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CORRESPONDANCE

DE

Je m'étais empressé de communiquer à M. Gustave de Beaumont les lettres de M. de Tocqueville à Mme Swetchine, et il en a publié de nombreux fragments. A son tour, il a bien voulu rechercher les lettres de Mme Swetchine dans les papiers de M. de Tocqueville et me mettre en mesure de publier cette double correspondance. Je lui dois donc au moins la moitié du vif intérêt qu'elle renferme, et je lui exprime ici un sentiment de reconnaissance qui sera certainement ratifié par le public.

Tocqueville, 20 juillet 1855.

Je crains, madame, de faire une chose inconvenante en vous écrivant sans en avoir obtenu d'avance la permission. Je n'avais pas d'autre moyen de

recevoir de vos nouvelles, car tous ceux d'entre mes amis qui vous connaissent ont quitté Paris. Vous m'avez témoigné une bienveillance si grande, qu'elle m'a enhardi et doit me rendre excusable. Faites mieux que de me pardonner, madame, je vous en prie, apprenez-moi vous-même comment se soutient une santé si chère à vos amis et qui est précieuse à ceux mêmes qui, sans mériter encore ce titre, ont pu vous connaître et sont capables de vous apprécier. Je crois être de ces derniers-là, et la curiosité que je vous montre en ce moment n'est pas une forme de politesse, mais l'expression d'un intérêt bien véritable. Vous êtes de ces personnes rares, madame, qui inspirent à la fois le respect et la confiance, deux sentiments qui ne vont pas toujours ensemble, quoiqu'ils soient bien faits cependant l'un pour l'autre. Je les ai éprouvés aussitôt tous deux en vous approchant, et après avoir passé quelques moments seulement avec vous, je me suis senti disposé à cette ouverture de cœur à laquelle la longueur du temps et l'expérience seules disposent d'ordinaire.

Quoique j'aie quitté Paris depuis deux mois, je ne suis arrivé dans le lieu d'où je vous écris qu'il y a environ trois semaines. Je m'y retrouve après un long exil, avec une extrême douceur. Ce petit coin de terre, indépendamment des agréments véritables qu'il possède, est pour moi tout rempli des souvenirs de plusieurs des plus belles années de ma vie, et cette partie invisible de moi-même qui se mêle à tout ce qui m'environne donne à tous les objets une physionomie particulièrement touchante qu'aucun autre ne leur trouverait. Ces arbres, ces prairies, cette mer

qui m'entourent, ne me paraissent ressembler à rien de ce que j'ai vu ailleurs. Mais je m'aperçois, madame, que me voici vous parlant de moi, tandis. qu'il ne s'agit que de vous en ce moment. Je reviens donc au but véritable de ma lettre, en vous priant encore de me donner de vos nouvelles. Veuillez croire, madame, au plaisir que j'éprouverai si elles sont bonnes, et acceptez l'hommage de mon respectueux dévouement. Mme de Tocqueville désire être rappelée particulièrement à votre souvenir. Nous avons l'habitude de penser et de sentir de même, et cela n'est jamais plus vrai que quand il s'agit de vous.

Paris , 25 juillet.

Vous croyez-vous bien sûr, monsieur, de m 'avoir prévenue? Quant à moi, et sans être moins touchée, je serais bien disposée à voir dans votre lettre une bonne et charmante réponse au retour si habituel de ma pensée vers vous. Il y a ici grâce et justice, et l'inattendu n'a pas été pour moi tout-à-fait la surprise, je sentais mériter ma joie. Votre bon intérêt me prend précisément dans une crise de mon mal, mal bizarre qui ne s'explique jamais que par lui-même et dont rien depuis .six ans n'a pu changer l'allure. Le régime d'un été passé à Paris, n'est pas précisément ce qui lui convient, mais l'immobilité est en tout sens ce que comportent les tristesses inquiètes et les lourdes préoccupations. Ce qui s'appelle la guerre d'Orient, chagrin de tout le monde, est pour moi la guerre civile, j'en ai un des plus mauvais côtés, celui de souffrir avec tous et de ne pouvoir me réjouir franchement avec quelqu'un.

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J'étais plus que vous ne pouvez croire sur la voie des impressions que vous rendez si sensibles; à ce dernier passage votre sérénité, plus animée que je ne l'avais encore vue et qui révélait tant d'équilibre , m'avait bien frappée, je l'aimais aussi dans les causes auxquelles je l'attribuais : une santé meilleure, des forces retrempées , et, pourquoi ne le dirais-je pas, la conscience d'un travail heureux qui ajouterait à votre gloire; enfin je vous ai senti content. J'ai vu luire au dedans de vous ce jour qui colore et qui crée au moins aussi bien que l'autre. Voilà ce que vous nous permettiez d'apercevoir et ce que vous emportiez pour embellir et tout faire revivre autour de vous. Combien je vous sais gré de mettre successivement tout ce que vous me faites entrevoir en si complet accord avec mon admiration première !

Soyez assez bon pour faire agréer à Mme de Tocqueville mes remerciements de son bienveillant souvenir; je me suis toujours sentie encouragée par elle, et on a besoin de l'être pour oser exprimer ses plus vrais sentiments. Croyez que ce sont bien ceux-là qui vous appartiennent à tous deux.

Tocqueville, 6 octobre 1855.

Je vous aurais remerciée beaucoup plus tôt, madame, de la lettre si pleine de bonté que vous m'avez écrite, si je n'avais craint d'abuser de cette même bonté, et si d'ailleurs, sachant fort régulièrement de vos nouvelles par un de mes amis qui va souvent à Paris, je n'avais pu vous éviter l'ennui de m'en donner vous-même. Je ne veux point pourtant vous

laisser conclure de mon silence que je suis insensible à l'intérêt que vous me témoignez, ni rester plus longtemps sans vous offrir ce respectueux attachement que vous inspirez à tous ceux qui ont le bonheur de s'approcher de vous.

Les dernières nouvelles que m'a données mon correspondant n'étaient pas mauvaises. Tous étiez, me disait-il, plutôt mieux que de coutume. Il faut bien que vos amis se contentent, comme vous le faites si courageusement vous-même, de ce demi-bien, puisque Dieu vous a refusé la parfaite santé dont vous feriez pourtant un si bon usage.

Nous avons beaucoup pensé à vous, Mme de Tocqueville et moi, durant les différentes vicissitudes de ce que vous appelez d'une façon si touchante une guerre civile. Croyez que l'on comprenait bien ici les diverses impressions que faisait naître un tel spectacle dans une âme comme la vôtre, qui sait si bien concilier tous les sentiments affectueux et reste si étrangère aux haines qui divisent les hommes. Hélas! rien n'annonce que tant de malheurs particuliers ou publics soient près de cesser. Je crains en outre qu'au fléau de la guerre ne se joigne bientôt celui de la famine. L'hiver sera en tout cas bien difficile à passer pour les pauvres gens, et ceux qui possèdent quelque aisance devraient se résigner à faire cette année de grands sacrifices pour venir à leur secours. Je vous avoue que je ne crois point que tous le fassent. Cette succession de mauvaises années, au lieu de rendre la charité plus active dans nos campagnes, semble la fatiguer. On s'habitue si vite à l'idée de misères qu'on ne sent pas qu'un mal qui

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paraît plus grand à celui qui en souffre à mesure qu'il dure, paraît plus petit, par le fait même de sa durée, à celui qui le regarde. Et puis les liens qui devraient unir les différentes classes sont singulièrement relâchés par l'effet des révolutions. Ne vous étonnez-vous pas avec moi, madame, en voyant sortir d'une nation qui paraît si vide de vertus publiques, une armée qui s'en montre si remplie? Tant d'égoïsme ici, tant de dévouement là ont de quoi confondre. Je vois partir un paysan pour rejoindre son régiment : il se désole, souvent il pleure. La pensée qu'il va défendre son pays le touche peu; il ne songe qu'à son champ, à ses petites affaires, à ses petits intérêts qu'il va quitter. Il maudit le devoir qui l'en arrache malgré lui. Un an après on m'apporte les lettres que ce même homme écrit à sa famille. Il s'y montre prêt à tout supporter pour bien remplir son devoir militaire; il sait qu'un soldat doit sacrifier sans peine à chaque instant son bien-être et sa vie dans l'intérêt de l'armée ; il a trouvé ces maximes et ces coutumes établies, il les a prises avec la casaque militaire ; il les quittera en la quittant. Il redeviendra le pauvre diable que nous avons connu, et ne transportera à la grande société aucun des sentiments quïl a fait voir dans la petite. Jusqu'à ce que j'aie réfléchi à ce qui se passe dans nos armées modernes, je croyais qu'il y avait beaucoup d'exagération dans ce qu'on nous racontait des vertus publiques chez certains peuples de l'antiquité. Je ne pouvais absolument comprendre comment l'homme avait pu en être capable alors. Car enfin c'est toujours le même homme que nous avons sous les yeux. Ce

que nous voyons tous les jours dans nos armées l'explique. On était parvenu à faire pour la société civile ce que nous faisons pour la société militaire. Les citoyens de ce temps-là ne valaient peut-être pas mieux que nous individuellement , et dans la vie privée ils valaient peut-être moins ; mais dans la vie publique, ils rencontraient une organisation, une discipline, une coutume, une opinion régnante, une tradition ferme qui les forçaient d'agir autrement que nous.

Je suis profondément honteux, madame, en voyant où je me suis laissé entraîner par le courant de la pensée. Pardonnez-moi, je vous prie, cette dissertation hors de propos, en pensant que je vous écris comme vous me permettez de causer avec vous, c'est-à-dire en exprimant toutes les idées qui me viennent dans l'esprit à mesure qu'elles se présentent.

Vous me marquez, madame, un si aimable intérêt pour le travail qui m'occupe en ce moment, que je voudrais pouvoir vous dire que mon séjour ici lui a été fort utile. Mais jusqu'ici malheureusement il n'en est rien. Je suis pourtant dans toutes les conditions nécessaires pour bien travailler. Je vis dans un lieu qui me plaît, j'y mène une existence tranquille, j'y ai de la solitude sans sentir le poids de l'isolement ; il ne m'y a manqué enfin que cette ardeur intérieure sans laquelle on ne faitVien de bien avec toutes les raisons de bien faire. Quand j'ai voulu me remettre au travail après une interruption de près de deux mois, je n'ai pu rattacher mon esprit à son œuvre. Tous les défauts de celle-ci m'ont frappé et je me suis senti atteint d'un des plus violents accès de découragement que j'aie eus depuis longtemps. Je suis très-sujet à

cette grande maladie de l'esprit, et je n'ai pas même la consolation de penser d'elle ce qu'on dit souvent : qu'elle n'atteint pas les sots, J'ai rencontré dans ma vie des gens très-défiants de leur capacité, très-portés à penser qu'ils ne faisaient rien de bien, et qui avaient parfaitement raison d'avoir cette opinion d'euxmêmes. La vérité est que la grande confiance et la grande défiance en soi-même viennent de la même source, un désir ex'trême de paraître qui nuit au jugement tranquille et modéré qu'on devrait faire de soi. C'est le même orgueil qui a tantôt le tempérament triste, tantôt le tempérament gai : faiblesse des deux parts.

Je finis là, madame, de peur de vous fatiguer. Mme de Tocqueville veut que je vous parle d'elle et espère bien pouvoir cet hiver sortir un peu plus souvent.

Paris, 17 octobre.

Votre bonne lettre, monsieur, m'a fait un sensible plaisir; elle en continuait un autre dont l'impression était restée vive. J'ai été touchée de la bonne grâce qui m'a permis d'approcher de plus près votre pensée, de la suivre un peu livrée à elle-même. Ce sont des mouvements qu'on est heureux de surprendre et qui mettent plus à l'aise avec la supériorité, par cela seul qu'elle daigne se montrer.

Soyez bien remercié d'abord de l'intérêt que vous voulez prendre à ma pauvre santé; je suis mieux effectivement, et, par une contradiction bizarre, c'est au retour des brumes qui mettent en question tant d'autres santés. Ce mieux, je le sais, n'est qu'un temps

d'arrêt; mais je le reconnais particulièrement précieux dans un moment où la tristesse et l'angoisse réclament tout ce qu'on peut réunir de forces. Il est présumable qu'elles seront longtemps encore à l'épreuve. Tout semble éloigner un pacifique dénouement, car on n'a guère vu le succès rendre plus traitable, ni un pays jeune et unanime de volonté et d'ardeur se laisser désarmer par les revers. De toutes parts on se heurte contre l'impossible. Tout ce que ne peuvent pas, dans certains temps, ceux qui en apparence peuvent tout présente un singulier spectacle; cela laisse pressentir comment notre action puissante à la fois et limitée peut s'exercer en toute liberté sans néanmoins gêner beaucoup le dessein providentiel. A ce grand chagrin public, s'est ajouté tout récemment pour moi celui du départ pour l'armée du plus jeune de mes neveux qui n'avait pas suivi la carrière militaire, mais qui s'y lance par un mouvement dont je le loue autant que je m'en afflige, lutte et partage que je retrouve sur tous les points, à toutes les régions, et qui fait de moi ce royaume divisé dont l'Evangile signale le triste sort.

Vos impressions, vos prévisions sont tristes aussi; on n'en échange plus d'autres. C'est une situation grave assurément que la grande cherté des subsistances à une époque de Tannée si peu avancée. La simple menace est déjà ici un mal réel, et, comme vous dites, on s'accoutume à une situation lentement aggravée. La pitié s'émousse et ne proportionne plus ses secours ; pourtant aux maux extrêmes il n'y a que les grands remèdes. Se dit-on jamais assez que Dieu, qui a fait la pauvreté, n'a pas fait la misère?

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Une volonté soutenue dans le bien, les sacrifices de longue haleine, voilà ce qui se rencontre peu; tandis que le dévouement spontané n'est rien moins que rare et que l'héroïsme même semble souvent guetter le premier venu. On ne peut, comme vous dites, être assez frappé de ces merveilleuses transformations de l'incurie et de l'égoïsme en persévérance courageuse et vraiment sublime. Ce sont les mêmes hommes, mais en qui tout ce qui dormait se réveille. Je crois qu'on peut, et, si j'osais dire, qu'on doit aussi tout attendre de la France, mais à son heure! La force ne lui manque jamais, mais c'est toujours un courant unique qui l'entraîne ; elle n'a qu'une idée à la fois afin d'être tout entière là où pour le moment elle a mis son trésor. Ce n'est pas toujours, j'en conviens, l'idée la plus grande ni surtout la meilleure, mais j'ai bien le sentiment qu'elle tient en réserve toutes celles dont l'absence semblerait compromettre sa dignité. Sa mobilité lui tend des pièges que des succès dissimulent. Les peuples s'arrangent, ce me semble, aussi souvent que les individus, du provisoire; on vit en attendant, ajournant le reste sans croire l'avenir engagé.

Le sentiment que vous laissait votre travail m'eût été pénible, s'il n'y avait pas toujours un peu de désert à traverser pour arriver à l'oasis. Contrairement à ceux qui s'entrevoient et sont tristes parce qu'ils se jugent, vous êtes peu content parce que vous ne vous jugez pas, et qu'au lieu du jugement équitable que vous porteriez sur l'ouvrage d'un autre, vous subissez au dedans de vous l'impression de cet irréalisable qui est le tourment des hommes dont la

pensée s'élève, comme l'horizon fuit à mesure qu'on avance. Il faut vous soumettre à cette loi et vous reconnaître supérieur à votre œuvre; Dieu l'est bien à la sienne ! Permettez-moi de continuer à penser que tout n'est pas orgueil dans les oscillations profondes de confiance et d'abattement. L'aplomb de cette moyenne qui approcherait davantage de la vérité peut, je crois, être dérangé par tout intérêt puissant. N'y aurait-il que la passion de la chose qu'on fait, quelle qu'elle soit, l'amour de l'ouvrier pour son œuvre, la sympathique dépendance où l'on est dé certains suffrages que. sans orgueil, on pourrait être accessible au découragement.

Vous m'avez trop enhardie; j'ose causer avec vous, en passant à côté de votre pensée peut-être, mais en éprouvant le besoin de vous dire la mienne. Que cette confiance que je me reprocherais de ne point avoir me mérite votre indulgence.

Faites agréer, je vous prie, à Mme de Tocqueville l'espoir de me voir de plus en plus rapprochée d'elle et de vous, et recevez en même temps tout ce que je vous offre de sincère et d'affectueux.

Tocqueville , 7 janvier 1856.

Il y a bien longtemps, madame, que je n'ai profité de la permission que vous m'avez donnée de vous écrire. Je croyais revenir beaucoup plus tôt à Paris et vous voir, ce qui eût encore mieux valu. Mais des affaires qui se sont succédé m'ont retenu ici et m'y retiendront encore vraisemblablement trois semaines. Je ne veux point attendre jusque là pour vous remercier de votre dernière lettre qui m'a inté-

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ressé et touché. On vous y retrouve tout entière. Vous m'y témoignez une bienveillance que je voudrais mériter ; car l'amitié d'une personne comme vous engage. Elle n'oblige pas seulement à être reconnaissant, mais à faire ce qui peut la justifier. Dans ce but, j'aurais bien voulu me guérir absolument de cette disposition au découragement que vous combattez en m'écrivant. La maladie, malheureusement, est presque aussi vieille que moi, et il n'est pas facile d'en revenir entièrement. J'ai fait pourtant, depuis quelques années, beaucoup d'efforts contre elle, et assurément j'en ai beaucoup diminué la violence. Votre lettre m'a aidé à suivre cette tâche et m'a fait un bien réel dont je vous remercie. Ne croyez pas, du reste, madame, que l'accès particulier dont je vous ai parlé fût dû uniquement à cette sorte de tristesse maladive dont j'ai été tourmenté de temps en temps toute ma vie. Il naissait surtout de réflexions qui prenaient leur origine dans des faits qui n'ont que trop de réalité. A mesure que j'avance dans l'œuvre à laquelle vous voulez bien vous intéresser, je m'aperçois de plus en plus que je suis entraîné dans un courant de sentiments et d'idées qui va précisément au rebours de celui qui entraîne beaucoup de mes contemporains. Je continue à aimer passionnément des choses dont ils ne se soucient plus.

Je regarde, ainsi que je l'ai toujours fait, la liberté comme le premier des biens ; je vois toujours en elle l'une des sources les plus fécondes des vertus mâles et des actions grandes. Il n'est pas de tranquillité ni de bien-être qui puisse me tenir lieu d'elle. Je vois au contraire la plupart des hommes de mon temps,

je dis les plus honnêtes, car le sentiment des autres me serait peu, qui ne songent qu'à s'accommoder le mieux possible sous un autre régime, et, ce qui achève de jeter le trouble et une sorte d'épouvante dans mon esprit, qui semblent faire du goût de la servitude une sorte d'ingrédient de la vertu. Je voudrais penser et sentir comme eux que je ne le pourrais pas : ma nature y résiste plus encore que ma volonté. Un instinct indomptable me force d'être sur ce point ce que j'ai toujours été. Vous ne sauriez vous imaginer, madame, ce qu'il y a de pénible et souvent de cruel pour moi à vivre dans cet isolement moral, à me sentir en dehors de la communauté intellectuelle de mon temps et de mon pays. La solitude dans un désert me paraîtrait moins dure que cette sorte de solitude au milieu des hommes. Car, je vous avoue ma faiblesse, l'isolement m'a toujours fait peur; et, pour être heureux et même tranquille, j'ai toujours eu besoin plus que cela n'est sage de rencontrer autour de moi un certain concours, et de compter sur la sympathie d'un certain nombre de mes semblables. C'est surtout à moi que pourrait s'appliquer ce mot si profond : « Il n'est pas bon d'être seul. » Cet état de mon esprit, madame, que j'ai la confiance de vous montrer, vous expliquera de quel découragement profond je suis quelquefois saisi en écrivant ; car c'est surtout lorsqu'on travaille pour le public qu'il est triste de s'apercevoir qu'on est si différent de lui. Je voudrais bien avoir la vertu d'être indifférent au succès, mais je ne la possède pas. Une longue expérience m'a appris que le succès d'un livre est bien plus dans les

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pensées qu'avait déjà le lecteur que dans celles que l'écrivain exprime.

Ne croyez pas, du reste, madame, que l'objet de mon livre se rapporte de près ou de loin soit aux événements, soit aux hommes du temps. Mais vous n'ignorez pas plus que moi que l'ouvrage qui est le plus étranger aux circonstances particulières d'une époque est empreint dans toutes ses parties d'un certain esprit qui est sympathique ou contraire à celui de ses contemporains. C'est là l'âme du livre, c'est parla qu'il attire ou repousse le lecteur. Je vous parle bien longtemps de moi, madame, mais c'est vous-même qui m'avez attiré dans cette faute. Je vous assure que je n'en suis pas coutumier, et que je n'y tombe qu'avec un très-petit nombre de personnes.

J'aimerais beaucoup mieux vous parler de vous, madame, mais voilà quelque temps que je n'ai pu obtenir avec précision de vos nouvelles, bien que j'en aie demandé plusieurs fois. Circourt, qui m'en fournU habituellement, me paraît enterré à la campagne ; j'espère que vous serez assez bonne pour ne pas me laisser dans cette ignorance. Des nouvelles de vous, données par vous-même, auront encore plus de prix à mes yeux.

Paris , 14 janvier.

Je n'aurais jamais osé me plaindre, mais j'avoue, monsieur, que votre silence m'a fait un peu de peine et qu'il m'a donné un peu d'appréhension. On ne saurait être tenté de se montrer autre qu'on n'est à vous qui êtes si simple et si droit. Je vous rends donc

grâce de ce que, par l'effet de la bonté qui sait surtout ce qu'elle devine, vous soyez allé droit au bien que vous vouliez me faire en continuant à me parler de vous. Rien ne pouvait me venir mieux en aide ; car je puis dire que mes pensées, à l'état d'instinct, ont toujours été dans la voie des vôtres subordonnées en moi, il est vrai, à un intérêt encore supérieur, mais qui, loin de les affaiblir, les a toujours protégées de sa plus haute et plus intelligible sanction. Il m'a toujours paru évident que Dieu n'avait multiplié les contrôles dans sa loi et dans notre conscience que parce qu'il nous donnait la liberté, et que, dans le monde extérieur, ces deux mêmes termes, liberté et contrôle, devraient, avec des caractères et des proportions différentes, se retrouver en toutes choses. Ne la rencontrant, cette liberté désirable, nulle part bien complète et tout-à-fait à mon gré, je me suis donné le vif intérêt de la chercher partout, sur tous les points, dans toutes les causes, dans tous les cœurs qui la chérissent et l'honorent, partout enfin où elle n'est pas à l'état de licence, de simulacre ou de machine de guerre. J'avoue que si quelque chose a atténué mon regret de sa répudiation passagère, c'est la mauvaise chance qu'elle eût couru en sortant brusquement des jours d'excès et d'effroi que nous venons de traverser. On ne gâte pas ce quin'estplusen cause et j'y trouve soulagement : ce n'est cependant pas le seul que j'aimerais à vous voir offert. Quand on vous entend, comme on sent que c'est au profit de la nature humaine, au profit de sa dignité et de son honneur que se guériraient vos tristesses qui sont encore une des plus nobles parties de vous-même ! Restez triste,

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monsieur, s'il le faut, mais pas découragé, mais pas injuste pour vous-même. J'ai tant admiré votre premier livre qu'il m'est impossible de ne pas tout attendre encore du second. En ce qui vous concerne, je n'oserais avoir un avis ni me sentir assez forte pour aller contre le vôtre. Néanmoins, tout en admettant que les idées qui vous sont chères ne sont pas dans le courant de l'esprit du jour, je crois que vous les ramènerez dans plus d'une intelligence. Vous les relèverez elles-mêmes de la servitude où les tient l'intérêt du moment, et c'est précisément peut-être ce qu'on n'a dit pour personne ni pour aucun temps donné qui porte le plus de lumière et rencontre le plus d'écho dans les âmes d'élite. Sait-on combien de gens profiteront d'un livre qui peut n'avoir été fait que pour soi? Si près de vous revoir, j'anticipe trop mai et pourtant encore trop peu, à mon gré, sur tout ce que j'aurais à vous dire. Ce moment viendra bientôt, j'espère, et je vais bien user du droit de vous guetter que me rend votre indulgence.

Adieu, monsieur, l'hommage que je vous rends ne peut se classer, je sais seulement qu'il est à part de tout autre et ne va bien qu'à vous.

Paris, 1856.

Je ne veux pas, madame, que vous appreniez par un billet imprimé le grand malheur qui vient d'atteindre toute ma famille et moi en particulier. Nous venons de perdre notre père. Nous l'avons rapporté hier à Paris et déposé dans la sépulture de la famille. Nous sommes tous plongés dans la plus profonde douleur que vous comprendriez encore mieux , vous

qui savez si bien comprendre tous les sentiments profonds, si vous aviez connu la bonté adorable de l'être qui nous est enlevé. Je sais qu'on se porte aisément à dire du bien de ceux qui ne sont plus. Mais, cette fois, je puis vous assurer que le chagrin ne me fait rien exagérer quand je vous dis que je n'ai jamais rencontré un vieillard si oublieux de luimême, si occupé de ses enfants, si doux, si indulgent, si tolérant dans la plus vive foi. Lui qui ne s'irritait jamais, ne parlait qu'avec une sorte de colère de tout ce qui eût pu sentir la persécution et même la contrainte ; il se bornait à prêcher d'exemple. Aussi Dieu, qui voit le fond des cœurs, lui a-t-il donné la fin qu'il aurait choisie : il est mort préparé à ce terrible passage , entouré de ses enfants et sans avoir la connaissance de son péril.

Pardon, madame, de tous ces détails. Vous êtes la première personne à laquelle j'écrive depuis mon retour ici, parce que vous êtes, en dehors du cercle des plus proches parents , la personne dans la sympathie de laquelle je sens le plus de confiance. Croyez à mon tendre respect.

Paris, vendredi 13, 1856.

Vos chères lignes m'ont trouvée bien troublée de votre malheur que je venais d'apprendre, et vous pouvez penser, monsieur, si elles m'ont rendu votre douleur intime et présente. Il n'en est pas, je crois, que je comprenne mieux que la perte du trésor unique , de cette aimante protection qui ne se peut renouveler, et dont l'absence, sous la condition où vous

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la subissez, reste à jamais sensible. Aussi l'accent de votre douleur me pénètre, et c'est bien de toute mon âme que je vous plains. Mais je me dis, et vous le direz plus tard, que dans l'affliction même votre part est enviable. Tout ce qui fait la douceur des souvenirs vous reste, la pieuse et solennelle impression de tant de vertus, et la part personnelle que vous faisiez entrer dans ce bonheur de famille, le meilleur que le ciel nous laisse ici-bas.

Jamais, monsieur, quelque chose que votre bonté fasse pour moi , je ne vous remercierai d'un mouvement plus profond, plus vif et plus sincère que je ne vous remercie aujourd'hui de m'avoir associée à vos douleurs. Des rapports anciens n'auraient pu obtenir davantage , mais peut-être une sympathie aussi permanente et aussi vraie ne méritait-elle pas moins.

M. de Falloux m'a bien demandé d'être son interprète. C'est en passant à votre porte qu'il a appris le malheur auquel il prend une vive part.

Paris, 1856.

Je ne veux pas attendre à demain, madame, pour vous dire combien j'ai été touché de votre lettre. Votre amitié est du petit nombre de celles qui honorent celui qui en est l'objet, en même temps qu'elles le soutiennent et lui sont très-douces. Il ne s'est pas passé un seul jour depuis celui où je vous ai vue, que je n'aie formé le projet d'aller chez vous. Chaque fois un obstacle est survenu. J'espère être plus heureux bientôt. Croyez, madame, que personne n'a pour vous un plus respectueux et plus véritable attachement,

Paris, dimanche, 27, 1856.

Si j'ai tant tardé à vous remercier, monsieur, c'est que bientôt m'avait laissé espérer de le faire encore plus à mon gré. Mais j'ai surtout des grâces à vous rendre. On n'est tenté de marcher vite qu'avec les gens qui simplement nous plaisent, chose légère qu'il faut saisir au vol. Ici, les conditions sont bien autres. Ce que je demande au temps, quelque peu qu'il m'en reste, ce n'est pas de hâter, c'est d'assurer chaque pas.

Recevez l'expression de mes bien vrais sentiments.

Paris, 1856.

Vous m'avez paru l'autre jour, madame, vouloir jeter un regard sur un voyage en Chine dont je vous parlais. Cela m'a fait rechercher le petit volume en question parmi mes livres. Le voici. Il est assurément peu digne d'être mis sous vos yeux, à moins que tout ce qui se passe dans ce singulier pays ne vous intéresse beaucoup. Il me semble me rappeler que la partie la plus curieuse se trouve après la marque que j'ai faite. On y voit notamment tous les signes matériels de cette décadence de toutes les croyances religieuses en Chine dont on parle souvent : une religion mourant d'elle-même sans être remplacée par aucune autre, et laissant les âmes absolument vides. Je n'ai nul besoin de ce petit livre que vous pouvez garder tant qu'il vous plaira.

A bientôt, madame, je ne vous dirai jamais assez combien m'est précieuse la bienveillance que vous voulez bien me témoigner.

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Mille remerciements de votre petit volume. Les gens dont il parle annoncent bien assurément une sorte d'enfance sénile, mais être vieux n'est pas être mort. Et qui sait si plus tard on lie verra pas courir un sang nouveau dans ces veines appauvries?

Je vous ai vu inquiet et attristé l'autre jour ; c'est avec peine, vous le croyez bien. Je fais demander si madame de Tocque ville est de retour. Soyez assez bon pour me rappeler à elle et pour recevoir mes bien sincères amitiés.

Tocqueville, 1er juillet 1856.

Revenu ici depuis deux jours, madame, je sens le besoin de vous écrire. J'ai besoin de vous exprimer combien notre dernière entrevue m'a profondément touché et sensiblement calmé. Je ne sais si vous avez pu lire sur ma figure toute la reconnaissance dont je me sentais pénétré en apercevant sur la vôtre les signes visibles d'une sympathie si véritable. Cette reconnaissance était profonde, et, tant que je vivrai, je garderai un souvenir plein d'une tendre gratitude. Vous ne connaissiez pas mon excellent père ; c'était donc l'amitié seule que vous vouliez bien avoir pour moi qui vous touchait. Cette amitié a été alors et demeure une de mes plus grandes consolations. C'est la foi que j'ai en elle qui me fait vous écrire aujourd'hui , car je n'ai rien à vous dire qui pût intéresser en quoi que ce soit un indifférent. J'ai fait, comme vous pouvez croire, un triste voyage. Arrivé ici , j'ai bien reconnu , et ce n'est pas la première fois , que

nous apercevons les lieux à travers nous-mêmes et non en eux-mêmes. Je n'ai pu retrouver encore rien de ce charme que je trouvais jusqu'ici dans tous les objets qui m'entourent en ce moment. J'éprouve un grand accablement d'esprit dont je désirerais sortir, car il ne peut rien naître de bon d'un pareil état. Mais je n'ai pu jusqu'à présent faire des progrès bien sensibles vers le mieux auquel j'aspire. Les tristes émotions de ce dernier mois ont ravivé tout ce qu'il y avait originairement de mélancolique dans mon esprit, de sorte que, indépendamment des douloureux souvenirs que tout réveille, je suis poursuivi par mille réflexions générales sur les destinées humaines dont la tristesse m'accable. Jusqu'à présent, j'ai trouvé ici la solitude et non le repos. J'espère cependant finir par reprendre goût à quelque travail, ce qui me serait d'un grand secours. Le travail seul peut me tirer de l'abattement où je suis.

Je mentirais pourtant si je disais que cet état de mon esprit me rend entièrement indifférent à la destinée de l'œuvre qui m'a coûté tant de peines et qui vient de paraître. J'ai trouvé ici un certain nombre de lettres contenant des approbations qui m'ont donné, je le confesse, quelques moments d'un grand plaisir. Mais cette impression elle-même, quoique vive, a duré peu. Je suis retombé bien vite, à propos de ce sujet comme de tous les autres, dans les pensées chagrines qui me sont si familières, même dans les temps heureux , et qui me portent à douter profondément de la valeur de tout ce que je fais.

Pardonnez-moi, madame, d'abuser ainsi de votre indulgence pour exposer devant vous mes tristesses

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et mes misères. En vérité, il aurait fallu ne pas vous écrire si j'avais voulu vous faire un autre tableau. Je suis sûr que celui-ci ne vous blessera point; vous savez comprendre tous les maux de l'âme, et compatir à ceux mêmes au dessus desquels vous êtes élevée par les convictions que vous avez le bonheur d'avoir et par les admirables consolations que je sais qu'elles donnent. Vous excuserez donc cette lettre, et vous y répondrez quelques-unes de ces bonnes paroles qui, venant de vous, ont tant de prix pour moi. Adieu, madame, croyez à mon tendre et respectueux attachement.

Paris, 5 juillet, 1856.

C'est bien aussi ^une date pour moi, monsieur, que cette dernière entrevue où je me suis sentie pénétrée si avant par votre tristesse poignante et si douce dans son expression. Toujours quelque chose d'ineffaçable m'est resté de chacun de nos entretiens, mais cette fois bien autrement encore. Vous avez touché à ce domaine réservé qui vous fait si bien connaître. J'ai pu y compter une à une vos richesses, et surtout les concentrer sur le point qui, plus qu'aucun autre, m'importait pour votre bonheur. Je ne puis dire combien ces vues successives sur vousmême, sur les intérêts qui composent votre vie, et qui suffiraient pour en faire l'honneur, m'ont rendu faciles à comprendre le respect instinctif et le vif attrait qui vont au devant de vous. Je n'entends pas parler ici de la supériorité de votre esprit; je n'en suis encore qu'à cette sensibilité de cœur qui est au fond le charme de tout le reste. Non, assurément,

vous ne vous trompez pas en croyant à ma sympathie intime. Elle me fait de votre bonté une bien chère consolation, plus que cela peut-être, j'y vois une force et un appui dont je ne vous remercie pas seule. Je crois vraiment que , dès vos premiers encouragements, j'ai toujours compté avec vous sur un peu d'éternité ; car, quoique sensible aux longs intervalles, ils m'ont trouvée patiente; je n'ai redouté que les pas rétrogrades et n'ai tenu qu'aux pas bien assurés, un peu de lenteur allant aux choses sérieuses.

J'ai bien pressenti les tristesses de votre retour; tout vient du dedans ; avec certaine disposition de l'âme, les objets extérieurs passent inaperçus ou bien blessent par un contraste qui les ravive ; il faut aller doucement. On meurt brusquement, mais on ne revit que peu à peu; c'est aussi une convalescence. Néanmoins il faut que la volonté en appelle au courage; car, nous avons beau dire, les douleurs vraies résistent si bien qu'on ne se console guère, je crois, que des chagrins qu'on n'a pas eus. Il est bien vrai qu'en isolant la pauvre destinée humaine elle paraîtrait toujours cruelle et accusatrice ; mais ce ne serait pas prendre l'écheveau par le bon bout. La vie privée de bonheur peut aussi sembler belle , et la mort se montrer amie. Le tout n'est-il pas d'aimer au delà?

Il me semble, quand je vous vois si défiant de vous-même, que tout un monde compétent s'entend, sans autre concert, pour vous en guérir. On ne me parle que de l'unanimité des suffrages que vous envieriez et à la gloire desquels s'ajouteront probablement des critiques qui achèveront de vous satisfaire.

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