que j'ay pour luy, ne serviront pas peu, comme je l'espère, à faciliter la négociation que je vous confie. Vous pourrez confirmer en mon nom tout ce qu'il aura mandé sur ce sujet, et destruire les artiffices par lesquels l'on pourroit faire craindre en Suède une guerre que je n'aurois point intention de finir, lorsque l'on aura entre les mains les conditions sous lesquelles je voudrois bien conclure la paix.
Cette vue de guérir les soupçons de la Suède est la seule que jaye dans cette affaire, et non point celle de faire la paix. C'est le seul effet que je souhaite de la communication que je vous ordonne de
luy en donner ; et comme elle pourroit en produire un tout contraire, si elle estoit pénétrée en Hollande, n'oubliez rien , ainsy que je Fay desjà dit , de tout ce que vous croyez capable d'en conserver le secret.
La response qui a esté rendue aux ambassadeurs de Suède à La Haye sera arrivée à Stockholm peu de temps après que j'en ay eu connoissance par le compte que le comte Tott m'en a rendu. Je ne puis mieux vous faire connoistre quels ont esté mes sentiments sur ce sujet, qu'en vous envoyant la copie de la response que j'ay ordonné qui fust remise par escrit audit comte Tott. J'ay despesché cependant en Angleterre pour en communiquer avec le roy de la Grande-Bretagne , affin de régler avec luy la résolution que nous pourrions prendre sur le lieu des conférences , et la faire scavoir ensuitte aux médiateurs.
L'électeur de Cologne et l'évesque de Munster m'ont envoyé la copie des lettres qu'ils ont escrittes au roy de Suède pour luy demander, contre l'électeur de Brandebourg, la garantie par laquelle il est obligé , par les traittez de Wetsphalie, envers tous les princes de l'Empire. Appuyez de touttes vos forces une si juste demande , et joignez la vue de la gloire qui revient aujourd'huy à la Suède de se voir reconnue par des membres principaux de l'Empire pour la conservatrice de la paix et de la tranquillité de l' Allemagne.
Comme je veux aller au devant des difficultez qui vous pourroient estre faittes en Suède pour F exécution de nostre traitté, et, bien que je ne doive pas croire qu'après les conditions si équitables auxquelles j'ay bien voulu descendre , et dont, on aura connoissance à Stockholm par le comte Tott, on puisse vous opposer que, par ces mesmes conditions, je veux imposer un joug trop pesant à la Hollande, si néanmoins contre mon attente vous jugiez que le succès de vostre négociation pour faire agir la Suède en Allemagne, despendît du consentement que je pourrois donner à relascher quelque chose de ces conditions , je veux bien en ce cas, mais lors seulement que vous verrez les choses réduittes à une telle extrémité qu'il s'agist de perdre indubitablement T assistance de la Suède en Allemagne , ou de se Tassurer certainement en vous relaschant, que vous puissiez vous desclarer des conditions suivantes, en mon nom, qui seront sans doutte bien plus douces aux Hollandois par la peine qu'ils auroient à me céder Berg-op-zoom et Lilo, qui sont dans la généralité et qui leur assurent la navigation de F Escaut. Ces conditions seroient que les Estats généraux me cédassent Maéstricht, ses dépendances et ce que lesdits Estats généraux possèdent dans les quartiers d1 outre- Meuse ; Graves, ses despendances et le pays de Cuyk ; Bois-le-Duc, ses despendances et sa mairie, et le fort de Crèvecceur ; la ville et Fisle de Bommel; les forts
de Voorns et de Saint-André ; la ville de Nimè^ue, et toutte la partie de la Gueldre qui est en deçà du Vaal; que le fort de Knossembourg et le fort de Schenk seroient rasez sans pouvoir estre restablis.
Que s'il se trouvoit dans ces conditions des choses qui fissent trop de peine aux Hollandois , je voudrois bien consentir que la ville de Nimègue, me demeurant, fust rasée sans que je la pusse restablir. Je consentirois encore de remettre l'isle et la ville de Bommel, pourveu que je receusse en eschange la ville et baronnie de Bréda.
En sorte qu'il me demeureroit, dans ces dernières conditions, Maëstricht, ses dépendances, avec ce que les Estats généraux possèdent dans les quartiers d'outre-Meuse; Graves, ses dépendances, et le pays de Cuyk; Nimègue rasé, et la partie de la Gueldre qui est en deçà du Vaal ; Bois-le-Duc , ses dépendances et mairie, et le fort de Crèvecœur; les forts de Voorn et de Saint-André ; Bréda et baronnie ; les forts de Knossembourg et de Schenk seroient rasés sans pouvoir estre restablis par les Estats généraux, auxquels ils demeureroient.
Dans touttes ces conditions, je comprends tousjours la satisfaction du roy d'Angleterre et de mes alliés, ainsy qu'il a esté dit au comte Tott ; et le comté de Meurs me seroit cédé pour le remettre à tel prince d'Allemagne que je voudrois.
Comme aussy, dans ces nouvelles conditions, je
veux bien, ainsy que je vous l'ay marqué dans les premières, qu'en cas qu'il se trouvast quelque place ou poste qui paroisse nécessaire aux Provinces-Unies pour leur seureté, en prendre ailleurs un desdommagement convenable dans leurs pays.
Que si , encore, tous les pays et places contenus dans les susdittes conditions leurdonnoient trop de jalousie, je voudrois bien , ainsy que je vous l'ay desjà marqué dans les premières conditions, en recevoir un équivalent à ma satisfaction, en quelque lieu que ce pust estre.
.le ne puis trop vous répéter que, dans ces diverses ouvertures que je vous confie, et dont vous ne devez vous expliquer en Suède que par degrez, et selon les extrémitez que je vous ay marquées, je ne regarde point de mettre entre les mains de cette couronne des moyens de faire la paix, mais seulement de luy osterles prétextes de ne pas faire la guerre en Allemagne ; je prétends seulement la désarmer de la raison que j'ay veu, par le comte Tott, qu'elle pourroit alléguer que je ne voulusse destruire la Hollande; et je veux la guérir de cette crainte en lui faisant voir des conditions sous lesquelles je seray prest à faire la paix, touttes les fois qu'elles me seront accordées.
Vous auiez donc tousjours en veue que tout ce que je vous donne pouvoir défaire voir sur ce sujet n'est que pour engager la Suède à l'exécution de nostre
traitté. Ce ne sera que pour y arriver que vous confirmerez ce que j'ay confié au comte Tott ; ce ne sera qu'à l'extrémité, et comme un dernier moyen pour faire réussir ce que je souhaitte que vous vous expliquiez des nouvelles conditions que je viens de vous marquer. Mais, dans cette mesme extrémité, si vous voyiez que, pour déterminer seurement la Suède à agir fortement pour mes intérests en Allemagne, elle voulut estre assurée que je ferois la paix touttes les fois que Ton m'accorderoitoules conditions que j'ay confiées au comte Tott, ou celles que je viens de marquer dans la suitte de cette lettre, et qu'elle désirast que vous luy donnassiez cette promesse par escrit, en mesme temps qu'elle s'obligeroit, de mesme par escrit , à exécuter pleinement et entièrement nostre traitté, en ce cas, je vous donne pouvoir de signer avec cette couronne que je voudray bien donner la paix aux Hollandois touttes les fois qu'ils m'accorderont les susdittes conditions , comme aussy qu'elle s'obligera , sur cette connoissance qu'elle aura de mes intentions, de faire puissamment la guerre dans l'Empire avec ceux qui voudroient donner secours aux susdits Estats généraux.
Vous voyez quelle est l'importance de la négociation que je vous confie ; aussy suis-je bien assuré que vous la conduirez avec toutte la prudence et la circonspection nécessaires, ne vous portant à user des pouvoirs que je vous donne que selon l'extré-
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mité du besoin et selon la certitude de réussir à armer la Suède en ma faveur en Allemagne. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ayt, Monsieur le marquis de Feuquières, en sa sainte garde. Escrit à Saint-Germain-en-Laye, ce 6 febvrier 1673.
LOUIS, Arnauld.