A MADAME LA COMTESSE DE CHELAIMOURT
Paris, 25 juin 1830.
Vous voilà donc contente, ma bien chère, de vous trouver à la campagne malgré la pluie battante et les gémissements à l'approche d'une récolte douteuse, n'ayant pour vous en distraire que la fièvre des élections. Cela prouve votre bon esprit et surtout votre bonheur; tout est assez bien avec ce double point de départ. A mesure que vous vous accoutumerez à être contente, vous le serez davantage. Votre liberté d'esprit y gagnera toujours et vous l'appliquerez avec plus de facilité encore aux seules choses utiles. C'est pour atteindre ce but-là que Dieu garde dans le monde des gens qui n'en sont pour ainsi dire pas, ou qui n'y ont pas grand goût, et il est certain que sans eux une
1 La comtesse de Chelaincourt, née princesse Skérékatof, avait épousé en premières noces le comte Skouvalof. Elle, fut mère du comte Grégoire Skouvalof qui, ayant perdu sa femme, née comtesse Soltikof, embrassa peu après l'état ecclésiastique, et ramena en France l'ordre des Barnabites, dans lequel il est mort il y a peu d'années. Le P. Skouvalof a laissé un intéressant volume intitulé : Ma Vocation-
partie de la besogne sainte et pieuse ne se ferait pas. Ah ! chère amie, combien je goûte avec vous tous les motifs que vous avez de vous sentir indissolublement unie à Dieu! Votre fidélité fait justice maintenant de tous les prétextes, de toutes les pitoyables raisons dont la raison humaine couvre maladroitement les résistances du cœur. Une fois dévoilées, ces résistances ne peuvent plus nous rendre dupes, et, dans nos mauvais moments, s'ils reviennent jamais, nous pourrons savoir quel est le chemin qu'il faut prendre pour retrouver la sérénité. Alors, au lieu de rencontrer dans notre âme la mobilité, le dépit, l'amertume, autrefois ses seuls hôtes, nous découvrons à la place ce je ne sais quoi de doux et de tendre , qui , se mêlant à la soumission, nous laisse une impression délicieuse. Puis à mesure que la lumière se fait ainsi au dedans de nous, c'est au dehors tout un paysage qui s'éclaire et s'embellit : les sombres présages s'évanouissent; on se sent plus porté à se laisser aller au courant des événements sans vouloir les forcer ; on fait volontiers le sacrifice de ses jugements et de ses goûts, surtout quand on sait que la volonté de Dieu entre jusque dans les innombrables détails des situations où il nous met. Plus j'avance en âge et plus il me paraît démontré que la bonne lutte n'est guère qu'avec soi-même, et que là seulement il nous importe vraiment d'être victorieux. Qu'ils sont heureux ceux qui peuvent en arriver là, chère amie, et aujourd'hui surtout! Car voilà le soleil qui luit à travers une atmosphère presque embrasée , et peut-être reste-t-il encore quelque chance d'écarter ce qui nous embraserait plus que le soleil lui-même. Les nou-
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velles d'Alger sont un baume sur des cœurs bien malades. Ce ne sera pas un spécifique, même en admettant un plein succès, mais enfin suspendre et tempérer c'est toujours quelque chose.
Paris, 1840.
Vos aimables hôtes nous sont arrivés hier, chère amie. La pluie a menacé leur départ et respecté leur voyage. Moi qui puis habituellement compter toutes les nuances de l'aube matinale, j'avais vu s'amonceler de grand matin de gros nuages, vaste complot qui a eu à peine un commencement d'exécution.
Les mérites de monsieur votre fils touchent vivement tous les gens qui l'approchent. Il est difficile de joindre des sentiments plus droits et plus élevés à plus de bonté naturelle, à plus de vraie sensibilité pour les affections qui lui restent et qui sont toutes marquées au coin du devoir. Je conçois, chère amie, la vivacité de reconnaissance que vous devez mettre à remercier Dieu de vous avoir donné un tel fils! Son abnégation de lui-même paraît en toutes choses comme son dévouement, et à présent que son attrait pour le bien est éclairé, réglé par la foi, on peut être certain de lui voir porter les fruits les plus solides. Je ne sais pas si parmi les motifs de notre reconnaissance envers Dieu qui nous donne tout, il en est un aussi puissant, aussi légitime que celui d'une mère à la conversion de son fils. C'est vraiment, quand elle s'accomplit jusqu'au bout, la grâce des grâces. Quelle joie pour elle de penser que cette naissance que lui doit son cher enfant devient pour lui le commencement d'une heureuse immortalité! Vous pouvez
croire, chère amie, que je serai aise de voir monsieur votre fils. Malgré son affliction toujours si touchante, c'est une Arue qui console profondément. En même temps vous n'avez point à craindre que je laisse percer quelque chose de vos espérances, ni que mon zèle prenne l'initiative. Plus je vis et plus je demeure convaincue qu'il n'y a que des inconvénients et des dangers à ces efforts sans mission et sans opportunité que se permet trop souvent l'activité imprudente ou trop humaine.
C'est une véritable affliction pour moi et une perte irréparable que celle de M. de Quélen. Car c'est à la fois l'homme de ce monde qui a fait le plus pour moi et celui qui, dans les occasions difficiles, devenait mon conseil et presque toujours mon appui. Jusque dans le peuple sa perte a été ressentie; pendant neuf jours sa dépouille mortelle a été l'objet de la vénération publique. Les témoignages les plus touchants d'affection lui ont été donnés, et l'impression générale s'est trouvée si naturellement engagée dans cette voie que presque aucune clameur, aucun son discordant n'est venu s'y mêler. La mobilité de l'opinion n'est donc pas toujours une si mauvaise chose, et, si elle fait trembler quelquefois pour ceux qui sont encore dans la vérité, elle permet d'espérer de ceux-là même qui sont dans l'erreur.
Les nouvelles que vous me donnez de Mme de Damas me font bien de la peine. C'est un ange, et mieux que cela, d'après ce que j'en entends, c'est une sainte ! Je crois comme vous que le principe de cette souffrance si menaçante est tout moral. Une espérance qui s'est fait jour longtemps à travers les
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obstacles et qui s'est trouvée tout à coup refoulée ! Quelqu'un qui doit être pour vous beaucoup plus qu'une simple distraction, c'est la bonne Adèle de Maistre, dont le contact est solidement doux et profitable. Et la comtesse Fredro est-elle encore avec vous ? Quels sont ses projets? Pauvres existences primitivement destinées à être si brillantes, et qui ont à lutter contre des épreuves auxquelles aucune habitude contractée de bonne heure n'a pu les préparer. Si on réfléchissait davantage et en temps plus utile à la place que prend l'argent comme préoccupation inévitable dans la vie des personnes qui en sont le moins avides, on le traiterait avec plus de prudence, afin seulement de n'en être pas dépendant. L'économie est ce grand secret-là.
Ce que vous me mandez du père Lacordaire me fait un plaisir toujours nouveau. Il est lui-même une spécialité que d'autres spécialités rebelles encore à la vérité semblent attendre pour y revenir. Je suis heureuse du bien qu'il fait aux autres, mais heureuse surtout de ses progrès intérieurs qui me paraissent non moins incontestables. Adieu, chère amie, mon mari se joint à moi pour vous offrir mille tendres amitiés.
Paris, novembre 1841.
Ah ! chère bonne amie , remercions Dieu , ne cessons pas de le remercier de nous avoir mises dans son Église ! Chaque jour, chaque heure me laisse découvrir dans cette permission-là une miséricorde nouvelle. Quand une fois on est dans la bienheureuse barque, tous les secours viennent par complément,
parce qu'il est simple que ce soit aux embarcations qui ne doivent pas périr que soient donnés les bons pilotes. Cela me mène tout droit, chère amie, à M. Dupanloup. Personne ne sent et n'apprécie mieux que moi la chaleur de votre reconnaissance pour lui. Dieu a permis qu'il fût auprès de vous l'instrument de ses grâces, et c'est une nouvelle vie que vous lui devez. Je suis bien contente de la lettre qu'il vous a écrite ; c'est un prodige dans sa vie occupée de pouvoir écrire, mais il est bien simple que pour vous il en trouve le temps. Yous êtes une exception qui se détache encore en saillie au milieu de tout le bien qu'il fait, et vous lui êtes chère, comme le sont toujours ceux que Dieu nous a très-positivement donnés. Il y a bien peu d'hommes parmi les intelligences supérieures qui me fassent l'impression de M. Dupanloup. Il réunit d'une manière bien rare ce qu'il y a de haut et d'incisif dans la pensée avec cette ardeur de la volonté qui en fait la puissance. Ces deux forces en lui sont en parfait équilibre , et c'est là ce qui constitue et ce qui explique l'autorité dont chacune de ses paroles est empreinte. Je ne cause jamais un peu longuement avec lui sans mieux apprécier les grâces dont vous avez été comblée. On sent en lui l'autorité qui protège, la voix qui guide et le bras qui appuie. Tout est vivant dans sa pensée parce qu'il met toute sa force a être conséquent avec chacune de ses convictions. Je n'ai jamais vu plus de sollicitude pour les âmes dont Dieu l'a chargé. On sent que la prise de possession est complète au fond de son âme à lui-même, et qu'il ne perdra aucune de celles qui lui ont été données. Cette autorité exercée l'est bien au profit de
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ceux qu'elle régit, et si quelque chose vaut mieux que posséder soi-même une intelligence forte, étendue et pénétrante, c'est le bonheur d'en rencontrer une de cette trempe et de se laisser conduire par elle. J'ai assisté dernièrement à l'une de ces fêtes qui touchent et consolent davantage les cœurs croyants, je veux parler d'une abjuration. La jeune anglaise qui est entrée dans le sein de l'Eglise y avait été amenée par M. Dupanloup. D'après toute apparence, cette conversion en contient plusieurs autres. Le bien vient rarement seul, et heureusement il y a de l'espoir dans toute joie.
De M. Dupanloup, chère amie, je passe à monsieur votre fils, et c'est passer d'une bénédiction à l'autre. Je ne crois pas qu'il puisse y avoir un plus attendrissant, plus édifiant spectacle que celui d'une âme qui, dans la force des séductions de l'âge, quitte non pas le mal, mais l'imparfaite vertu humaine pour s'élever à la morale surnaturelle de la foi. La vue de cette douleur si intime, si présente et qui ne cherche que des consolations si dignes d'elle, afflige et réjouit à la fois en faisant mieux comprendre toutes les miséricordes promises au malheur. Et ce qui ne gâte rien à ce cœur droit et pur, c'est sa belle intelligence fine et colorée qui lui donne l'instinct de tout ce qui est grand et élevé et lui fait en même temps saisir avec une grande justesse le fort et le faible de tout ce qui passe devant elle. On m'avait bien dit, chère amie, tout ce qu'était monsieur votre fils, mais mon impression personnelle m'en a appris davantage, et je ne puis vous rendre ma joie, en pressentant combien nos admirations désintéressées doivent être encore