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LETTRE DU COMTE DE MAISTRE A MADAME SWETCHINE

Turin, 2 mai 1818.

Il me semble, aimable et respectable amie, que vous pourriez bien avoir quelques torts avec moi. Il y a cinq ou six siècles, plus ou moins, que vous m'écrivîtes une bonne petite gronderie sur mon silence ; mais, au moment où je la reçus, une grande lettre de ma part courait vous dire que vous me faisiez tort. Bientôt une seconde lettre, plus longue encore que la première, prit aussi son chemin pour vous défendre les pensées contre la foi. La première était adressée à Vienne sous l'adresse que vous m'aviez laissée ; la seconde était directement adressée à Moscou, puisque vous datiez de cette ville sans aucune

explication. Je devais suivre la règle connue; mais ni d'une manière ni d'une autre, je n'ai rien obtenu de vous, madame, ce qui me met d'une humeur étrange et m'engage à vous dire que vous avez tort. Si cependant il vous plaisait me prouver que j'en ai menti, je disputerai peu avec vous sur les preuves ; car j'ai une extrême envie d'être démenti. M. le comte de N., dans une lettre datée de Moscou, il y a cinq ou six mois, me dit bien qu'il vous a vue et qu'il n'est pas sans espoir de vous revoir à Babylone1 ; mais il s'en tient là et ce n'est pas assez pour moi, à beaucoup près. Dieu me garde de perdre mon temps à quereller, mais de grâce, madame, prenez la plume et satisfaites une amitié qui ne vous perd jamais de vue. Comment vous portez-vous d'abord? C'est le premier point; ensuite comment êtes-vous contente des hommes et des choses? Vos affaires me persécutent aussi l'imagination. Vous permettront-elles en effet de vous rapprocher de moi? Quand une fois vous serez à Paris et qu'en huit jours une de mes lettres pourra vous parvenir, je ne me croirai guère plus éloigné de vous que lorsque vous étiez à la campagne à Strelna, et moi dans la capitale. En me parlant de vous , chère amie , avec les détails attendus par un cœur qui vous appartient depuis longtemps par tous les liens de l'attachement et de l'estime, dites-moi un mot, je vous en prie, de tant d'autres amis dont je n'entends plus parler. Que fait l'excellente princesse de la rue Morskoï? et l'autre princesse qui s'appelait comme vous avant de s'appeler comme elle

1 Paris.

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s'appelle, est-elle toujours romaine l ? Il est plaisant qu'à la place où je suis j'en demande des nouvelles à vous, et il sera bien plus plaisant que vous lui fassiez mes compliments. On m'a dit qu'Hélène de S. s'était mariée, avec un homme sans doute, mais c'est tout ce que j'en sais. Avant de partir de Saint-Pétersbourg, j'adressai une lettre d'adieu à notre ancienne amie Roxandre, et je lui demandai formellement une réponse, car j'avais toujours beaucoup aimé son amitié, comme dit la dame de Sévigné ; mais elle n'a point voulu répondre à ma révérence de départ. Je crois que le fîel'du petit Alecco 2 a touché la sœur. Quels que puissent être cependant ses petits torts à mon égard, je ne cesserai de lui rendre, à la sœur, toute la justice qu'elle mérite, et de lui souhaiter tout le bonheur dont elle est digne. Persiste-t-elle toujours à n'avoir pas d'enfants? C'est bien mal à elle. Mandezmoi, je vous prie, si les Russes ont eu la bonté délire cinq ou six jours de suite le livre de son frère? De ce côté, je ne vois pas qu'on y fasse la moindre attention. C'est un chef-d'œuvre d'ignorance, de mauvaise foi et même de mauvais ton. Un critique de bonne humeur s'en amuserait fort, je puis vous l'assurer, et la partie de l'illuminisme surtout prêterait à des plaisanteries perçantes sans préjudice des arguments. Tout en m'avançant comme vous savez 3, j'ai rencontré ce livre sur mon chemin. Un moment j'ai été tenté , cependant j'ai passé à côté en silence. J'ai cru devoir

1 La princesse Gagarin qui était en ce moment à Rome.

2 Alexandre Stourdza.

3 Le comte de Maistre fait allusion à son livre Du Pape, qu'il écrivait alors et qu'il allait bientôt publier.

cette réserve à d'anciennes liaisons et à d'autres considérations. Je voudrais bien, madame, pouvoir vous tenir d'autres propos de littérature sérieuse, et si vous pouviez me dépêcher un de ces pigeons si célèbres dans l'Orient, je le chargerais d'une bonne dépêche. Malheureusement, nous n'avons jamais pu naturaliser parmi nous cette élégante messagerie.

Vous me gronderiez sûrement, madame, si je m'avisais de terminer ma lettre sans vous parler de moi. Je me porte bien, je suis parfaitement libre, je travaille beaucoup, je ne cesse de m'occuper de vous et de faire des vœux pour votre bien-être dans toute l'étendue du mot. Ces nouvelles sont authentiques. Tout le reste attend les pigeons.

Vous voyez que l'horizon politique est encore bien chargé de nuages. Je suis sur tout cela d'une philosophie admirable. Je n'ai plus assez de temps à passer sur ce globe pour m'échauffer sur ce qui s'y fait. Je n'ai pu lire cependant avec froideur un certain discours prononcé, dans une occasion assez solennelle, par un orateur distingué et dans ma langue. Quelle pièce, madame ! C'est le portrait en pied le plus beau et le plus ressemblant que j'aie vu de ma vie. Je le sais par cœur. Ne trouvez-vous pas qu'il pourrait suffire à une jolie petite conversation de six mois ?

Souvenez-vous de moi, madame, et souvenez-vous de mon souvenir. Je rne rappelle avec un charme toujours nouveau les heures charmantes que j'ai dues à votre esprit si sensible, à votre cœur si raisonnable. Agréez, je vous en prie, un attachement à toute épreuve et qui ne saurait finir qu'avec moi. Je n'ai aucun moyen de vous exprimer à mon gré à quel

point j'ai besoin non pas de savoir, Dieu merci, mais d'être assuré que votre pensée prend quelquefois la peine de venir chercher la mienne.

Votre très-humble serviteur et véritable ami,

Paris, 30 avril 1834.

Je suis un peu inquiète de vous; l'exactitude habituelle a cet inconvénient de ne pouvoir se permettre un retard sans qu'on lui assigne une cause pénible. Il y a eu dimanche dernier quinze jours que je vous ai écrit, sans recevoir un mot de réponse. Vous pensez bien que ce n'est pas un reproche que je vous en lais ; ces torts-là sont tout ce qui met le plus à l'aise ma conscience de paresseuse. Ce que je redoute, c'est que vous ne soyez nullement coupable d'oubli et que votre volonté ne soit entrée pour rien dans votre silence. Je vous envoyais dans ce paquet une lettre autographe du comte Joseph de Maistre, et si cette lettre eût été mon seul envoi, depuis plusieurs jours je vous aurais interpellé sur son sort ; mais j'y avais joint œuvre mienne, et je ne voulais pas que mon intérêt vous parût impatience d'auteur. Il était et il est encore bien libre à vous d'avoir jeté ou de jeter au feu les pages que je vous ai soumises, aussi libre d'en ajourner l'examen ; mais seulement que je sache par vous que vous n'êtes pas malade ou que vous êtes absent.

Je compte partir pour Yichy à la fin du mois pro-

chain, si prochain qu'il commence demain. Je tiendrais beaucoup à commencer par Solesmes ; et il est probable que si vous ne venez pas avant la fin du mois, j'irai vous faire une petite visite. Ce n'est pas que cela me soit facile, mais de tous les voyages c'est le seul qui me tente, et c'est bien le cas de céder à ce qui fait exception !. Combien j'aimerais mieux, pour cette année surtout, que vous puissiez venir ! Voilà l'anniversaire de la bénédiction de ma chapelle qui approche, pourquoi ne viendriez-vous pas me surprendre ici? J'en aurais, je vous assure, vraiment de la joie et de cette joie qu'un cœur tout à Dieu peut recevoir et offrir.

C'est bien le souvenir le plus affectueux que je vous demande d'agréer comme hommage.

Paris, 21 mai 1834.

Je ne vous verrai pas avant de me rendre à Vichy; mais j'espère quelque chose du retour qui me permettra peut-être cette courbe qu'ici je préfère hardiment à la ligne droite. Si je ne vais pas causer avec vous, je me promets du moins de vous écrire de Vichy, où je serai à peu près seule et beaucoup plus libre. J'emporterai vos lettres, je les reprendrai une à une pour répondre à tant de questions qu'elles contiennent et que j'ai laissées sans réponse. Vous n'avez pas besoin de mes paroles pour savoir combien je vous ai remercié de votre dernière lettre, de l'attention si sérieuse que vous avez eu la bonté de

1 Ce voyage à Solesmes, maintes fois projeté par Mme Sweteliiiie, ne s'effectua qu'en octobre 1854.

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donner à mes litanies. Je me soumettrai à presque toutes vos observations; je ne préférerai mon avis au vôtre que pour le cas où votre avis aura trente ans ; car il faut que chacun parle son âge qui renferme souvent la raison des convictions appartenant à l'ordre du temps. D'ailleurs, l'individualité est là, et s'il faut tâcher de redresser toujours davantage son jugement, c'est dans la ligne que l'on a toujours suivie, et qui peut être contestée ou défendue comme toutes les choses humaines. Attendez-vous donc aune polémique obstinée sur tout ce que je ne vous abandonnerai pas de confiance aveugle et absolue. Je ne sais comment il se fait que je puis faire souvent de vous l'éloge que ma sincérité a mis le plus rarement dans ma bouche ; c'est sans doute que je vous comprends toujours, que toujours vous répondez à mon attente. Nos appréciations, nos impressions dans tout ce qui touche à la foi sont identiquement les mêmes; nous avons les mêmes susceptibilités, nous signalons les mêmes importances, enfin, je vous en demande humblement pardon, mais quand vous exprimez une idée ou un sentiment, je crois toujours l'avoir senti ou pensé.

Adieu, agréez ma bien sincère affection qui n'ôte rien au respect le plus vrai.

Vichy, 13 juin 1834.

Je vous disais, dans ma dernière lettre de Paris, qu'arrivée à Vichy je reprendrais notre correspondance, car je la regarde comme interrompue quand elle laisse tant de questions non répondues, tant de sujets à peine effleurés. Je commence d'abord par

vous le dire, je n'aime rien tant que d'être grondée de cœur, je n'estime rien davantage que ces loyales colères, qui ne supposent rien au delà de ce qu'elles expriment. Aussi, quoique contristée du mauvais tour que je vous ai joué, je n'ai pas cessé de vous savoir gré de me si bien tancer; j'ai bien ri de vos injures et de cette belle ignorance que vous me supposez de toutes les nécessités ecclésiastiques et humaines ; seulement tout en riant, je me disais que je n'oserais plus revoir MUe Quinet , après l'avoir confirmée si complètement dans son erreur1. J'ai une foule de remerciements à vous adresser, qui sont, il faut en convenir, les plus singuliers du monde: d'abord ce que vous appelez votre insolence m'a fort touchée ; je ne l'ai pas été moins de la suppression des phrases que tout autre m'aurait faites sur vos regrets, votre désolation, de me voir ajourner le voyage de Solesmes, sur l'espoir d'un certain et prompt dédommagement, que sais-je enfin? sur vos inquiétudes pour ma santé, etc., au lieu de cela, vous me dites crûment que vous auriez été aise de me voir, que vous n'y renoncez pas pour toujours, que vous croyez que je le ferai quand je le pourrai, enfin que pour ma santé vous vous en remettez au bon Dieu, et vous vous tenez tranquille, tout en lui recommandant cette santé qui n'est qu'une si petite partie de moi-même. Tout cela est d'un chrétien, d'un prêtre, d'un ami, empreint de ce sublime caractère de vérité, qui de-

1 II s'agit de la broderie et de la forme d'un ornement d'église.

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vrait se retrouver jusque dans nos premiers mouvements. La parole, copie fidèle de notre idée ou de notre impression, reprend alors toute sa dignité et toute sa force. Il est inconcevable combien une expression juste et modérée porte de convictions avec elle ; il n'y a de froid que la banalité et la routine. C'est là ce qui ôte aux sentiments et aux personnes toute individualité, les fait comme neutres, et par cela seul les rend ennuyeux à l'excès. J'ai tant de choses à vous dire que je ne saurais par quel bout les prendre, si je n'avais à relever le mot de fâcheux que vous appliquez à mes préoccupations infinies pour ma chère chapelle ; vous allez en subir tout le détail pour votre punition. D'abord il me faut vous apprendre que cet autel que vous trouvez incommode va être changé et remplacé par un autre, dont un très-bon architecte me fait le dessin et que M. l'abbé Serre a surveillé, afin que l'élégance ne l'emportât pas trop sur la commodité. L'autel auquel on travaille aujourd'hui est fort agrandi; il est arrondi un peu par les bouts, en forme de vasques soutenues par des têtes d'anges ailés. Les ornements doivent y répondre, et seront par conséquent beaucoup plus riches qu'au premier autel. J'ai longtemps résisté à cette dépense toujours considérable et qui en entraîne beaucoup d'autres; mais un argument a été irrésistible, c'est celui d'une sainte frayeur, plusieurs prêtres m'ayant dit que la plus légère maladresse pourrait amener un accident et que cette seule préoccupation était un inconvénient majeur. Ceci me parut sans réplique. Une fois l'arcbitecte consulté sur un .point, il a fallu se laisser ébranler par ses conseils sur tous

les autres ; par exemple il est d'avis de tendre le sanctuaire et les pilastres qui lui appartiennent d'une étoffe d'une autre couleur que les murs de la chapelle; il veut tout ce fond-là blanc et or et les pilastres aussi, que les cannelures soient formées par l'étoffe ou remplacées par des peintures sur fond d'or. Il conseille aussi deux petits bouts de balustrade de chaque côté, pour marquer la division du sanctuaire ; ces petites balustrades riches et élégantes feraient très-bien, je crois, comme effet et aussi seraient plus commodes, en offrant de l'appui au moment où on s'agenouille pour recevoir la sainte communion, et surtout au moment où de vieux genoux se relèvent. Voilà pour la partie à demi circulaire à laquelle on travaille déjà; à présent venons-en aux nouvelles richesses de ce cher petit Lorette. Comptez-les, je vous prie, et n'en oubliez rien. D'abord au-dessus du bénitier deux objets nouveaux : un très-bel ivoire représentant la sainte Vierge avec l'enfant Jésus dans ses bras, placée sur des nuages peints sur un fond d'or, cadre gothique en ogive avec un verre de couleur dans la partie supérieure; j'avais cet ivoire qui est vraiment précieux, mais je l'ai fait arranger sur ce fond d'or qui fait à merveille. Au-dessus se trouve un beau cartel en bronze : on appelle cartel ces pendules d'autrefois qui s'accrochaient au mur ; le cadran est entouré de feuillage en bronze doré, et il est parfaitement en proportion avec la place qu'il occupe. A la hauteur du bénitier, deux beaux priedieu nouveaux brodés en tapisserie qui m'ont été donnés. De belles jardinières toutes neuves, hors des croisées. Depuis vous, trois ornements nouveaux :

un rouge et or assez beau; un ornement blanc brodé en or pour les fêtes de la sainte Yierge avec son chiffre , celui-ci est doublé en cerise, il est simple mais élégant; enfin un ornement en velours noir brodé en argent. Ce dernier est magnifique, et d'après tous les avis n'a pas son pareil ; j'en ai composé moi-même le dessin, et j'en ai pris l'idée en pensant à mon bon père Desjardins, à ces chères espérances qu'il nous a léguées de son glorieux sort, qui, en laissant subsister le fond noir de nos regrets, ne doit d'une autre part nous parler que de récompenses et de joies. Je n'ai donc voulu mettre dans mon dessin que des palmes pour sa victoire, des immortelles pour son éternité, et des couronnes brillantes d'étoiles, comme des constellations qui nous rappellent ses vertus. Cet ornement n'a point encore été béni. Il a réussi à merveille quant à l'exécution ; la croix lumineuse au milieu de cette riche broderie en complète l'effet. Mais tout cela n'est encore rien, nous approchons des véritables merveilles. Vous connaissez ma chapelle en vermeil, et, comme je voulais pour les messes de mort avoir un calice en argent, mon orfèvre m'en a procuré un qui est une vraie trouvaille. Ce calice est du xvne siècle, du trésor probablement de quelque monastère; il est très-grand, très-lourd, il pèse avec sa patène plus de 340 fr. Le travail en est exquis. Sur la coupe sont ciselés trois sujets : l'Annonciation, la Crèche, l'Adoration des Mages; trois autres sujets analogues ciselés sur la base, et tous ces sujets du bas et du haut séparés par de beaux ornements, avec des têtes d'anges admirables de travail et charmantes de dessin. Le premier nœud

du calice est orné de trois niches, dont chacune renferme une statue : Notre-Seigneur tenant le globe, emblème de la puissance, entre ses mains; la sainte Vierge avec l'enfant Jésus, et sainte Anne avec la sainte Vierge enfant qui se cache dans les plis de son ample robe. Huit ou douze colonnettes séparent ces niches. A l'autre nœud sont des cariatides, et dans les intervalles des ornements représentant des fruits , et puis des têtes d'anges à profusion et toutes charmantes. La patène, dont la ciselure a eu plus de fatigue probablement, conserve moins de saillie et représente une Assomption. Ce calice n'était pas en mauvais état lorsqu'il me tomba en partage ; il avait seulement besoin d'être nettoyé, et il l'a été avec beaucoup d'intelligence. L'orfèvre s'est attaché à conserver aux différentes parties le travail primitif, et j'ai été jusqu'à m'assurer de la couleur de l'or dans les dorures de cette époque pour la reproduire fidèlement, au lieu de notre or presque rouge d'aujourd'hui. C'est bien assez beau, n'est-ce pas? N'épuisez pourtant ni votre surprise ni votre admiration. Puisque nous en sommes aux choses d'un autre temps, je vais vous parler de quatre vases en porcelaine, que j'ai fait faire et peindre sur des dessins d'antiquités chrétiennes qui m'avaient été envoyés de Rome. La plupart de ces dessins ont été pris sur les pierres sépulcrales des premiers chrétiens, sur les peintures de leurs églises, de leurs livres ; on y retrouve leurs anagrammes, leurs emblèmes, etc. Tout cela n'a pas été disposé aussi bien que je l'aurais voulu sur ces vases d'autel, mais l'idée première n'en a pas été moins réalisée, et il sera facile une fois sur

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la voie, de faire beaucoup mieux plus tard. Je vous avais bien dit que je voulais un missel romain, et, comme ce doit être le livre de la fête de Marie auxiliatrice, j'ai voulu qu'il fût beau. En voici la description. Ce sont des ornements en vermeil ciselés; il y en a un à chaque coin du livre , ce qui en fait huit, et chacun est enrichi de trois ou quatre améthystes ; au milieu du livre une belle croix formée de pierres pareilles. Tout cela sera placé sur un fond de velours foncé, et la reliure du reste nelaisse rien à désirer. Mais Voilà où je vous attends pour vous faire rentrer sous terre, si ce n'est vous, du moins vos reproches de ne pas aimer assez Marie. Pour reprendre les choses d'un peu haut, il faut que je vous dise qu'il y a une trentaine d'années, je me trouvais ce qu'on appelle dans votre pays dame d'honneur et dans le mien demoiselle oVhonneur, ce genre de place à la cour étant donné à des personnes non mariées. Une décoration était attachée à cette distinction, et cette décoration se composait du chiffre de l'Impératrice surmonté de la couronne impériale, le tout en diamants et porté sur un ruban bleu attaché à l'épaule. Vous imaginerez facilement que la possession de cet M. magnifique, de sa couronne brillante, dut me donner de singulières pensées. Un jour j'y cédai, et, plus ardente encore à rehausser l'éclat du rang de Marie que les Polonais qui en ont fait leur reine, un beau matin je la fis impératrice de Russie; et voilà comment je m'y pris pour cela. Je commandai une statue de la sainte Vierge avec l'enfant Jésus, de 22 pouces de haut, en argent, sur un fort agréable modèle que je connaissais déjà, et cette statue je la coiffai de la

couronne impériale et la posai sur un socle de bronze doré ; sur la face de devant, j'attachai l'M en diamants, entre deux branches de lis en relief d'un travail très-élégant. Mais voilà la difficulté qui survint; j'avais supposé dans mon ignorance que cette statue pouvait être placée au-dessus du tabernacle aux fêtes de la Vierge, et je ne pensais pas à l'obligation d'y conserver le crucifix pour le moment du saint sacrifice. L'architecte me proposa alors de ménager une place à la statue sur le mur, en face des croisées et vis-à-vis l'intervalle qui se trouve entre elles, d'y faire non une espèce de petite chapelle sans enfoncement, mais une console qui avancerait un peu, serait soutenue par des ornements analogues et supporterait la statue, des candélabres, vases, etc. 11 m'avait même fait pour cela un dessin que je n'ai pas trouvé assez bien, et, avant d'y revenir, je voudrais savoir ce que vous penseriez de l'arrangement que l'on me propose. Dites-moi donc après cela que j'aime trop peu ma chapelle. Cherchez, essayez de trouver quelque chose que j'aime mieux qu'elle, je vous en défie. Cette chapelle se lie à présent à tous les actes de ma vie intérieure, et c'est par elle et par elle toute seule, que je sens la dépendance où je suis des hommes et des choses. Ce qu'un homme m'a donné, Dieu avec moi, un homme peut le reprendre; de tous les biens, c'est le seul que je craigne de perdre. Mais, comme pour garder celui-là il faut en conserver d'autres, me voilà encore liée. Ce doit être une énigme pour vous que je puisse appeler cela de la servitude ; mais ne me répondez pas làdessus; vous n'en savez pas assez pour le moment.

Revenons maintenant à mes litanies pour en finir. Laissez-moi avant tout vous remercier de votre consciencieux examen, non pas de vos vérités, elles ne sont pas assez difficiles à dire pour que je vous en sache gré. Je vous dirai d'abord l'idée que j'avais eue plutôt d'instinct que de préméditation : c'est, à l'occasion des circonstances de la vie du Sauveur, de ses enseignements et de sa mort, de prendre les points de vue que donne l'Evangile sur plusieurs sujets qui ne sont pas précisément du ressort de la prière. J'ai eu le bonheur de vous entendre dire que ma prière à saint Jean était priante ; c'est ce que ne sont pas les litanies ; elles ont plutôt la philosophie que comporte le mysticisme. Voilà ma préface qui vient aider votre intelligence, les auteurs se plaignant surtout de n'être pas compris.

Votre première observation sur le titre de Litanies du saint Evangile est admirable ; l'Église n'a pas de plus beau et de plus haut langage. Je n'ai lu de cette lettre à un de mes amis que ce seul paragraphe, et vous avez conquis son esprit à tout jamais. Le christianisme, qui a rendu à la parole son rang, a bien le droit de retrancher les mots quand ils sont pollués et qu'il les a pris vierges. Platon était peut-être sur la voie de cette vérité quand il disait : C'est une grande chose, mon fils, que les noms. Je ne dirai donc pas les Litanies du saint Evangile.

« 0 Jésus qui refusiez d'être roi, afin qu'on ne confondît plus l'autorité avec le pouvoir. » Je vous avoue que je tiens beaucoup à cette idée, comme marquant le passage de la force brute à l'ascendant spirituel ou

moral. Voici ce que je voulais dire et ce qui n'est peut-être pas assez clair, même dans ma tête ; mais" vous me traduirez pour me comprendre, et puis, si vous approuvez, vous mettrez au net. Je voulais dire que Jésus, avait refusé d'être roi parce que les hommes avant lui n'avaient une idée distincte que du pouvoir et qu'il venait leur enseigner une nouvelle notion, celle de l'autorité; qu'ainsi, en exigeant l'obéissance, ce n'était pas celle « qu'arrachent les maîtres des nations qui les gouvernent avec empire» ; que jusqu'au Christ le pouvoir avait toujours existé de fait, mais que lui, faisant faire un pas à l'humanité, il apportait l'autorité comme droit; que le pouvoir a quelque chose de fortuit et l'autorité d'indélébile ; que le pouvoir se circonscrit, pour ainsi dire, dans le moment où il s'exerce , tandis que l'autorité, comme toutes les idées, comme tous les principes, n'a d'existence dans le présent que parce qu'elle vivait dans le passé et qu'elle vivra dans l'avenir; que l'autorité peut être en opposition avec le pouvoir, et que dans ce conflit c'est à l'autorité de l'emporter, parce qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Jésus ne- refusa-t-il pas d'être roi pour révéler à l'homme une autorité distincte du pouvoir matériel, et par conséquent lui révéler en même temps un nouveau et plus noble principe de l'obéissance?

— La langue sociale va grand train, dites-vous, dans sa transformation ; nous autres jeunes gens pouvons seuls la suivre, parce que nous n'en avons pas une à oublier. — Cela peut être vrai pour les choses dont la transformation ou la confusion est sans importance, mais, que les mots changent ou non, il

faut toujours qu'ils se maintiennent différents pour exprimer des essences opposées.

« 0 Jésus qui manifestez visiblement sur le Thabor la transformation qu'opère une conversion sincère. )) Condamné sans rémission ; vous avez mille fois raison.

« 0 Jésus qui dans Jérusalem coupable lisez la profonde affliction de la Jérusalem céleste. » C'est bien dans le sens d'Église triomphante que je dis ici Jérusalem céleste et en admettant bien que l'Église triomphante ne peut pas plus que Dieu lui-même s'affliger dans l'acception commune du mot. Mais j'ai pensé que cette métaphore n'était pas trop hardie, puisque, à peu près de la même manière, on se permet de dire que Dieu se venge, se met en colère, s'afflige ou se réjouit, etc. J'ai voulu, puisque le ciel tout entier se réjouissait de la conversion d'un pécheur, quoique, à parler rigoureusement, une augmentation de joie ne paraisse guère possible à ceux qui la possèdent tout entière, on pouvait supposer aussi que la Jérusalem céleste conservait un cœur d'homme jusque dans le sein de l'éternelle félicité pour pleurer les crimes, seuls maux que le ciel luimême puisse reconnaître encore.

Vous me faites une observation que je m'étais faite moi-même, c'est mon extrême froideur dans ces litanies pour le Saint-Sacrement, qui est pourtant toute ma vie. J'en fais à peine mention honorable; et pourquoi ? c'est probablement par la raison que dans ces litanies je ne m'occupe pas de lui seul, comme ce m'est devenu habitude et irrésistible entraînement. Les gens exclusifs sont ainsi ; ils supprimentjjce

qu'ils ne peuvent donner sans partage. Mais si "Dieu permet, je couvrirai une si choquante lacune, et comme vous le voulez, nous aurons ici trois invocations.

« 0 Jésus, qui ne revêtez la pourpre des rois que pour en expier les outrages. » Je vous déclare que je tiens à celle-là obstinément quant au fond ; pour la forme, je la modifierai si vous persistez à me le conseiller. Ici je considère les rois comme ayant l'investiture divine dans le sens de saint Paul , quand il dit que toute puissance vient de Dieu, comme des délégués revêtus d'une portion de l'autorité divine, de celle qui tombe dans le domaine de l'action. Dieu, en vengeant ou en expiant dans le système chrétien, les outrages que les rois subissent, venge ou expie des outrages qui en quelque sorte sont faits à lui-même. Les rois n'étant ce qu'ils sont que par Dieu, c'est Dieu lui-même qu'on méconnaît, à qui on résiste, quand on leur refuse la légitime obéissance qui leur est due, lorsque leurs ordres ne sont point en opposition avec les lois éternelles. La forme sociale peut vieillir, les rois peuvent s'en aller comme les maisons religieuses peuvent être détruites, et pourtant il y aura toujours des rois, comme il y aura toujours des moines ; c'est-à-dire que l'élément de l'autorité ou le droit divin sera toujours représenté sur la terre, ainsi que l'élément de la plus haute liberté morale, qui affranchit de la servitude du monde, qui fait vaincre le monde et le met sous nos pieds. Yoilà les idées pour lesquelles je vous demande grâce, quoiqu'elles aient plus de trente ans.

Je n'ai pas ouvert mes litanies depuis votre excel-

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lente lettre ; quand vous aurez répondu à mes réponses, je les reprendrai, les retoucherai dans leur ensemble. J'ajouterai une invocation exclusivement dédiée à la sainte Vierge. Si je ne le faisais pas, je vois bien que dans votre esprit même ma statue de Marie ne m'absoudrait pas de cette négligence. Mais dans ces litanies, ne trouvez-vous pas que je ne dois la considérer que comme mère ? Je vous remercie encore de vos critiques ; c'est ce qui me donne de la confiance, mais croyez-vous donc que je me laisserais faire par quelqu'un qui me louerait? Ce qui vous attire le plus mon amitié et ma parfaite ouverture, c'est votre franchise, et encore je ne suis pas bien sûre que, du milieu de vos brusqueries, vous n'ayez encore quelque chose du flatteur. Mon orgueil, si j'en mettais à quelque chose, ce qu'à Dieu ne plaise, serait de recevoir dignement la vérité ; plus elle est dure, sèche, plus elle m'honore, plus j'en jouis. Si vous saviez tout le bonheur que j'ai non pas à bien faire, c'est encore trop vu, trop récompensé par les hommes, mais à former, à aider dans la profondeur de mon âme, à aiguiser le sens, le goût, le désir de la perfection ! Ah! oui, moi indigne, je puis m'appliquer vos paroles. La foi est pour moi le principe de la vie intellectuelle, sensible, je dirai même naturelle. Je ne vis plus que par elle.

Francfort, 28 août 4834.

Le silence que j'ai gardé avec vous sur mes peines n'a point tenu à un manque de confiance. Je ne voulais pas que la situation de mon âme vous fût

inconnue , c'était m'assurer plus particulièrement vos prières ; cependant, je reculais devant la difficulté de vous initier à cette complication des chagrins qui m'accablaient. Vers le printemps l'horizon parut s'éclaircir;je pensais que Dieu, qui n'avait jamais fait que m'éprouverpar des douleurs passagères, s'arrêterait encore là. Je me soumettais, et j'aimais d'autant plus avec un fond d'espoir toujours brisé et toujours renaissant. Je mettais même ma foi à poursuivre tout ce que j'avais commencé, agissant ainsi dans la confiance d'un secours prompt et visible. Cette disposition était à son comble à mon départ pour Vichy, départ même qui en fut la conséquence ; et c'est le troisième jour de ma cure commencée que la nouvelle foudroyante d'une nécessité plus pressante et plus inflexible que jamais est venue m 'atteindre. Mon premier mouvement fut de retourner sur-lechamp à Paris. La seule pensée qu'autrefois j'aurais obéi sans l'ombre de réflexion à ce premier mouvement, qui est dans mon caractère, a suffi pour me l'interdire. Je demeurai. Il me semblait que, lorsque toutes les angoisses s'emparaient de mon âme, il était presque généreux à moi de soigner mon pauvre corps. Dieu bénit cette résolution, de cette bénédiction des anciens temps qui rend la santé et prolonge les jours. Quand je revins, j'espérais encore contre toute espérance. Les jours s'écoulaient. Enfin une personne de mon pays, qui y est influente et mon amie depuis son enfance, vint à Baden, et m'y donna rendez-vous; ma sœur et mon beau-frère, qui est ministre de l'Empereur à Munich , s'y rendirent aussi et m'appelèrent. Je crus que dans ce congrès

de famille et d'affection quelques vues nouvelles sur les moyens de sauver ma liberté me seraient données. Loin de là, je ne pus. y prendre qu'une connaissance plus exacte de la profondeur du mal et de l'importance du choix des remèdes. Bientôt tous mes doutes s'éclaircirent ; je sentis qu'il fallait agir par soi-même dans des intérêts bien au delà des limites du soi. Je crus deviner alors pourquoi Dieu avait permis cette singulière amélioration de ma santé sous la menace qui devait la détruire. Je vis clairement que les remèdes héroïques n'appartiennent pas seulement à la médecine, et que le parti le plus courageux est à la fois le plus prudent et le plus sur. Je n'hésitai plus. Mon mari , cloué à Paris par ses soixante-seize ans, n'aurait pu me remplacer dans la circonstance donnée; et moi je me sentais heureuse de pouvoir user un reste de force à travailler à son repos et au mien, heureuse à travers tous les serrements de cœur et tous les sanglots. Mais vous, homme, prêtre et chrétien vous entendez ce bonheur-là. Je quittai donc Baden pour venir ici , première halte de mon immense voyage. J'y attends un domestique que j'ai demandé à Paris ; et, de l'autre côté de la rive, il me semble voir encore cette chère France en ne m'occupant que d'elle et des amis que j'y laisse. Vous êtes bien un de ceux-là. C'est vous qui demanderez pour moi le courage dont j'ai besoin, vous demanderez qu'il ne défaille jamais, et vous le demanderez à l'autel avec toute la puissance de la victime que vous offrez. Assurément j'ai beaucoup souffert depuis dix mois. Cette cruelle épreuve a été , comme une

A DOM GUERANGER. 397

trombe , accompagnée de troubles et de ravages ; cependant ma foi et mon amour s'en sont fortifiés. Il y a un an je mêlais Dieu à tout; aujourd'hui je ne vois que lui. Je ne vois pas un homme dans ce monde, pas une volonté d'homme, et ma liberté est aussi grande que si j'obéissais à la voix même de notre Dieu. Bien des appréciations, bien des jugements sont changés ou modifiés en moi II semble que notre cœur dans ces grands bouleversements est traité comme le temple de Jérusalem ; aucune fibre n'y reste intacte, et partout on y sent la destruction. L'ukase a déjà subi beaucoup d'exceptions , et s'il n'y avait à vaincre que des difficultés générales, je ne partirais pas ; mais ma situation est très-complexe, ma présence paraît être exigée, et, vous le dirai-je? on me laisse entendre que ma foi n'est point étrangère à la sévérité qui pèse sur moi, et j'en éprouve une indicible joie. Au reproche de ma foi ils joignent celui de ce qu'ils appellent mon ardeur, et ils ne savent pas ce que vaut à mes yeux ce tort que j'ai toujours eu aux leurs. Oui, la vérité me nuit dans l'esprit des hommes; grâces en soient rendues à Dieu! Je sens que si on m'interpelle, je suis prête à souffrir pour la justice, et qu'on ne m'arrachera jamais une parole de mensonge et de duplicité. Gela n'exclut pas la prudence ; il faut en mettre beaucoup jusque dans nos lettres qui seront pour moi d'une si grande consolation. Laissons-là les affaires générales , même celles de l'Eglise et surtout mon retour. On n'est jamais sûr du sort d'une lettre, et tout ce qui est peut être allégué contre nous. Seize cents lieues d'allée et venue sont une grosse affaire pour une

pauvre femme dont les os ont vieilli ; mais ce n'est point sans espérance que je fais cette grande entreprise. Aussi vous a-t-on induit en erreur en vous disant que j'avais vendu mes meubles; pas une chaise de l'appartement n'a bougé. Seulement j'ai placé quelquesuns de mes gens, vendu mes chevaux et ma voiture, d'abord parce que ce déplacement violent est une ruine, ensuite parce que j'y vois pour leçon l'injonction de plus de simplicité et d'économie à l'avenir. Il n'y a que ma chère petite chapelle, si Dieu me la rend , qui ne participera pas à ces réformes , et du moins j'aurai pour excuse de parer ce que j'aime.

Dussiez-vous m'accuser d'impatience, il me tarde de voir sortir votre esprit si remarquable ou plutôt sa réputation des Annales ecclésiastiques dxi Mans *, ou du silence de tout autre travail obscur. Depuis votre charmant discours qui m'a fait faire connaissance avec l'honorable M. Hoël 2 jusqu'à l'Élection des évêques 3, j'ai été si contente de votre talent libre, aisé, fécond, que je me suis demandé plus d'une fois devant Dieu s'il m'était permis de désirer, au milieu de vos graves destinées, quelqu'un de ces succès du monde toujours un peu frivoles, quelqu'éclatants qu'ils puissent être. Vous les auriez si vous le vouliez, si vous vouliez choisir un sujet, le traiter à fond et paraître enfin en personne. Mais se figurerait-on que ce soit aujourd'hui et seulement aujourd'hui que je vous parle de ces vieilleries? Où

1 Ouvrage d'histoire locale projeté par doni Guéranger

2 Évêque du Mans., au xie siècle.

3 Premier ouvrage de dom Guéranger, publié en 4831.

en serais-je avec un homme du monde! Eh bien, je n'imaginerais pas davantage pouvoir blesser votre vanité que pourfendre un pur esprit.

Vous m'avez fait consulter mon beau missel romain avec un frémissement dont vous auriez ri ; d'une main tremblante j'ai été au supplément, et là j'ai reconnu la vanité de mes craintes; F office de Notre-Dame auxiliatrice s'y trouve en plein. Rien que pour vous avoir raconté mon missel, vous devriez me faire mon office; j'y tiens plus que jamais, il viendrait me trouver dans ma captivité et en ferait la joie. Tant que je vivrai, mes sentiments se tourneront vers ma pauvre chapelle. Depuis le christianisme, Jérusalem est partout. Je voudrais que vous suivissiez votre idée telle que vous me l'avez dite. Un mot sur la bénédiction de la chapelle, sur les grâces qui lui ont été accordées par le Saint-Père, un mot pour Mgr l'archevêque et quelque chose du fond de votre cœur pour le don ineffable que je dois à sa bonté ; et puis l'office particulier de Notre-Baine auxiliatrice avec les psaumes du petit office de la Vierge, le latin et le français en regard. Envoyezmoi cela sous la forme d'une lettre; je le recopierai dans un livret, et chaque jour je dirai mon office, chaque jour j'apprendrai mieux à aimer Marie et à mieux me confier en elle ; c'est presque vous en faire un cas de conscience. Je ne vous ai jamais reparlé de mes Litanies; voilà où elles en sont : j'ai fait droit à toutes vos observations, excepté à une seule. C'est ce que j'aurais dit dans d'autres temps, c'est ce qui devait revenir à ma pensée pendant mes souffrances afin de m'en montrer indépendante.

Laissez-moi à présent vous demander une autre preuve d'amitié; j'ai une idée confuse que vous ne connaissez pas assez M. Lacordaire , je crois que vous me l'avez dit. Eh bien, moi qui l'aime tendrement, je viens vous demander au nom de votre affection, au nom de celle que je vous ai vouée, au nom de ma profonde Mouleur et de cette cruelle séparation, de rendre bienveillantes vos dispositions pour lui. Être à la fois les amis d'une même amie, c'est presque se trouver frères. Vous vous ressemblez peu ou point, vous avez dû facilement vous choquer ou vous déplaire ; mais, croyez-m'en, c'est parce que vous ne vous connaissez pas , et l'effort que vous aurez fait pour moi, plus tard tous deux vous en recueillerez personnellement le fruit. Je ne vous demande pas d'autres démarches que de me dire qu'intérieurement vous avez modifié une impression qu'on est toujours aise d'avoir vaincue ; car l'indifférence même est trop loin de la charité pour ne pas oppresser un cœur chrétien.

Ne me parlez pas d'écrire mes mémoires. Je ne sais pas regarder en arrière ,

Le moment où je parle est déjà loin de moi,

et puis, parler au public, parler de soi m'a toujours paru chanceux. Voyez cette lettre de M. *** qui rendait compte de sa conversion ; quel effet a-t-elle produit ? et combien je suis loin d'une si haute distinction et de l'éclat d'une telle conquête ! Ce qui est plus affligeant dans ce cas-là, c'est que la religion est loin de gagner ce que l'on perd, et rien n'est plus douloureux que de voir avorter dans un acte

de choix l'ardent désir de la servir. Une autre considération me frappe dans cette sorte d'effusion publique : c'est qu'il est trop difficile d'être vrai ; on passe sur les lacunes, on amende les torts ; enfin d'arrangements en arrangements faits toujours par d'excellentes intentions on n'est point narrateur assez fidèle, et la conscience est mal à l'aise jusque dans le bien qu'elle fait. Du reste, dans cette exigence, à laquelle je dévouerais le reste de ma vie, si je me croyais capable d'amener une seule âme à glorifier Dieu, je suis bien aise de vous dire que vous vous accordez avec M. Frayssinous, qui depuis dix-huit ans ne m'a jamais rencontrée sans m'en reparler.

Parce que je bavarde, ne croyez pas que je sois réconciliée avec mon douloureux sacrifice, et que mon énergie aille jusqu'à me faire prendre habituellement le dessus. Loin de là. J'entre dans la passion du Sauveur; sans cesse je lui demande involontairement que ce calice s'éloigne; je me sens déchirée, étendue sur la croix, et ma faiblesse va jusqu'à la défaillance. Quelquefois je crains d'en mourir, et pourtant je serais indignée de penser que mourir de chagrin puisse être une mort chrétienne. Voyez comme j'ai besoin de secours. Ah î c'est tout le ciel qu'il faut y intéresser.

Adieu. Que Notre-Seigneur ne cesse d'inspirer votre charité en ma faveur.

402 A DOM GUERANGER.

Vichy, 16 juin 1837.

Vous savoir arrivé d'abord ^ensuite l'heureux cours qu'avaient pris vos affaires, les protecteurs que vous avez gagnés, m'ont été une vraie joie. La Congrégation de France présentant des souvenirs moins arrêtés que la Congrégation de Saint-Maur 2 préparera les esprits à ne pas faire à la science une part trop aux dépens de la prière et de la foi dans votre communauté nouvelle. J'ai toujours pensé que c'était un écueil à éviter. Si les Bénédictins de Saint-Maur ont démérité devant l'Église, il est très-juste et trèssimple qu'elle ne veuille pas les rétablir. Il y a des noms qui restent entachés et qu'il ne faut plus rappeler. Les noms et la règle ont beau n'y être pour rien, il y a longtemps que la volonté et la perversité humaines sont en pouvoir de tout souiller. Dans mon ignorance j'ai été plus d'une fois prévenue contre la Congrégation de Saint-Maur par le respect pour elle d'une foule de gens qui croient à peine en Dieu ; et cette prévention était raisonnable, car rien ne révèle davantage l'essence d'une chose que la direction de ceux qui lui portent haine ou amour. Avec l'autorité et par cela même que Dieu lui a donné l'autorité, Rome possède un tact infaillible pour déguster les saveurs ;

1 A Rome, où dom Guéranger s'était rendu pour faire ses vœux et pour solliciter le rétablissement canonique de l'ordre de saint Benoît en France.

2 Allusion au refus fait par Grégoire XVI aux nouveaux Bénédictins français de reprendre le titre de Congrégation de Saint-Maur.

À DOM GTJÉRANGER. 403

elle temporise pour agir et pour parler, mais on sent toujours de quel côté elle penche. Quant à vos affaires d'ici, vous les avez vues entamées dans la Chambre, et M. Guizot vous reste fidèle champion. En jetant les yeux sur le journal et en y apercevant Isambert à deux lignes de Solesmes, le cœur m'a battu; heureusement il n'y a pas eu de mal; c'est encore de la publicité au petit pied, et après tout il est bon que l'on s'accoutume à certains noms et qu'ils résonnent en certains lieux. M. Prunelle, député assez influent dans la Chambre et qui se trouve en même temps médecin de Vichy, témoin depuis que je l'y vois de mon zèle pour Solesmes, me questionnait beaucoup sur vous l'autre jour, et je lui répondais avec toute la prudence qui peut chercher à se concilier la faveur du tiers-parti. Quant à la politique, cela a été à merveille ; mais, poursuivant, il vint à me dire : « N'estil pas très-ultramontain? » Je n'ai guère eu de peine à lui faire comprendre qu'aucune des portions de la Chambre n'était intéressée aujourd'hui aux quatre articles, dans lesquels quatre on ne pense jamais qu'à un seul auquel personne ne pense. Tous les politiques sans foi qui veulent de la religion uniquement par le même principe qui fait vouloir les gendarmes aiment le Gallicanisme à la folie, sans s'apercevoir que, dans le clergé de France, ce sont précisément les Gallicans qui détestent tout ce qui est du nouveau régime. D'une autre part ils abhorrent l'ultramontanisme; et c'est dans les ultramontains français que le gouvernement trouverait non pas des amis, à Dieu ne plaise, mais des prêtres uniquement dévoués à l'Église, à sa gloire, à sa prospérité, détachés et séparés des affaires publi-

404 A DOM GUERANGER.

ques, par cela même ni hostiles ni incommodes. Il en résulte que dans le système que le gouvernement préfère sont les hommes qui le détestent, et que dans le système qu'il repousse sont les hommes qui pourraient ne pas le haïr. Il faut convenir que c'est bien malencontreux *.

Quoique nous soyons du nombre des personnes qui pour s'entendre n'ont pas besoin de parler, j'ai grande soif de causer avec vous. Nous ne sommes pas seulement de la même famille, nous sommes les membres spéciaux de cette même famille, voués identiquement aux mêmes pensées et aux mêmes vœux.

1 L'observation de Mme Swetchine, très-juste en 1837, l'est encore aujourd'hui, quoique dans des circonstances fort différentes. Aucun catholique ne réclame ni ne réclamera la séparation absolue de l'Église et de l'Etat, qui aurait pour dernière conséquence l'indifférence de la société pour la morale et conduirait infailliblement de désordre en désordre à la dissolution complète de tout ordre social. Mais le gallicanisme et rultramontanisme se divisent sur des questions et sur des nuances relatives. Le gallicanisme repose en principe sur une alliance étroite de l'Église et de l'État; il est donc fort intéressé à l'orthodoxie du gouvernement, et c'est pourquoi, lorsque la révolution de juillet eut porté au pouvoir des hommes qui étaient ou paraissaient hostiles au clergé, les Gallicans, pour la plupart, regrettaient la branche aînée des Bourbons et ne craignaient point de manifester leur attachement au principe de la légitimité. L'ultramontanisme au contraire professe l'indifférence en matière politique, et ses adhérents n'ont à leur tour pour se défendre de la servilité que la parfaite et certaine indépendance du chef spirituel de la catholicité tout entière. Les prêtres et les catholiques militants, qui, sous la Restauration, avaient considéré comme funeste la solidarité de l'Église et de l'État, arborèrent en 1830 le drapeau ultra-

Nous partons assurément de régions bien différentes comme élévation, mais nos regards s'arrêtent à un seul et même but. Ne m'oubliez pas dans aucun de vos saints pèlerinages de Rome. Aimez-vous Saint- Martin, une de ces belles églises dont on parle le moins et dont j'ai conservé un souvenir très-vif? C'est presque un poème dans tout ce qu'elle rassemble. Adieu, vous serez aise de savoir que les eaux me font grand bien; et il me semble que, tant que j'aurai des forces, je voudrais commencer par Yichy et finir par Solesmes.

montain, se plaisant à déclarer très-hautement que l'Église était indépendante de toutes les dynasties et de toutes les formes politiques, qu'on devait s'affranchir de tout regret pour le passé et tendre franchement la main au présent, si lui-même voulait abroger ses préjugés et ses passions contre l'Église. C'était donc une très-grande méprise et dans les hommes du gouvernement et dans les hommes de l'opinion libérale, que de confondre deux mouvements si profondément distincts et si aisés à constater. Aujourd'hui le pouvoir et de nouveaux gallicans se sont entendus, et savent probablement les uns et les autres à quelles conditions. Mais une portion de la presse libérale continue à employer, sans aucune espèce d'examen, le mot de gallican pour le mot de catholique libéral et le nom d'ultramontain comme équivalent de celui d'absolutiste, tandis que le caractère essentiel d'un ultramontanisme pratique devrait toujours être une indépendance sincère à l'égard du pouvoir civil. Du reste ce qui serait probablement plus habile et certainement plus vrai, ce serait de renoncer à des dénominations qui ne sont plus aujourd'hui, qui seront sans doute de moins en moins dans l'avenir en relation exacte avec les faits généraux, et de se servir soit pour attaquer, soit pour défendre, du simple mot de catholique.

406 A DOM GTJÉRANGER.

Paris, 11 janvier 1838.

Je me conformerai en tous points à la direction que vous me donnez, au sujet des observations toujours un peu menaçantes qui pourraient m'être faites sur l'existence de Solesmes. Jusqu'ici cette question n'a point été agitée devant moi; cela pourrait bien s'expliquer par la seule urbanité des gens que je vois ; cependant je serais assez disposée à croire qu'on ne s'en émeut guère, et qu'il ne faudra pas moins que la violence de quelque énergumène de la Chambre pour partager et indisposer certains esprits. Solesmes vivra longtemps encore à l'ombre de l'affection de quelques-uns et de l'indifférence de presque tous ; il prendra des forces pendant ce crépuscule, et la haine, lorsqu'elle viendra, ne sera pas plus puissante que le succès qui l'aurait excitée.

Ma pauvre tête est encore bien malade , ce froid m'assomme ; mais soyez tranquille, je préfère ce qui est à tout ce qui peut être; je ne suis inquiète et mécontente que de moi et jamais d'aucune chose du dehors. A bientôt.

Paris, 24 mars 1838.

Si quelqu'un y regardait, que dirait-on de nos silences? Dans de tels intervalles, il y aurait place pour la colère, la bouderie, l'indifférence, et je sens bien pour ma part, mon cher excellent ami, qu'ils n'ont laissé lieu qu'à l'affection sincère et confiante.

Vous savez que la brochure de M. Gœrres, vendue en huit jours à S 000 exemplaires à Munich, a été traduite pour être publiée en France par M. Albert

de Rességuier l. Son ami Alfred de Falloux a obtenu de lui trè3-aisément d'en donner le produit à Solesmes; il s'agit de savoir si vous aimez mieux que cette traduction soit vendue à un libraire, ou bien que, le libraire payé, la vente soit faite successivement au profit de Solesmes. Lequel de ces deux modes vous semble préférable?

J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer aujourd'hui; c'est que vous posséderez avant la fin de la semaine prochaine M. Lacordaire dans vos murs de Solesmes; il va passer quelque temps avec vous. J'espère que vous ne le garderez pas trop longtemps, et que vous ne vous laisserez pas non plus garder par lui au détriment de la visite que vous deviez nous faire. Je ne dis jamais : ce qui est différé n'est pas perdu; car je crois qu'au lieu de la règle c'est l'exception. Vous avez été malade, et de cette manière qui afflige les amis, si peu sensibles à ce qu'on souffre et qui le sont tant à ce qui inquiète. Là encore nous avons deux poids et deux mesures pour les autres et pour nous-mêmes.

Vous avez tout-à-fait oublié mon pauvre chapelet de la bonne mort et vous êtes cause que je ne le dis pas, c'est-à-dire celui-là. J'attends que vous y ayez fait les retranchements et corrections nécessaires.

Paris, 28 octobre 1838.

Il n'y a pas de voix qui aille davantage à mon âme que la vôtre, mon excellent ami. Si vous pouviez me

1 Athanase, véhémente protestation contre l'arrestation, par ordre du roi de Prusse, de M. Drost de Yishering, archevêque de Cologne.

suivre, vraiment je crois que je vous suivrais. Vos paroles, vos conseils, vos torts mêmes, l'admirable charité qui les explique et les répare, tout cela me va au cœur, en me donnant l'impression d'être parfaitement devinée et connue comme il est si difficile et comme on a tant besoin de l'être. Il en est de même de vos critiques; vous m'auriez traitée bien plus sévèrement que je m'en serais attachée davantage à votre avis. Il n'y a que les circonlocutions, que les réticences, que les duretés indirectes qui me blessent. Quand je vois qu'on a compté sur ma raison, ma franchise, mon désir de perfectionnement et de lumière, il est inconcevable ce qu'on me ferait très-volontairement avaler. Vous avez senti que j'avais soif ardente de la vérité, que je l'aimais comme on aime d'amour une personne, qu'elle me plaît et m'attire en toutes choses et sous toute espèce de formes. Vous avez découvert cela sous une infinité de misères, et par cela seul vous vous seriez acquis dans mon coeur une place que rien ne pourrait vous ravir.

C'est, mon excellent ami, avec oppression et presque épouvante que j'ai suivi le cours de vos épreuves. M. Lacordaire me mandait que votre évêque semblait regretter et craindre d'avoir été trop loin. Oh! que le mal est facile à faire, et combien la réparation est lente et difficile! Cela seul ferait juger de ce monde. Un vrai miracle à mes yeux est que vous ayez pu achever votre volume. Quand doit-il paraître *? Que de questions n'ai-je point à vous faire !

1 Dom Guéranger commençait alors la série de ses travaux sur la réforme liturgique.

Plus j'étudie les voies spirituelles et plus je suis frappée de voir tout ce qui s'y élève soumis progressivement aux plus rudes combats, aux plus lourdes épreuves, si bien que tout ce qu'il y a de moins vrai, c'est le repos promis à ceux qui y entrent. Jusqu'au moment où tout conspire à nous engager irrévocablement à nous fermer la retraite, à nous clouer, pour ainsi dire, en butte à la mitraille de l'ennemi,' tout marche sur roulettes ; il n'y a que chances favorables, invitation à avancer, promesse et gage des succès les plus désirables, et, à peine est-on engagé en plein, que la scène change et que d'épouvantables revers viennent inquiéter jusqu'à la conscience. Combien ne savez-vous pas cela, mon cher ami ! et moimême, si indigne et si faible, je le sais aussi.

Jamais critique n'honorera plus que la vôtre mon travail1, et pour toutes les objections de détail je me soumets en plein. Quant aux omissions que vous signalez et à la manière générale de traiter ce sujet-ià, si je l'avais fait comme vous dites, ce n'est pas le véritable moi qui l'aurait fait ; et tout en reconnaissant que j'en pourrais faire un autre, je sens que je ne pourrais refaire celui-là. Rien n'est si fidèle, si sincère que cette expression de l'effet sur moi de la mort. Je n'ai point prétendu tracer une manière universelle de la considérer, mais peindre ce que je sentais, ce que je m'en figurais dans le recueillement d'âme le plus intense dont je sois capable. Ainsi cette mort (( qui est la plus haute des dilections chrétiennes)) est la seule chose qui résume toute mapen-

1 Les Litanies de la bonne mort.

sée ou plutôt toute mon impression. « Le bouquet de myrrhe » m'avait bien tentée, parce que rien ne me semble plus nuptial qu'un lit de mort, et que l'âme près de sa délivrance me paraît ressembler à la fiancée en proie à toutes les émotions de désir et de crainte. Voilà mon point de vue, et il est tellement en moi, dans mon sang, qu'il ne dépendrait pas de moi de le quitter. « Yoici le jour que nous attendions » me semblait pouvoir aller à cette attente de la délivrance, commune à uu grand nombre d'âmes pieuses. « La mort qui nous conserve ceux que nous aimons » est prise de ce côté-ci du cercueil, et je voulais dire qu'elle imprime un caractère d'immutabilité à tout ce qui repose dans son sein. Je ne me défends pas, j'explique.

Adieu, mon cher et bien cher ami.

Vichy, 18 juin 1839.

Cher excellent ami, on trouvera peut-être que vous n'êtes pas assez nombreux pour faire deux maisons d'une seule, mais selon moi on n'a pas besoin d'être nombreux pour être forts, et rien ne le fait devenir davantage que de séparer les éléments hétérogènes et d'ajouter à l'unité du faisceau. Je n'ai jamais douté que vous n'ayez à supporter beaucoup de traverses : l'épreuve se proportionne à celui qui l'endure. Mais vous avez en vous l'énergie , la puissance qui destinent providentiellement un homme à une spécialité. Vous, mon cher excellent ami, vous êtes né bénédictin et voire même abbé de Solesmes ; aussi, j'en suis bien sûre, vous marcherez sur les traces des plus saints fondateurs, et quand vous vous tromperiez

quelquefois, ce sont les qualités constitutives de votre esprit et de votre caractère, qui l'emporteraient toujours et vous feraient arriver à votre but. Pourvu que votre santé résiste à de si grands travaux et à tant de sollicitudes ! Qu'est-ce donc que cette menace si souvent renouvelée de la fièvre? On souffre parce qu'on est malade, mais ce n'est pas pour cela que l'on meurt, et il est inconcevable combien quelquefois la vitalité augmente en sens inverse de l'épuisement que devraient amener l'âge et la maladie. Ce symptôme me semble toujours celui de la force morale qui, sans égard à la dégradation successive de la machine, veut vivre jusqu'au bout. D'après cela, causons vite et ne tardons pas un seul moment pour causer. Je vous déclare que je prends à la lettre le précepte de secouer le vieil homme, et, bien mieux, c'est de la vieille femme que je prétends me débarrasser.

Vous paraissez certain que je ne pouvais être qu'engouée de la brochure de M. Lacordaire. Engouée ! non ; l'affection en moi tendrait davantage à se faire inquiète ou sévère. Si j'avais quelque influence, je pousserais à un plus long travail, à des consultations plus sérieuses, enfin à sacrifier au temps la timidité inquiète , ayant besoin de cet élément pour se familiariser avec le péril. Mais voilà ce que des gens bien autrement influents sur M. Lacordaire n'en auraient pas obtenu davantage. Le chapitre auquel vous trouveriez le plus à reprendre est celui précisément qui a paru le plus merveilleux, le chapitre de l'Inquisition, sur lequel, du reste, il est assez simple que votre jugement pieux et savant ne

coïncide pas avec celai du monde qui est précisément le contraire. Le système de M. Lacordaire admis, il est vrai qu'il l'a étayé d'aperçus ingénieux et de vues assez philosophiques, lorsqu'il a montré que l'inquisition religieuse ne s'est trouvée en général sombre et violente que par l'immixtion du principe politique. L'essai qu'il croit y voir également du système pénitentiaire est assez adroit, surtout s'il importe encore davantage de se concilier les hommes que de les éclairer. Enfin, ici, pour juger l'exécution il faut voirie programme. Que voulait M. Lacordaire? Rendre l'ordre des Dominicains, malgré les souvenirs de l'inquisition, acceptable à son temps. Eh bien, il y a réussi jusqu'à un certain point, car ne point le révolter, c'était le vaincre presque. A tout prendre, ce Mémoire a fait un bon effet; quant à sa portée, c'est une autre question, et je suis dans une profonde incertitude de ce qui doit suivre à cet égard \.

Adieu, mon cher ami. Priez le bon Dieu pour moi ; prier est toujours remercier, comme remercier est toujours obtenir. 11 me semble qu'à aucune époque de ma vie Dieu ne m'a fait tant de grâces. Je me

1 Mme Swetchine,, pourrait induire ici en erreur sur le fond de sa pensée qu'elle ne songe point à développer auprès de l'abbé de Solesmes, qui ne pouvait s'y méprendre. Elle semble poser comme en antagonisme l'art de se concilier les hommes et le devoir de les éclairer. Rien au contraire ne lui était plus habituel que la recherche et le don de ce parfait équilibre, qui se concilie les hommes pour les éclairer et qui les éclaire en se les conciliant. Il serait assurément criminel et chimérique de poursuivre des conciliations sans principes et par conséquent sans lumières, mais il serait non moins chimérique et non moins désastreux de croire qu'on peut

sens comme portée vers le point auquel je tendais, et, si je suis loin, bien loin de ce que je voudrais, je me sens pourtant dans la disposition où toujours je me promettais de mourir. Vous êtes pour beaucoup dans mon bonheur et ma paix, et par une adorable effusion de la charité, c'est en moi que je recueille une part de vos mérites. Je vous en prie, ne vous lassez pas, menez-moi jusqu'au bout, jusqu'au sein de Dieu même, où j'ai tant et tant le désir de me reposer et de vous retrouver un jour.

Paris , 9 septembre 1840.

Mon cher ami, que j'en vienne donc à votre livre * , à ce magnifique livre dont j'ai parlé à tout le monde, je crois, excepté à vous. Il m'a fait tous les bonheurs à la fois. Il suffirait de ce livre pour conduire à la vérité intégrale un esprit droit, et, quand vous ne traitez que de la liturgie, c'est toute la vérité catholique qui apparaît. Quelle modération puissante et profonde dont l'Eglise seule vous donnait le modèle ! Quel courageuse liberté , quelle indépendance

rendre de grands services aux hommes en les froissant ou en les aliénant par légèreté ou par orgueil, et de s'imaginer que l'on convertirait beaucoup de gens en ne parlant la langue de personne. Bien loin d'entrer de loin ou de près dans un tel système, Mme Swetchine poursuivait particulièrement ici une conciliation qu'elle avait fort à cœur, celle du P. Lacordaire et de Dom Guéranger. Ce rapprochement individuel n'était pas pour elle une simple satisfaction d'amitié ; il représentait le rapprochement de deux écoles crui avaient toutes deux à gagner à un mutuel échange.

1 Les Institution* Hturtiiques, tome Ier.

de vous-même! Car je n'y vois pas un trait que puisse revendiquer la nature. La vérité est toujours forte sous votre plume sans le secours d'aucune exagération ; les propositions les plus neuves , et par cela même les plus hardies, y sont démontrées avec tant de raison , de clarté et de précision ; qu'on est amené tout naturellement au point où vous voulez conduire, comme par une rampe que l'on gravit sans s'en apercevoir; c'est vraiment lumineux .et jamais l'érudition ne s'est montrée moins sèche. Les détails les plus insignifiants en apparence sont imprégnés d'un accent de foi et de piété; dès la troisième page je priais avec vous. Vous savez que vous me ramenez toujours à votre sens; mais dans cette circonstance vous auriez ri de me voir abjurer une à une les belles phrases que me suggérait autrefois la thèse de la variété dans l'unité. Il y en avait parmi elles qui me plaisaient, qui ne laissaient même pas que de me faire honneur à mes propres yeux, et que je ne vous offrais pas moins en holocauste d'une main très-ferme de sacrificateur. Grâce à vous, je pense aujourd'hui et même je sens que l'unité liturgique est le plus ferme rempart de l'unité de la foi. Il n'y a pas de nationalités pour l'Eglise; elle ne voit qu'une seule famille dans le genre humain. Comment n'avais-je pas aperçu cela? et combien cette question s'éclaire par les douloureuses défections de ces derniers temps ! Si les Grecs unis, qui ne sont plus en Lithuanie qu'une branche séparée de son tronc , n'avaient eu d'autres rites que ceux de l'Eglise romaine, n'eussent-ils pas été sauvés? Mais ici, comme toujours, la vérité est vraie sous toutes ses faces, et le local comme l'universel,

le principe et l'accident, l'éternel et le transitoire sont là pour en témoigner.

Si j'avais pu, mon cher excellent ami, aller vous faire ma petite visite à Solesmes, quel plaisir j'aurais eu à vous parler de vous, et quel bien j'aurais retiré de vous parler de moi-même! Je crois, j'espère que vous me trouveriez encore en un tout autre état que celui où vous m'avez laissée. Les transitions abondant dans la vie spirituelle , c'est par une suite d'initiations, d'épurations que l'on est conduit à la dernière de toutes. C'était encore avec des imaginations propres que je bâtissais au fond de moi-même la maison de Dieu , obéissant extérieurement et alors pour la forme, tandis que sans cesse ma volonté prenait libre carrière pour s'affranchir de ce que la réalité lui semblait avoir d'intolérable. A présent que je m'attache à faire ce que je fais, à être où je suis, quand les révoltes viennent, j'ai le bon sens d'inviter le bon Dieu à continuer ses coups afin de ne pas laisser inachevée la tâche de sa bonne providence. Je vois bien clairement les lacunes qui sont en moi, les vides béants, le manque d'accord, de fini; je suis une de ces idoles qui ne sont que grossièrement ébauchées, tout en se flattant de vouloir représenter Dieu. Mes plus petites fautes m 'apparaissent écarlates, et quoique Isaïe m'assure qu'elles n'en seront pas moins effacées, elles me font une peine infinie, et je sens qu'il en sera toujours ainsi, une loi toujours nouvelle créant en nous un péché que nous ne soupçonnions pas la veille et que celui du lendemain fera rentrer dans l'ombre. Mon cher excellent ami , venez bientôt afin que nous causions et que l'allège-

ment de tout poids me vienne avec le surcroît de lumières. Adieu, le manuscrit de saint Dominique est ici. C'est un livre saint et de piété intime dans bien des traits l.

Aix-la-Chapelle ^ 24 juin 1842.

Cher excellent ami, vous pouvez être jaloux de votre volume; car c'est le rival que j'ai fait passer avant vous. Au lieu de vous écrire, je le lisais, préférant me taire, plutôt que de ne pas vous parler de lui, et enfin vous laissant penser tout ce que vous voudriez, pendant que je dévorais ses pages 2. Je me suis convertie pleinement, sans arrière-pensée; j'ai trouvé votre argumentation si pressante, si circonvenante que n'ayant plus un mouvement libre, force a été de me rendre. Ce livre est à la fois le passé et le présent; et, grâce à Dieu, c'est aussi comme cela que vous êtes Bénédictin. C'est toute l'érudition, l'enchaînement des idées, l'intégralité de science qu'on leur reconnaissait, et puis l'animation, l'incisive rapidité, l'allure vive et franche qu'on poursuit particulièrement aujourd'hui. En outre de tous les mérites imaginables , vous êtes parfaitement amusant, piquant, malicieux, mais de cet enjouement qui est toujours grave, de cette malice qui est honnête et douce, qui sert puissamment la vérité et n'a jamais rien à se faire pardonner. Voilà un sujet traité en conscience, fouillé jusque dans ses entrailles,

1 Vie de saint Dominique, par le P. Lacordaire. % Second volume des Institutions liturgiques.

A DOM GUERANGER. 417

une étude vraiment complète et qui ne peut manquer de faire autorité. C'est ce que j'appelle n'avoir qu'une idée à la fois afin d'en avoir mille, comme les branches toutes venues d'un même tronc s'étendent au loin couvertes d'un innombrable feuillage. Il n'y a pas trace dans votre livre de préoccupation personnelle, de désir de paraître ou de faire effet. L'unique passion qui s'y montre, c'est de convaincre, de ramener, de démontrer comment le poison lent et d'abord invisible n'en est pas moins certain de ses effets. Quels yeux et quelles oreilles pour dépister l'ennemi ! On sent que c'est là que se porte toute votre attention ; le reste vient comme il peut. Et ce style animé, plein de physionomie, rencontre l'éloquence en son chemin sans avoir l'air de s'en douter. Combien les pages sur Cluny sont belles et touchantes! Quelle magnifique histoire de quelque chose qui ne semblait pas en avoir une, à laquelle personne ne pensait sinon l'ennemi ! Au milieu de cette coupable partie si bien liée , la suite imposante des défenseurs de la liturgie offre un consolant spectacle. Malgré de trop longues lacunes, on est attendri de voir que chaque élément de la loi du Seigneur a eu ses serviteurs dévoués, comme le Seigneur luimême. Et que vous faites bien connaître et aimer ces défenseurs! Languet surtout, pour qui je me suis prise de vraie tendresse, sans compter Fénelon avec qui je me suis réconciliée et que j'ai absous enfin de sa popularité *. Mais Bossuet ! vous êtes toujours res-

1 Lorsque Mme Swetchine écrivait ces lignes, on avait récemment placé Fénelon à côté de Rousseau et de Voltaire au' fronton de Sainte-Geneviève.

418 A DOM GUERANGEH.

pectueux pour lui, peut-être quelque chose de plus, et certes on ne pouvait vous en demander davantage, quand, tout Bénédictin que vous êtes, vous livrez au blâme vos propres célébrités, plus d'un de ces terribles Dom à qui vous ne voulez succéder que sous bénéfice d'inventaire. Il est certain que jamais je n'aurais cru le mal si grand, la conspiration si avancée. Bien d'autres l'apprendront avec moi dans votre volume, qui se montrera d'autant plus utile qu'il a des préventions à vaincre beaucoup plus résistantes que les miennes.

Je suis contente ici ; un peu parce que, grâce à Dieu, je le suis partout et aussi à cause de l'atmosphère pieuse des églises. La disposition pacifique des habitants fait que, malgré le mélange des dissidents, les processions du Saint-Sacrement parcourent les rues librement. Le Dôme ici n'est au fond qu'une chapelle, mais dans la proportion de Charlemagne qui l'a bâtie pour son palais. Du reste, c'est plus curieux que beau, plus intéressant dans ses parties qu'imposant dans son ensemble. J'aime bien mieux les églises de la Belgique : Sainte-Gudule à Bruxelles, Saint-Jacques à Liège, le Dôme de Liège spacieux, large, bien éclairé; car j'avoue, dussiez-vous m'accuser d'hérésie artistique, même dans les églises j'aime assez qu'on y voie. Dans ce même Liège qui était sur notre route, j'ai été chercher sur la montagne qui continue la ville et la domine une église de Saint-Martin ; et, tout en la parcourant en curieuse, je suis tombée sur une grande table de marbre blanc qui m'apprenait que la première Fête-Dieu avait été célébrée à Liège dans cette même église, et

que ce sont ses chanoines qui ont eu l'insigne honneur de donner les premiers ce grand exemple au monde catholique. Est-ce bien vrai?

J'ai eu en dernier lieu d'excellentes lettres du P. Lacordaire, et aujourd'hui m'est arrivée une brochure d'un protestant bordelais, converti par sa parole, et qui rend compte de la voie que la grâce lui a fait suivre. Il est décidé que le P. Lacordaire prêchera à Nancy l'Avent et le Carême, longues stations comme il a raison de les aimer. Adieu, cher excellent ami, demandez au bon Dieu que je sois moins indigne de tout ce qu'il a fait pour moi, et reprenezmoi souvent, bien souvent, afin que j'y arrive.

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